Des milliers de réfugiés fuyant Boko Haram sont « coincés » au Tchad

Ils sont nombreux à avoir fui en canoë sans avoir eu le temps de prendre quoi que ce soit avec eux. Ils ont traversé le lac Tchad en pagayant pour échapper aux massacres. Les milliers de Nigérians qui ont fui les attaques lancées par Boko Haram sont maintenant coincés sur quelques-unes des innombrables petites îles qui parsèment le lac et ont un besoin pressant d’eau, de vivres, d’abris et de soins de santé.

S’ils ne sont pas localisés et déplacés vers le camp de réfugiés établi à Baga Sola, à 70 km de la frontière nigériane, ces réfugiés, risquent de « rester extrêmement vulnérables là où ils sont », a dit Alice Armanni Sequi, qui dirige la branche tchadienne du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).

Un grand nombre de ces îles ne sont guère plus que des affleurements marécageux ou des bancs de sable. Certaines sont habitées, mais leurs résidents n’ont pas grand-chose à offrir aux réfugiés et doivent se contenter de les accueillir chez eux. La région du Lac est l’une des régions les plus défavorisées de l’un des pays les plus pauvres et les moins développés au monde. La population de certaines communautés a plus que doublé à la suite du récent afflux de réfugiés.

« La situation actuelle est assez complexe », a dit Mamadou Dian Balde, représentant adjoint du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) au Tchad. « Parmi les réfugiés, nombreux sont ceux qui se sont installés dans des endroits où nous ne pouvons leur apporter aucun soutien, même si nous voulons désespérément leur venir en aide », a-t-il dit, ajoutant qu’il faut compter au moins une journée de bateau à moteur pour se rendre sur certaines îles depuis la rive.

Aggravation de la crise

Selon le HCR, plus de 17 000 Nigérians se sont réfugiés au Tchad depuis le mois de mai 2013. Cent mille autres ont fui vers le Niger et 37 000 vers le Cameroun.

L’afflux le plus important vers le Tchad – plus de 14 000 réfugiés, à un rythme supérieur à 1 000 par jour – est survenu à la suite de l’attaque perpétrée le 3 janvier par Boko Haram contre la ville de Baga, dans le nord-est du Nigeria. Des centaines de personnes ont été tuées et des villages entiers ont été incendiés. Selon la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), plus d’un nouvel arrivant sur cinq ne dispose d’aucun abri.

 « Au cours des deux dernières années, la plupart des réfugiés fuyaient au Niger, qui est plus proche et plus facile d’accès [par la terre], ou même au Cameroun », a dit M. Balde. « Le fait qu’ils ont commencé à [traverser le lac] en grand nombre pour pénétrer au Tchad montre qu’ils sont désespérés. »

Relocalisation

Alors qu’il peut accueillir 15 000 réfugiés, le camp situé à Baga Sola, qui porte le nom de Dar-es-Salam (« lieu de paix »), en héberge actuellement un peu plus de 3 000. Le HCR travaille en collaboration avec le gouvernement tchadien afin de déplacer 2 000 réfugiés supplémentaires des îles vers le camp.

Le ministère de la Santé publique a envoyé des médecins et des infirmières à Dar-es-Salam et déployé des travailleurs de la santé supplémentaires dans les communautés accueillant un grand nombre de réfugiés. La propagation de maladies comme le paludisme et le choléra demeure cependant une préoccupation. Les soins de santé maternels sont par ailleurs pratiquement inexistants dans cette région du Tchad.

Identification des rapatriés

Les autorités locales disent être au courant de l’existence d’au moins 1 100 Tchadiens qui vivaient et travaillaient au Nigeria et qui sont rentrés chez eux lorsque les violences ont éclaté. Selon les organisations d’aide humanitaire, cependant, leur nombre est probablement beaucoup plus élevé.

Le retour au bercail de ces pourvoyeurs est synonyme de nouvelles difficultés économiques pour de nombreuses familles.

« [Les rapatriés] présentent plusieurs vulnérabilités semblables à celles des réfugiés nigérians, même s’ils sont retournés auprès de leur famille d’origine », a dit Mme Armanni Sequi. « Et ils sont plus difficiles à identifier parce qu’ils vivent dans leur foyer d’origine au sein des communautés hôtes. Ils sont dès lors plus à risque de rester dans l’ombre et d’être négligés par les opérations d’aide, qui sont par ailleurs restées, jusqu’à maintenant, largement concentrées dans les camps de réfugiés. »

Des communautés d’accueil en difficulté

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies, près d’un tiers de la population de la région du Lac ne bénéficie pas d’un accès régulier à une quantité suffisante de nourriture pour mener une vie saine. Le taux de malnutrition chez les enfants de moins de cinq ans dépasse le seuil d’urgence de 15 pour cent.

La situation économique a été aggravée par la fermeture, en août, de la frontière terrestre entre le Tchad et le Nigeria. Celle-ci a empêché les commerçants locaux, les éleveurs et les marchands de circuler librement et entraîné des pénuries de nourriture et une augmentation des prix des denrées alimentaires.

Les communautés d’accueil « ne doivent pas être oubliées par la communauté humanitaire », a dit Mme Armanni Sequi. « Elles ont partagé tout ce qu’elles avaient [avec les réfugiés], puisant dans leurs propres réserves de nourriture et leurs propres ressources économiques [...]. Il est donc essentiel d’accroître l’aide apportée aux communautés hôtes et locales. »

Selon OCHA, quelque 31 millions de dollars sont nécessaires pour satisfaire les besoins humanitaires des habitants de la région du Lac, y compris ceux des réfugiés. On ignore cependant quelle proportion de cette somme sera effectivement obtenue : l’an dernier, l’appel de fonds pour le Tchad a été financé à hauteur de 36 pour cent seulement.

« La crise au Tchad a toujours été sous-financée », a dit Mme Armanni Sequi. « La communauté humanitaire qui oeuvre au Tchad est constamment confrontée au défi de trouver de nouvelles sources de financement pour faire son travail, et c’est tout aussi vrai pour cette opération. »

Le PAM a donné des rations alimentaires d’urgence à plus de 6 000 réfugiés et commencé à distribuer des rations d’un mois aux habitants du camp. L’organisation a annoncé qu’elle aurait besoin de près de 11 millions de dollars pour répondre aux besoins de tous.

« Nous avons été capables de réagir assez rapidement à l’afflux de réfugiés que nous avons reçu l’an dernier en organisant des distributions de vivres », a dit Peter Musoko, directeur pays adjoint du PAM au Tchad. « La principale difficulté à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés, c’est la quasi-absence de financement de la crise elle-même. »

OCHA a dit qu’il faisait maintenant appel au Fonds central pour les interventions d’urgence des Nations Unies (CERF) pour financer les opérations d’aide mises en place dans le but de répondre à la crise au Nigeria.

Selon Mme Armanni Sequi, de nombreuses organisations utilisent leur trésorerie interne pour assurer une réponse immédiate, mais cette stratégie n’est pas viable à long terme et ne permet pas d’intensifier la réponse.

Les Nations Unies ont dit qu’elles se préparaient à l’arrivée de jusqu’à 30 000 réfugiés nigérians au cours des mois à venir en fonction de l’évolution de la situation sécuritaire.

« C’est l’une de ces situations qui pose un défi plus important que les ressources disponibles », a dit Mme Armanni Sequi. « Les acteurs humanitaires font tout ce qu’ils peuvent, mais […] notre réussite finale dépendra de l’obtention de fonds supplémentaires pour mettre en oeuvre notre réponse dans la région. »

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