Solidarité locale envers les victimes de Boko Haram

Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

Mohammed Abubaker est en colère. Il y a dix mois, il était encore un homme d'affaires aisé de Gwoza, une ville à la frontière nord du Nigeria. Aujourd'hui, il est sans domicile. Sa vie a été bouleversée par l'insurrection de Boko Haram et même les vêtements qu'il porte ne sont pas à lui.

Âgé de 35 ans, M. Abubaker a fui Gwoza pour se réfugier à Maiduguri, la capitale de l'État de Borno, à 135 km au nord-ouest. Dans la frayeur et la confusion de l'arrivée soudaine de Boko Haram, qui tirait sur tout ce qui bougeait, il n'a eu que le temps de réunir sa famille et de fuir. Il ignore si ses parents et sa belle-famille sont encore en vie.

« Je n'ai rien pris chez moi. Nous avons fui en emportant seulement les vêtements que nous avions sur le dos. Nous avons tout laissé », a-t-il déploré. Pour combler le tout, il pense que Boko Haram a probablement incendié son magasin, car il a vu d'autres boutiques en feu pendant sa fuite.

Lui et sa famille vivent maintenant dans une seule pièce, sur une propriété appartenant à un parent éloigné, riche homme d'affaires de Gwoza, qui aide une cinquantaine d'autres personnes ayant perdu leur logement à cause du conflit. « Il aide n'importe qui, tant que ce n'est pas un voleur ou un membre de Boko Haram, » a dit M. Abubaker.

Ce revirement de situation le tourmente. « Chaque jour je me réveille en pensant à comment trouver de la nourriture pour les enfants ou faire en sorte qu'ils retournent à l'école », a-t-il confié. Des amis lui prêtent de temps en temps un « keke » (taxi motorisé à trois roues) pour transporter un ou deux clients et, parfois, il trouve un petit boulot occasionnel.

« Mais même les tapis sur lesquels nous marchons dans la pièce et les vêtements que nous portons nous ont été donnés par des parents ou des amis », a dit M. Abubaker. « J'ai beaucoup de mal à manger. Je mange parce qu'il le faut bien. Je suis bouleversé par ce qui s'est passé. »

Plus de 90 pour cent du million de déplacés dans le nord-est, selon les chiffres officiels, vivent chez l'habitant plutôt que dans les centres officiels gérés par l'Agence nigériane de gestion des urgences (National Emergency Management Agency, NEMA). Cela reflète la tradition d'hospitalité et d'indépendance qui perdure dans la société nigériane. Or, plus la crise durera, plus cette tradition risque d'être mise à mal.

Les centres officiels sont généralement établis dans des écoles ou d'autres bâtiments publics. Ils sont surchargés et manquent d'installations sanitaires. M. Abubaker a dit s'être enregistré dans l'un des dix centres de Maiduguri, mais le manque d'hygiène l'a rebuté. « Je crains une épidémie », a-t-il expliqué.

La NEMA mise à l'épreuve

La NEMA n'avait jamais eu à faire face à une urgence aussi grande et complexe que la crise qui touche le nord-est du pays. Les travailleurs humanitaires interrogés par IRIN ont dit que l'agence assumait ses responsabilités, mais qu'elle était disposée à travailler en collaboration avec des partenaires et qu'elle était désireuse d'apprendre et d'essayer de corriger ses lacunes.

La NEMA a rapidement répondu aux allégations de viol et de trafic dans certains de ses centres faites par l'International Centre for Investigative Reporting (ICIR), basé au sud du Nigeria, en annonçant la création d'un comité d'enquête auquel participeront des représentants de l'ICIR.

Même les tapis sur lesquels nous marchons dans la pièce et les vêtements que nous portons nous ont été donnés par des parents ou des amis 

Plus largement, répondre aux besoins des déplacés vivant en dehors des centres représente des difficultés sans pareil, que les organisations humanitaires ont elles-mêmes mis du temps à résoudre. La gestion des centres est relativement simple. Il est bien plus compliqué de subvenir aux besoins des personnes accueillies par des proches, qui peuvent eux-mêmes être en situation de vulnérabilité.

« Vous devez aider les hôtes aussi. Il est possible que vous deviez essayer d'étendre les structures existantes là où vivent les déplacés, en ajoutant une pièce à la maison, par exemple », a dit Stephanie Daviot, porte-parole de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM).

« Ce genre de programmes nécessite une profonde analyse et une présence sur le terrain. Ils doivent être adaptés au contexte du Nigeria », a-t-elle ajouté.

Les personnes déplacées à l'intérieur de leur propre pays (PDIP) vivant dans des centres sont généralement perçues par les humanitaires comme étant plus pauvres et donc davantage dans le besoin que celles qui sont installées chez des proches. De plus en plus d'études montrent cependant que les PDIP vivant en dehors des centres ne sont pas forcément dans une meilleure situation économique et qu'il est urgent d'aider les familles d'accueil. 

Des familles dans le besoin

Grema Mustapha, 65 ans, a fui Kemla, à 15 km de Maiduguri, il y a trois mois. Même si Boko Haram était actif dans la région, c'est lorsqu'un avion des forces armées nigérianes a lâché une bombe sur son village que tout a basculé. Quelques jours plus tard, des membres de Boko Haram sont arrivés et ont rassemblé les villageois, soi-disant pour un prêche.

Mais c'était un piège, a dit M. Mustapha. Au lieu de profiter politiquement de l'erreur de l'armée, les membres de Boko Haram ont ouvert le feu sur la foule. « Ils ont tué 50 personnes », a-t-il dit.

Depuis, M. Mustapha vit à Maiduguri avec sa fille, Fatima*. Mais la famille a manifestement du mal à joindre les deux bouts. Le mari de Fatima, qui vend des légumes sur le marché, accueille également des PDIP proches de sa seconde femme. En tout, il a 22 personnes à sa charge, dont 14 enfants. « Nous sommes déjà en difficulté, mais au moins nous savons qu'il est en sécurité », a dit Fatima.

La NEMA est en train de revoir ses méthodes. En collaboration avec l'OIM, elle met au point une stratégie basée sur les meilleures pratiques pour « aider ces PDIP [logés chez l'habitant] et intégrer leurs hôtes au plan d'aide », a dit Daniel Gambo, directeur de formation de la NEMA. « Nous cherchons à les identifier et leur apporter notre aide par l'intermédiaire des chefs de district » qui sont au courant de l'arrivée de chaque famille de déplacés.

Les PDIP vivant hors des centres reçoivent déjà de l'aide, « mais pas autant que nécessaire », a reconnu M. Gambo.

M. Abubaker ne sait pas à qui reprocher son malheur. Il est frustré par le soutien des autorités qu'il estime insuffisant pour ce qu'il est devenu : un squatteur à durée indéterminée. Il est exaspéré de voir que Boko Haram a pu envahir Gwoza malgré les informations qu'aurait reçues l'armée.

M. Abubaker espère que l'intervention des armées des pays de la région, dont le Tchad, le Cameroun et le Niger, lancée le mois dernier, aura plus de succès que les forces de sécurités nigérianes. Il ne compte cependant pas pour l'instant mettre sa famille en péril en retournant à Gwoza.

« Nous rentrerons lorsque le moment sera venu », a-t-il dit.

*nom fictif

oa/ha-ld/amz