Pourquoi les enfants du Soudan du Sud font encore la guerre

Des milliers d’enfants se battent aux cotés des forces gouvernementales et rebelles au Soudan du Sud. Cela met en péril le minutieux programme de démobilisation et les appels incessants qui réclament des procès pour les crimes de guerre afin de mieux protéger les mineurs contre le recrutement.

À l’occasion de la Journée internationale contre l’utilisation d’enfants soldats, cet article examine la dynamique du recrutement et les perspectives de démobilisation durable.

Depuis décembre 2013, plusieurs milliers d’enfants sont tués, blessés, déplacés ou rendus orphelins. En effet, une lutte de pouvoir entre le président Salva Kiir et son ancien vice-président, Riek Machar, a divisé l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS) et le Mouvement de libération du peuple soudanais qui est au pouvoir. Le conflit qui a éclaté ne semble pas près de prendre fin.

Doune Porter, porte-parole de l’UNICEF, a déclaré que les groupes armés, y compris les troupes gouvernementales et les milices progouvernementales, ainsi qu’une quantité de forces de l’opposition, utilisent actuellement plus de 12 000 enfants et en recrutent encore.

« Le gouvernement du Soudan du Sud et [l’armée] avaient réalisé des progrès énormes concernant la démobilisation et l’arrêt du recrutement d’enfants. Mais, ces efforts ont évidemment été réduits à néant quand le conflit a éclaté », a déclaré à IRIN Mme Porter. « D’après les informations dont nous disposons, le recrutement se poursuit dans de nombreuses régions du pays, ce qui est extrêmement préoccupant. »

Ces données portent un sérieux coup à l’action de démobilisation, organisée par les Nations Unies et commencée avant que le pays ne proclame son indépendance en 2011. Cela soulève également de sérieuses questions quant à l’efficacité de ces programmes : pourquoi les progrès initiaux ont-ils été si facilement anéantis ? Comment peut-on renforcer les programmes futurs ? Des poursuites judiciaires très médiatisées décourageraient-elles le recrutement ou seraient-elles contre-productives ?

Dénoncer et jeter l’opprobe

Depuis le début du millénaire, les Nations Unies luttent contre l’utilisation d’enfants dans les groupes armés dans le monde entier, avec des résultats en demi-teinte.

Depuis 2002, le Secrétaire général des Nations Unies a « nommé et jeté l’opprobe sur les gouvernements et les groupes non étatiques dans un rapport annuel très médiatisé sur les enfants dans les conflits armés. Par conséquent, le Conseil de sécurité des Nations Unies a exigé que ceux mis en cause dans cette liste mettent en oeuvre des plans d’action pour libérer les enfants et empêcher leur exploitation future. De même, il a exigé que soit mis un terme aux autres « violations graves » des droits de l’enfant, notamment aux violences sexuelles et à l’occupation armée des écoles.

En vertu du plan en 18 points du Soudan du Sud, plus de 1 000 agents de protection de l’enfance ont été déployés au sein des forces militaires ; 30 000 officiers de l’armée ont été formés sur le sujet ; et les commandants ont reçu l’ordre de respecter le processus sous peine de s’exposer à des sanctions.

En décembre 2013, l’APLS avait libéré 955 enfants et avait refusé l’enrôlement à 450 autres. L’UNICEF aide les enfants démobilisés à retrouver leurs familles et à amorcer le processus souvent périlleux du retour à l’école et à la vie civile. Selon Mme Porter, il ne restait environ que 500 enfants dans les rangs de l’APLS lorsque le dernier conflit a éclaté.

Les responsables sud-soudanais ont réaffirmé leur attachement au processus.

Tant qu’il n’y aura pas la paix au Soudan du Sud, on verra des enfants qui portent des armes

En octobre, le gouvernement a adopté la campagne « Enfants, pas soldats » qui est parrainée par les Nations Unies pour mettre fin au recrutement et à l’utilisation d’enfants par les forces de sécurité gouvernementales lors de conflits armés d’ici à fin 2016.

En janvier, une ancienne milice rebelle a libéré 250 enfants dans le cadre du programme, huit mois après avoir fait la paix avec le gouvernement. Plus de 2 000 autres devraient être démobilisés d’une faction armée – appelée South Sudan Democratic Army Cobra Faction – au cours des prochains mois.

(Les difficultés rencontrées pour contribuer efficacement à la réinsertion des enfants démobilisés dans les régions reculées du Soudan du Sud fera l’objet d’un prochain article d’IRIN.)

Mais, l’APLS n’a libéré aucun autre enfant de ses propres unités.

Dégradation de la situation

Oluku Andrew Holt dirige la section relative aux enfants à la commission gouvernementale chargée de la démobilisation. Il a déclaré que l’identification et la libération d’enfants enrôlés dans l’armée avait « reculé dans certaines régions en raison de l’insécurité ».

M. Holt a précisé que la plupart des enfants restants étaient chargés de faire la cuisine, le ménage et de porter du matériel plutôt que de combattre en première ligne. Il s’est dit optimiste quant à la reprise du processus de démobilisation. « L’armée du Soudan du Sud veut voir son nom retiré » de la liste, a-t-il déclaré à IRIN.

En attendant, le recrutement de mineurs a repris.

« Il est très difficile de faire passer le message dans les zones de commandement les plus reculées, ce qui explique que certaines unités recrutent des enfants malgré la consigne du commandement central de ne pas le faire », a déclaré Mme Porter, de l’UNICEF.

Même si ni les Nations Unies ni le gouvernement ne donnent de chiffres précis, le problème pourrait bien être plus grand du côté de l’opposition.

En mai dernier, M. Machar a signé un engagement avec les Nations Unies pour mettre immédiatement fin à toutes les violations des droits des enfants. De nombreux commandants de l’opposition sont passés par le même processus de sensibilisation au sein de l’APLS avant leur rébellion. Cependant, M. Machar a déclaré à plusieurs reprises qu’il n’avait pas le contrôle total des forces de l’opposition, notamment de ladite Armée blanche, un ensemble disparate de milices nuers (groupe ethnique) qui compterait dans ses rangs des milliers de mineurs.

Selon certains observateurs, pour des raisons profondément historiques, culturelles et économiques, le retour à l’exploitation d’enfants soldats était inévitable lorsque le conflit a resurgi. Seule une approche continue et axée sur la coopération donnera des résultats à long terme.

Des milliers d’enfants ont été recrutés dans l’APLS et dans d’autres groupes qui se sont battus durant les décennies de guerre civile qui ont finalement conduit à l’indépendance du Soudan du Sud.

Au Soudan du Sud, les enfants mineurs connaissent souvent bien les armes, notamment les garçons qui sont régulièrement envoyés protéger le bétail contre les raids de communautés rivales. De plus, les garçons comme les filles sont généralement considérés comme des adultes dès l’âge de 15 ans.

« En réalité, les enfants qui grandissent dans ces communautés [d’éleveurs] manient des armes dès l’âge de 11 ou 10 ans », a expliqué M. Holt. « Pour eux, un pistolet n’est ni plus ni moins un bâton. »

Obligation de rendre des comptes

Même s’il faudrait au moins une génération pour surmonter ces aspects, le plan d’action adopté par le gouvernement comprend également la ferme volonté d’enquêter et de poursuivre les auteurs de violations graves contre les droits des enfants – une mesure qui vise directement les commandants et les dirigeants et dont l’objectif est de prévenir un retour en arrière en toutes circonstances.

« La promesse du Plan d’action est de protéger les enfants contre le recrutement, l’utilisation et les autres violations graves à tout moment, y compris pendant les périodes d’instabilité ou de conflit », a déclaré l’an dernier Leila Zerrougui, Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour le sort des enfants en temps de conflit armé. « L’obligation de rendre des comptes est cruciale. Si ceux qui recrutent, tuent, mutilent et violent les garçons et les filles, et attaquent les écoles et les hôpitaux ne sont jamais traduits en justice, aucune paix durable ne sera possible. »

À cette fin, les Nations Unies ont contribué à former des juges au sein de l’APLS, afin de durcir le système de justice interne de l’armée. Les droits des enfants ont été consacrés par la législation du pays.

Cependant, les groupes de défense des droits déplorent l’impuissance de la législation du Soudan du Sud qui interdit le recrutement et l’utilisation d’enfants, et le fait qu’aucun commandant de premier plan n’a jamais été poursuivi devant un tribunal national ou international.

Skye Wheeler, chercheuse pour le Soudan du Sud à Human Rights Watch, a déclaré que l’absence d’obligation de rendre des comptes représentait une faiblesse tragique.

« Aucun commandant du Soudan du Sud n’a jamais eu à rendre véritablement des comptes pour l’utilisation et le recrutement d’enfants. La justice n’a jamais été rendue », y compris pour une kyrielle d’anciens chefs rebelles amnistiés et réintégrés dans l’APLS, a déclaré à IRIN Mme Wheeler.

« Alors bien sûr, lorsqu’un conflit éclate [et que] les commandants sont poussés à recruter en grand nombre, y compris à enrôler de force des milliers de jeunes gens et d’hommes d’âge mûr, il n’est pas surprenant qu’ils prennent aussi des centaines voire des milliers d’enfants », a-t-elle expliqué.

À la question de savoir s’il aurait mieux valu engager des poursuites très médiatisées, comme cela a été le cas pour d’anciens commandants de milices en République démocratique du Congo (RDC), Mme Wheeler a répondu : « oui, absolument ».

Isabelle Guitard est responsable du programme Afrique au sein de l’organisation de défense des droits de l’homme, Enfants Soldats International, implantée au Royaume-Uni. Elle a déclaré que l’expérience antérieure de la RDC avait démontré que « l’impunité et l’intégration de personnes responsables du recrutement d’enfants dans les forces armées ont tout simplement augmenté les rébellions et le recrutement d’enfants ».

« Si les amnisties doivent être des instruments de paix, de stabilité et de démobilisation, nous recommandons qu’elles ne soient pas accordées pour les crimes de guerre, notamment pour le recrutement et l’utilisation d’enfants en temps de conflit », a écrit Mme Guitard dans un email envoyé à IRIN.

Elle a déclaré que les partenaires de l’organisation Enfants Soldats International, présents dans l’est du Congo, ont constaté que la condamnation du chef de milice Thomas Lubanga devant la Cour pénale internationale en 2012 a convaincu les commandants de certains groupes armés de libérer les enfants soldats dans l’espoir d’éviter des poursuites.

Au Soudan du Sud, la perspective de s’exposer à des poursuites judiciaires pour l’utilisation d’enfants ou d’autres crimes commis pendant le conflit actuel n’est pas réelle pour les dirigeants politiques comme militaires.

Dernièrement, des associations de défense des droits ont critiqué la décision prise par l’Union africaine de retarder la publication des résultats de son enquête sur les crimes commis lors des premiers mois du conflit. Cette décision est apparemment motivée par la crainte que ces résultats ne perturbent les efforts de médiation pour trouver un accord de paix et de partage du pouvoir entre M. Kiir et M. Machar.

« C’est de mauvaise augure pour l’obligation de rendre des comptes en général, y compris pour les commandants qui utilisent les enfants comme combattants dans le conflit », a déclaré Mme Wheeler. « Il faut très clairement affirmer que les commandants qui utilisent ou recrutent des enfants en subiront les conséquences, à l’échelon gouvernemental comme à celui de la communauté internationale. »

Mais pour M. Holt, qui a passé plus d’une décennie à aider de jeunes combattants à retourner à la vie civile, le seul véritable espoir pour les enfants du Soudan du Sud est la fin de l’instabilité chronique, afin que les mineurs puissent aller à l’école et éviter d’être poussés à prendre les armes.

« Tant qu’il n’y aura pas la paix au Soudan du Sud, on verra des enfants qui portent des armes. »

sg/am-fc/amz