L'aspect économique de la recherche du vaccin contre Ebola

Lorsque la fièvre Ebola s'est déclarée en Afrique de l'Ouest l'année dernière, il n'y avait ni vaccin, ni remède contre la maladie. Les personnes affectées par le virus auraient pu en déduire que le monde ne s'intéressait pas à elles ou aux maladies qui les touchaient, mais la vérité est qu'il n'y avait pas d'incitation au développement des traitements. Aujourd'hui, les groupes pharmaceutiques se sont lancés dans la course pour trouver un vaccin efficace et, le 23 janvier, les 300 premières doses du candidat-vaccin mis au point par la firme britannique GlaxoSmithKline (GSK) ont été envoyées au Liberia pour l'essai de phase II.

Lors d'un débat au Parlement britannique sur l'aspect économique du développement de ces vaccins, Jon Pender, un vice-président de GSK, a exprimé sa surprise que, dans ces circonstances, des laboratoires disposent de candidats-vaccins prêts à être développés et testés. Il a réfuté l'idée selon laquelle cela était lié au fait que l'épidémie d'Ebola s'était déclarée dans des pays pauvres où les opportunités de profits sont limitées.

Une priorité récente

« Cela n'est pas la raison pour laquelle nous n'avons pas de vaccin contre Ebola. La raison pour laquelle nous n'avons pas de vaccin est que cela n'était une priorité pour personne, pour des motifs compréhensibles...Le nombre de personnes affectées chaque année était très faible et le fardeau global de la maladie était réduit en comparaison avec d'autres maladies comme le paludisme ou le VIH. Le fait est qu'il y a eu environ 24 000 cas connus depuis 40 ans que l'on connaît la maladie, y compris l'épidémie actuelle. On recense autant de cas de paludisme chaque heure ».

Aujourd'hui, c'est devenu une priorité. Mais s'il ne s'agit pas seulement d'une question d'argent, comment faire pour convaincre l'industrie pharmaceutique de s'intéresser à une maladie obscure comme Ebola ? Adrian Thomas est le vice-président de Janssen Pharmaceutical Companies, une entreprise qui travaille à la mise sur le marché d'un vaccin contre le virus Ebola. Il dit, « La première question que l'on doit se poser est : la science est-elle solide ? La deuxième question est de savoir à quel point l'innovation est récompensée ou à quel point il y a une volonté de partager les risques. Et la troisième question est de savoir si nous pourrons vraiment atteindre les populations. Je pense qu'il nous faut comprendre les priorités claires pour la santé mondiale.

« Certains laboratoires le font pour soigner leur réputation, d'autres pour la science ou pour des motivations alternatives. D'autres encore le font pour recevoir une récompense financière directe, et je pense qu'il faut trouver les différentes mesures d'incitation à mettre en place pour tous les laboratoires ».

Le profit n'est pas tout, mais les laboratoires ne veulent pas perdre d'argent. Dans ce cas précis, ils ont bénéficié d'incitations sous la forme de fonds publics – alloués par les États-Unis, le Canada et les pays européens – pour couvrir les frais de développement, et GAVI, l'Alliance mondiale pour les vaccins et la vaccination, leur a assuré qu'elle débourserait jusqu'à 300 millions de dollars pour acheter tout vaccin efficace.

Des chèques en blanc

Médecins Sans Frontières a lancé une campagne pour dénoncer le prix élevé et croissant des vaccins et le manque de transparence des entreprises pharmaceutiques. Au début du mois, l'organisation a publié une nouvelle édition de son rapport sur la campagne d'accès, the Right Shot.

Rohit Malpani est le directeur des politiques et des analyses pour la Campagne d'accès de Médecins Sans Frontières. Il a dit à IRIN que des fonds publics importants étaient consacrés au développement de vaccins contre Ebola et qu'on leur demandait très peu en retour. « Ces vaccins sont développés avec des fonds publics », dit-il, « qui compensent les investissements réalisés par les entreprises et les frais engendrés par la conduite des essais cliniques. Et pourtant, à ce stade, il y a peu de transparence sur les coûts de développement, il n'y a pas de garantie sur les résultats et sur le fait qu'ils seront proposés à un prix abordable. Les gouvernements leurs donnent tout simplement des chèques en blanc ».

MSF salue le fait que GAVI ait affecté des ressources à l'achat des vaccins efficaces, car les laboratoires savent que quelqu'un les achètera, mais l'association pense que GAVI devrait être plus exigeante. M. Malpani dit, « Nous n'avons pas encore d'information sur le prix auquel il sera vendu à GAVI. MSF souhaiterait qu'il soit vendu à prix coûtant ou à prix réduit. Et si certains frais ne sont pas couverts par les fonds publics, il serait préférable qu'ils soient indemnisés directement, plutôt qu'en vendant le vaccin à un prix élevé. L'idée serait de faire la distinction entre les coûts de développement et le prix final ».

GAVI négocie l'achat des vaccins destinés aux pays en développement à des prix inférieurs, mais il est probable que le gouvernement américain et les gouvernements des pays européens voudront eux aussi disposer de stocks de vaccins pour leur propre utilisation et il est probable qu'ils les paieront plus cher. M. Malpani dit que MSF accepte cette situation, mais note que « si ces pays ont déjà participé au développement, il ne semble pas normal de les faire payer à nouveau en pratiquant des prix élevés ».

MSF n'est pas opposé au développement de vaccins contre le virus Ebola et l'organisation prévoit de participer à la phase II des essais cliniques, probablement dans ses locaux en Guinée. Julien Potet, conseiller politique pour les vaccins à MSF, dit que la planification des essais a été «un peu une cible mouvante ».

« Le nombre de cas est en baisse et il est beaucoup plus difficile de faire la preuve de l'effet protecteur lorsqu'il y a peu ou pas de cas. Mais nous voulons vacciner deux groupes – les personnels de santé, car ils sont particulièrement exposés au virus, et les personnes qui ont été en contact avec un malade ou qui ont un cas dans leur quartier. C'est notre projet aujourd'hui, mais il pourrait évoluer bien sûr ».

La panique pousse à faire des raccourcis

D'autres acteurs de la réponse à l'épidémie ont exprimé des réserves sur le programme de vaccin. Mukesh Kapila, professeur en santé mondiale et affaires humanitaires à l'université de Manchester, revient d'Afrique de l'Ouest. Il a dit qu'il avait entendu toutes sortes d'histoires et de rumeurs dans les pays affectés par l'épidémie et il s'inquiète du fait que l'on ne prenne pas suffisamment le temps de préparer les populations aux essais de vaccins. « J'ai peur qu'ils ne se disent, 'Oh, ces laboratoires viennent tester des vaccins à moitié prêts sur des Noirs, ici en Afrique'. Et cela risque de dissuader les personnes à risque de demander de l'aide, car elles vont se dire, 'Oh mon Dieu, je vais me faire vacciner'. Lorsque nous menons des essais pour tester la réponse immunitaire, il est essentiel de les faire sur des personnes blanches et des personnes noires, parce que c'est important d'un point de vue scientifique et parce que c'est important pour l'opinion publique ».

Plus généralement, M. Kapila pense que la course au vaccin pourrait être contre-productive. « La panique déclenchée par cette épidémie a donné lieu à beaucoup de raccourcis, les laboratoires se sont dépêchés de faire les premières phases pour mener des essais sur l'homme rapidement. Il est possible que tout aille bien, mais nous ne savons toujours pas si les vaccins seront efficaces. Offreront-ils une protection à 90 pour cent ? A 80 pour cent ? Cela ne serait pas suffisant ».

M. Kapila a dit à IRIN, « Les gens s'attendent à ce que le vaccin soit la solution à cette épidémie, mais c'est impossible. Un vaccin ne peut pas se substituer à de lourdes mesures de santé publique mises en œuvre pour identifier les cas de référence, retrouver et isoler les personnes qui ont été en contact avec la maladie. En cherchant la terre promise où le vaccin arrivera et résoudra tous nos problèmes, nous risquons de saper les efforts de santé publique plus importants. Beaucoup de fonds publics sont consacrés aux vaccins. Une fois que nous avons commencé, autant aller jusqu'au bout, mais je reste sceptique, je me demande si cet effort est utile sur le plan de la santé publique, sur le plan social ou économique ».

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