Pas à pas : les projets humanitaires de lutte contre Boko Haram

Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

Le nord-est du Nigéria est confronté à un double fléau - Boko Haram et l’extrême pauvreté. Le gouvernement et quelques philanthropes privés établissent délibérément le lien entre les deux en développant des projets pour offrir des perspectives économiques et une aide humanitaire comme antidotes au militantisme.

IRIN s’est penché sur quelques-unes de ces initiatives :

L’initiative présidentielle pour le nord-est du Nigéria (The Presidential Initative for Northeast Nigeria (PINE))

L’initiative présidentielle pour le nord-est du Nigéria est, en substance, un plan Marshall d’un montant de 25 millions de dollars US pour la région. Elle établit un lien entre sécurité et interventions économiques et sociales, en une stratégie classique de « pouvoir de velours » visant à gagner les cœurs. Elle promet « une aide immédiate aux États affectés du nord-est, tout en remettant la région sur de bons rails pour une reprise économique et une viabilité durable à long terme », indique un document de présentation.

Selon PINE, environ 5,9 millions de personnes sont affectées par la crise ; 4 millions souffrent d’insécurité alimentaire ; 1,5 million sont déplacées (un chiffre supérieur à celui avancé par la MENA, l’agence gouvernementale de gestion des catastrophes) ; les infrastructures de santé ont fermé ; les communautés accueillant des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) peinent à faire face aux besoins ; et l’accès humanitaire est gravement limité. Les violences ont interrompu les projets d’infrastructure, créant un chômage massif et provoquant la fuite des travailleurs qualifiés et des commerçants vers le sud.

À court terme, le programme vise à permettre des interventions humanitaires par le biais d’agences existantes, en facilitant les transferts monétaires et en accélérant l’exécution des projets fédéraux au point mort.

Les projets à moyen terme prétendent relancer les secteurs de l’agriculture, des infrastructures, de la santé et de l’enseignement. Des engagements sont pris en faveur de l’entrepreneuriat et de l’acquisition de compétences pour les femmes et la jeunesse. Mise en œuvre par le gouvernement central et les gouvernements fédéraux, l’initiative PINE est pilotée par un comité composé de représentants de 20 ministères.

Programme de lutte contre l’extrémisme violent (Countering Violent Extremism (CVE))

Tout aussi ambitieux, ce programme-cadre de lutte contre l’extrémisme violent est piloté par le Bureau du conseiller à la sécurité nationale (ONSA). Sa stratégie repose sur trois piliers :
-la lutte contre la radicalisation – axée sur l’engagement communautaire et sur des projets à composante économique et éducative pour endiguer le flot des recrues de Boko Haram
-la déradicalisation – essentiellement en milieu carcéral, pour réinsérer les extrémistes et leurs familles dans la société
-la communication stratégique – diffusion d’un contre-message reposant sur une vision modérée de l’islam.

Quarante détenus se revendiquant de Boko Haram et un nombre bien plus important de personnes en attente de jugement seront incarcérés dans des prisons dédiées, avec des gardiens spécifiquement formés pour superviser leur réhabilitation. L’inauguration de la première prison est prévue en mars.

Parti de rien, le programme CVE a dégagé des moyens de lutte contre les états de stress post-traumatiques (ESPT) au sein du système national de santé, afin d’agir sur l’impact des violences. Le premier centre de traitement ESPT a ouvert dans la ville de Kano, dans le nord du pays, en juin 2014 ; un deuxième centre est en prévision à Maiduguri, dans le nord-est. Le CVE pose les premiers jalons de réformes éducatives visant à injecter « de la pensée critique et du raisonnement logique » dans le cursus scolaire. Douze écoles témoins ont ouvert, et le programme sera étendu l’année prochaine.

« En matière de radicalisme, les solutions sont aussi complexes que les mobiles », a dit Fatima Akilu, directrice de l’analyse comportementale auprès de l’ONSA, à IRIN. « Nous devons repenser la société pour faire face au terrorisme – c’est le travail de toute une vie ».

Les écoles almajiri (Almajiri Education Programme (AEP))

Faute d’alternative, des millions d’enfants musulmans du nord du pays sont scolarisés dans le système almajiri, où un maître coranique (dont la compréhension du texte est parfois approximative) leur est assigné pour leur faire apprendre le Coran par cœur pendant des années. Les élèves mendient pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur maître, selon une tradition propice aux abus. Sur le plan éducatif, les enfants du nord sont donc désavantagés, et plus enclins à la radicalisation.

Début 2012, le président Goodluck Jonathan a annoncé un programme prévoyant la construction de 400 écoles almajiri dans les 19 États du nord du Nigéria – afin de sortir les enfants de la rue et les intégrer dans un système d’enseignement officiel.

La première école témoin a ouvert dans l’ancienne ville islamique de Sokoto en avril. On y dispense à la fois l’enseignement islamique et le cursus nigérien habituel. En 2013, 100 écoles ont été construites dans le cadre du programme AEP et confiées à des commissions scolaires nationales. Mais l’utilisation de fonds publics pour le financement d’un enseignement essentiellement religieux a suscité la controverse

L’initiative « écoles sûres » (Safe School Initiative (SSI))

L’initiative « écoles sûres » a été lancée par le gouvernement nigérien et des organisations d’aide humanitaire internationales au lendemain de l’enlèvement par Boko Haram de 200 écolières à Chibok. Gordon Brown, l’envoyé spécial des Nations Unies pour l’éducation, a collaboré avec des chefs d’entreprise nigériens et étrangers pour lever un don de départ d’un montant de 10 millions de dollars US, qui a été suivi par le gouvernement nigérien. 

La SSI vise à réhabiliter et reconstruire des écoles, et à créer des environnements d’apprentissage sûrs dans le nord-est. Les améliorations à apporter sont aussi rudimentaires que la fourniture de clôtures, de services d’assainissement, d’eau potable, de salles de classe acceptables et de logements pour les enseignants.

Dans son discours de présentation du budget 2015, M. Jonathan a suggéré que 2 400 enfants pourraient être transférés des zones très sensibles du nord-est vers d’autres régions du pays.

Les groupes de la société civile ont critiqué cette proposition, et exprimé leurs craintes que les efforts déployés en faveur d’une sécurité accrue pour les élèves et leurs professeurs ne conduisent à une militarisation de l’école.

Fonds d’aide aux victimes du terrorisme

En août 2014, un dîner de gala destiné à lever des fonds a permis de réunir 400 millions de dollars US de promesses de don en réponse à un appel du président pour venir en aide aux victimes de Boko Haram. Le président Goodluck Jonathan a donné le coup d’envoi en annonçant un don de 50 millions de dollars US sur les fonds fédéraux. 

Les poids lourds de l’industrie nigérienne ont suivi le mouvement : le président de Zenith Bank, KJim Ovia, a donné le ton en déclarant que seuls les dons de 5 millions de dollars et plus donneraient droit à une poignée de main présidentielle. Le Fonds est présidé par le magnat du transport maritime, Theophilus Danjuma.

D’aucuns se sont interrogés sur l’action effective du fonds. Des articles de presse suggèrent qu’en dépit des promesses de don faites lors du gala, seuls 70 millions de dollars US ont été reçus. 

Le site Internet du Fonds ne délivre aucun détail quant aux dépenses. Seule une vague référence y est faite dans la phrase suivante : « L’année dernière, des programmes financés par la gentillesse ont touché plus de 700 000 personnes [dans] 23 États ». 

*Conversion monétaire reposant sur le taux parallèle naira/dollar actuel. Le naira a perdu 25 pour cent de sa valeur depuis la mi-2014.

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