Guerre contre la drogue : Washington va-t-il capituler ?

Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

L’annonce il y a quelques jours de la dépénalisation de la possession de cannabis pour une consommation personnelle en Jamaïque est un pas de plus dans la reconsidération des politiques de lutte contre la drogue de par le monde. Pendant des dizaines d’années, la pénalisation et l’interdiction ont fait consensus à l’échelle internationale, mais cette approche n’a non seulement pas réussi à freiner la production et la consommation de drogue, mais elle a aussi eu des conséquences dévastatrices pour les populations. 

C’est l’Amérique latine qui a le plus fait les frais de la « guerre contre la drogue » menée par Washington, qui considère la production et la consommation de drogue uniquement du point de vue de l’ordre public plutôt que comme un problème de santé et de justice sociale. En conséquence de cette approche militarisée de l’interdiction, selon la Drug Policy Alliance, « on a observé dans toute la région, que ce soit dans les zones de production ou de trafic, une forte augmentation de la violence, de la corruption, de l’impunité et des violations des droits de l’homme, ainsi qu’une érosion croissante de l’état de droit ». 

Cette tendance est cependant en train de changer. Certains pays latino-américains se sont faits les meneurs d’un mouvement mondial en faveur d’une réforme de la politique internationale en matière de lutte contre la drogue. Dans la dernière parution de la revue trimestrielle en ligne Report on the Americas, du groupe de réflexion North American Congress on Latin America (NACLA), deux chercheurs, Coletta Youngers et Adam Schaffer, ont cherché à déterminer si Washington – qui semble attaché à ses vieilles habitudes – pouvait toujours imposer sa politique de lutte contre la drogue à l’ensemble du continent. 

Ils ont commencé par souligner l’opposition entre les politiques intérieures de lutte contre la drogue aux États-Unis – notamment les initiatives menées par les États pour règlementer la vente licite de cannabis – et le succès de Washington dans la création « d’une bureaucratie de la guerre contre la drogue bien établie sur le continent » et qui résiste au changement.

Bien que Washington ait commencé à parler de politiques de réduction des méfaits et à envisager d’autres solutions que l’incarcération, « la guerre contre la drogue menée par les États-Unis est loin d’être terminée et la question de la politique de lutte contre la drogue restera dans les prochaines années un thème central dans les débats relatifs à la politique régionale. Si Washington ne dicte plus les règles du jeu, il garde toutefois une influence sur de nombreux pays bénéficiant de l’aide des États-Unis et des échanges commerciaux réalisés avec le pays et le contrôle des drogues demeure un élément central de son programme de politique étrangère pour le continent », ont écrit les deux chercheurs, qui travaillent pour l’organisation à but non lucratif Washington Office on Latin America (WOLA). 

Selon Sanho Tree, directeur du Projet de politique de lutte contre la drogue de l’Institute for Policy Studies, « c’est à l’échelle nationale, au sein de chaque pays, qu’il faut s’attendre à une réelle pression en faveur d’un changement. Au bout du compte, toutes les politiques sont locales et les populations ne comprennent pas pourquoi elles devraient être sacrifiées sur l’autel de la guerre contre la drogue. »

Un chemin semé d’embûches

Le changement est toutefois lent. La politique états-unienne de lutte contre la drogue « concerne la politique étrangère, qui est peu débattue aux États-Unis », a dit M. Tree à IRIN. Il reconnaît que l’armée américaine est de moins en moins présente sur le continent. La Colombie – qui était autrefois le coeur de la guerre contre la drogue – en est un bon exemple. Le soutien militaire est donc en baisse et l’aide économique s’est accrue, mais les États-Unis demeurent profondément attachés aux programmes d’élimination des cultures, qui sont pourtant extrêmement impopulaires. La Colombie compte déjà le plus grand nombre de déplacés au monde et, chaque saison, de nouveaux agriculteurs viennent grossir cette statistique, chassés par les épandages aériens, qui détruisent à la fois les plants de coca et les cultures licites. 

« Ce sont des zones très reculées et peu de personnes vérifient ce qui se passe sur le terrain », a dit M. Tree. « Les informations provenant de ces provinces sont transmises à [la capitale] Bogota et y sont maquillées par l’ambassade américaine qui les transmet à Washington, où elles sont à nouveau maquillées. Lorsqu’elles arrivent au secrétaire d’État, elles sont tout enjolivées et ne reflètent plus vraiment la réalité du terrain. »

Les réformes ont aussi des batailles de politique nationale à gagner. Le président colombien Juan Manuel Santos fait partie des dirigeants latino-américains prônant un changement de mentalité. Mais bien que son plan national de consolidation territoriale ait cherché à étendre les services publics dans les régions reculées et marginalisées du pays productrices de drogue, un rapport du WOLA a indiqué que « les soldats sont de loin les représentants du gouvernement les plus présents ».  

« La réalité est épouvantable », a dit M. Tree, estimant que la corruption participe au problème. « ONG est maintenant un mot tabou », car certaines organisations non gouvernementales absorbent tout l’argent destiné aux projets de développement, a-t-il dit en faisant référence au Plan Colombie, le prédécesseur du plan de consolidation territoriale. « C’est un cauchemar en matière de comptabilité. »

La réforme de la politique de lutte contre la drogue, qui devrait être débattue lors de la Session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies en 2016, est en bonne voie. Mais « les politiques actuelles ont mis plus d’un demi-siècle à être mises en place, on ne va pas les changer du jour au lendemain et cela ne va pas se faire de manière uniforme, claire ni linéaire. Mais des changements se profilent indubitablement. C’est un défi de taille que les décideurs états-uniens vont devoir affronter d’une manière ou d’une autre », ont conclu Mme Youngers et M. Schaffer.

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