zones de gel des combats et perspectives de paix en Syrie

Le troisième envoyé spécial des Nations Unies en Syrie, dont les deux prédécesseurs ont démissionné par frustration, travaille depuis plusieurs mois à l’élaboration d’une nouvelle stratégie pour mettre fin à la guerre qui entre bientôt dans sa cinquième année. Ce conflit complexe et imprévisible a coûté la vie à plus de 200 000 personnes et poussé plus de 10 millions d’habitants à fuir de chez eux.

Face à la crainte d’un échec de l’initiative de Staffan de Mistura, IRIN présente ici les détails de sa stratégie et étudie ses chances de réussite.

Quel est le plan ?

La stratégie de M. de Mistura repose sur des zones de gel des combats, c’est-à-dire des cessez-le-feu limités à certaines parties du pays, qui seront instaurées progressivement.

Lors d’une présentation des grandes lignes de sa proposition en novembre dernier, M. de Mistura a avancé que ces gels permettraient aux humanitaires d’avoir accès aux civils se trouvant dans une situation désespérée et favoriserait une désescalade du conflit. Ces trêves localisées devraient faire tache d’huile à travers le pays, a-t-il ajouté. La première zone à faire l’objet d’un gel des combats serait la ville d’Alep, la plus grande du pays.

Contrairement à ses prédécesseurs Lakhdar Brahimi et Kofi Annan, M. de Mistura n’a pas fait pression pour parvenir à un accord de paix global dans tout le pays.

Aron Lund, éditeur du blog Syria in Crisis, hébergé par le groupe de réflexion Carnegie Endowment, a qualifié cette stratégie de judicieuse, car elle « admet que la réalité de la guerre en Syrie ne peut plus être résolue par un simple accord. »

Afin de convaincre toutes les parties au conflit à adhérer à son plan, M. de Mistura a passé les derniers mois à faire des aller et retour entre Damas et la Turquie, où certains responsables de l’opposition syrienne se sont installés.

Quels sont les progrès en cours ?

Peu de progrès ont été accomplis. Il y avait pourtant lieu d’être optimistes : le cabinet du président Bachar Al-Assad a dit que ce plan valait la peine d’être étudié. L’accueil de la majorité de l’opposition a cependant été plus réservé.

Ces dernières semaines, les murmures positifs ont laissé la place à l’évocation d’un certain piétinement. La semaine passée, Reuters a annoncé que la campagne de paix était vouée à l’échec, car les pourparlers étaient au point mort.

En route pour Damas, la porte-parole de M. de Mistura, Juliette Touma, a dit à IRIN que cette affirmation était erronée. « [Reuters] a dit que le [plan] était bloqué, [mais] ce n’est pas le cas [...] Les consultations se poursuivent avec toutes les parties au conflit, c’est pourquoi nous nous rendons actuellement à Damas », a-t-elle dit.

Noah Bonsey, analyste chevronné de la Syrie au sein du groupe de réflexion International Crisis Group, a cependant confirmé que les négociations semblaient être à l’arrêt.

« Les pourparlers se poursuivent, mais c’est difficile. Le régime n’est pas intéressé par un accord qui préserverait les capacités de combat de l’opposition. Cette dernière ne va quant à elle pas accepter un accord qui mette le régime en position de force », a-t-il dit à IRIN.

La portée du gel des combats fait notamment l’objet de désaccords. Le gouvernement syrien serait favorable à une trêve limitée à Alep, tandis que les rebelles ont fait pression pour qu’elle inclue certaines régions du nord de la Syrie, dont un point de passage frontalier avec la Turquie.

Des cessez-le-feu ont-ils déjà réussi en Syrie ?

Pas vraiment. D’autres tentatives de cessez-le-feu ont déjà été faites depuis 2011, mais peu ont eu un réel impact à long terme. En fait, l’expérience de Homs, une ville du centre du pays où un siège du gouvernement a pris fin au début de l’année dernière, rend toute médiation encore plus difficile.

Selon M. Bonsey, le régime espère parvenir à un accord similaire à celui passé à Homs, qui lui a permis de reprendre le contrôle de la région. L’opposition a en revanche vécu ce cessez-le-feu comme une défaite majeure, car elle a poussé ses combattants à battre en retraite. Depuis Homs demeure aux mains du gouvernement.

« À Homs, le cessez-le-feu était issu du siège et a simplement achevé la victoire militaire du régime dans la ville », a dit M. Bonsey.

« C’est ce genre d’accord que voulait le gouvernement, un accord qui consoliderait de fait sa position de force. Lorsqu’il s’est rendu compte que ce n’était pas le genre d’accord que [M.] de Mistura avait en tête, il s’y est opposé », a-t-il ajouté. « Le régime ne semble pas du tout intéressé par un gel [des combats] plus équitable. »

De la même manière, l’opposition craignait un accord qui la paralyserait, surtout s’il permettait au gouvernement de présenter sa campagne comme un succès. « Le régime d’Assad a commenté que ce serait reproduire [les évènements de] Homs, peut-être en partie pour inciter les rebelles à dire ce qu’il ne faut pas », a dit M. Lund.

M. de Mistura s’adresse-t-il à toutes les bonnes personnes ?

Il est probable que non. On ne sait pas vraiment si l’opposition, reconnue à l’échelle internationale, pourrait imposer sa volonté sur le terrain, même si un accord était passé.

Le Conseil du commandement de la révolution, qui coordonne l’opposition et a négocié avec M. de Mistura, n’est pas le seul organe rebelle opérant à Alep. Ni Jabhat al-Nusra, l’affilié d’Al-Qaida en Syrie, ni l’autoproclamé État islamique (EI) ne participent aux discussions.

Dans le souci de parvenir à une solution, M. de Mistura a agité le spectre de l’EI, qui a tout autant menacé le gouvernement que l’opposition « modérée ».

Les pourparlers ont-ils des chances de faire avancer la situation ?

Probablement pas à court terme. Si l’écart entre le gouvernement et l’opposition se resserre légèrement, il reste trop large pour parvenir à le combler dans l’immédiat. L’envoyé des Nations Unies a d’ailleurs évoqué à plusieurs reprises l’ampleur titanesque de la tâche, laissant entendre qu’il était bien conscient de ses maigres chances de réussite.

Selon M. Bonsey, l’envoyé des Nations Unies ne peut faire que ce qui est en son pouvoir. « Au bout du compte, il n’y a actuellement pas assez de points d’accord entre les parties pour que les négociations donnent quelque chose, que ce soit sur la question du gel des combats à Alep ou en matière de solution politique plus large. »

Pourtant, quand bien même il semble peu probable que le plan de M. de Mistura débloque la situation, tout n’est pas négatif. Les analystes admettent depuis longtemps que négocier une entente est la seule manière de mettre fin au bain de sang et de plus en plus de membres des deux camps en viennent à cette même conclusion.

Il y a un an, le deuxième cycle de pourparlers de paix à Genève avait complètement échoué. Les deux camps étaient repartis à peine 30 minutes après le début des négociations directes.

« Tous les groupes rebelles avaient dit que quiconque se rendait à Genève était un traitre », a dit M. Lund.

Il a ajouté que les représentants de l’opposition et le gouvernement avaient participé à trois cycles de négociations visant à parvenir à un accord global, les deux premiers à Genève et le plus récent en Russie. En vain. Encourager des accords locaux représentait donc une démarche nouvelle.

« Ils pourraient organiser un 3e, 4e ou 5e [cycle de négociations à] Genève que cela ne marcherait toujours pas. Ils vont donc devoir essayer autre chose et le plan de [M.] de Mistura c’est autre chose. »

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