Optimisme dans le nord du Nigeria après le report des élections

Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

La société civile nigériane s'élève contre les pressions exercées par l'armée sur la commission électorale pour le report de six semaines des élections. Mais dans le nord-est du pays, fief des insurgés de Boko Haram où les forces de sécurité ont besoin de plus de temps pour écraser l'insurrection, cette idée a reçu un certain soutien.

Le 7 février, Attahiru Jega, le président de la Commission électorale nationale indépendante (Independent National Electoral Commission, INEC), a déclaré à la presse que l'armée était dans l'impossibilité d'assurer la sécurité du scrutin présidentiel du 14 février. La sécurité des électeurs et des membres de l'INEC étant menacée par les militants de Boko Haram, M. Jega a dit qu'il n'avait pas d'autre choix que de reporter l'élection présidentielle au 28 mars et les élections des gouvernements et des assemblées d’État au 11 avril.

Les groupes de la société civile soutiennent depuis longtemps que le parti au pouvoir, le Parti démocratique populaire (PDP), essaye de semer la confusion, car les scrutins s'annoncent de plus en plus serrés. Le 5 février, le Conseil national d’État, un organisme consultatif qui conseille le Président, a rejeté tout report de scrutin. Mais son avis n'a pas été suivi, a dit Clément Nwankwo, un avocat des droits de l'homme, car les chefs des forces armées ont joué la carte de la sécurité et ont « agi par solidarité avec le PDP ».

« Chantage »

Le politologue Jibril Ibrahim a reconnu que l'armée avait fait du « chantage » à l'INEC. « Nous nous sommes toujours doutés que leur objectif réel était de provoquer une crise constitutionnelle pour fragiliser la démocratie nigériane », a-t-il dit.

Cependant, le report de six semaines des élections satisfait à l'obligation constitutionnelle d'organiser l'élection présidentielle au plus tard le 28 avril.

L'armée indique que ses troupes sont attendues pour lancer une offensive majeure contre Boko Haram dans quatre États du Nord-Est - Borno, Yobe, Adamawa et Gombe - dans le cadre d'une offensive coordonnée contre le groupe djihadiste dans la région. Elle ne peut affecter des soldats à la surveillance des élections.

Bon nombre de Nigérians pensent que l'armée n'est pas en mesure de parvenir à une amélioration de la sécurité en l'espace de six semaines, au vu notamment des humiliations infligées par Boko Haram à l'armée pendant cinq ans.

Le parti d'opposition, le Congrès des progressistes (All People's Party ou APP), et son dirigeant Muhammadu Buhari semblaient avoir bien tiré leur épingle du jeu durant la campagne électorale. « Le gouvernement veut endiguer cette vague et profiter des six semaines pour décider ce qu'il faut faire d'une INEC [très indépendante] », a dit M. Nwankwo. « Je crains que nous ne soyons pas encore au bout de nos peines et que nous nous enfoncions davantage ».

Les personnes qui s'opposent à un report des élections sont prêtes à accepter un vote restreint dans le Nord-Est pour éviter un report qu'elles considèrent comme la plus grande menace contre la démocratie nigériane.

La situation vue depuis Borno

C'est à Maiduguri, la capitale de l’État de Borno, que Boko Haram est né ; la ville est aussi un fief de l'APP. Les journalistes d'IRIN ont senti que la population était très déçue du report des élections, mais qu'elle ne s'en inquiétait pas.

« Ce matin [dimanche], je me suis levée et j'ai entendu parler du report », a dit Asham Mohammed Ali. Elle fait de la farine de maïs, qu'elle vend à ses voisins, mais elle a des difficultés à nourrir sa famille. « Je suis très déçue. Tout le monde espérait que les élections auraient lieu la semaine prochaine ; nous n'avons plus qu'à l'accepter ».

Suleiman Aliyu, directeur d'une école, a dit : « Bon nombre de personnes craignent un sabotage [du processus électoral]. Mais beaucoup de personnes disent aussi qu'elles n'ont pas encore reçu leur [carte d'électeur] délivrée par l'INEC. Moi, je n'ai pas reçu la mienne. Si on ajoute à cela la question de l'insécurité, on peut dire qu'un report serait mieux. Ce n'est que six semaines – cela n'est pas très long ».

Plus de temps, plus d'électeurs ?

Les retards enregistrés dans l'impression et la distribution des nouvelles cartes électorales permanentes biométriques ont été cités par les détracteurs de l'INEC pour expliquer le report du scrutin. Mais les contretemps initiaux semblent avoir été surmontés. L'INEC a indiqué que 67 pour cent des cartes électorales permanentes ont été distribuées ; Borno a enregistré de meilleurs résultats que la capitale économique, Lagos.

Dans un sondage réalisé auprès de dix personnes à Maiduguri - dont cinq ont perdu leur domicile en raison des violences perpétrées par Boko Haram - cinq personnes interrogées ont dit qu'elles avaient reçu leur carte électorale permanente et qu'elles avaient l'intention de voter. Les personnes déplacées avaient obtenu leur carte dans les camps officiels établis par le gouvernement de l'Etat. Environ un million de personnes ont été déplacées par l'insurrection, selon les chiffres officiels.

Au total, environ 46 millions de Nigérians disposent de leur carte électorale – sur 68,8 millions d'électeurs. L'INEC espérait que cette élection établisse un record en matière de participation au scrutin - historiquement, pas plus de 30 à 40 millions de Nigérians bravent l'attente et le chaos habituel des jours d'élection pour se rendre aux urnes.

Un report entraînera certainement une augmentation du nombre d'électeurs inscrits, car davantage de personnes auront leur carte d'électeur.

« Les Nigérians veulent voter, c'est la raison pour laquelle il n'y a pas eu d'agitation pour l'instant dans le Nord ou le Sud-Ouest, où l'APP est dominant », a dit Michale Sodipo du Réseau des initiatives pour la paix, basé à Kano. « Ils espèrent qu'il y aura du changement : mais ils craignent que le PDP ne crée la surprise ».

Saleh Mohammed a quitté Kondega, à 34 km au nord de Maiduguri, il y a un an, lorsque Boko Haram s'est emparé de la garnison de la ville. Il avait espéré que le calendrier de l'élection serait respecté afin que « les gens reprennent le cours de leur vie ». Mais il a reconnu que c'« était une bonne idée » de repousser les élections pour un problème de sécurité.

Aujourd'hui, il fait confiance au gouvernement pour ne pas interférer avec le travail de l'INEC. Mais si M. Jega devait être démis de ses fonctions prématurément, comme certains le craignent, « alors nous saurons que quelque chose se trame », a-t-il dit – et que les ennuis vont arriver ».

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