Réfugiés : les vrais gagnants des élections grecques

Au-delà des questions de dette, d’austérité et de prestations sociales, le résultat de l’élection grecque devrait avoir une conséquence moins médiatisée, mais de grande portée : l’adoption d’une politique bien plus accueillante envers les migrants et les demandeurs d’asile.

Le parti de gauche Syriza a battu à plattes coutures le parti anti-immigration Nouvelle Démocratie lors du scrutin de dimanche dernier et a gagné 149 sièges sur les 300 que compte le Parlement. Il s’est engagé à ouvrir les frontières de la Grèce et à renforcer l’aide aux migrants qui se trouvent déjà dans le pays. 

« Syriza s’oppose fermement à la diabolisation des immigrants et aux mesures antidémocratiques telles que les camps de concentration et les murs frontaliers », a dit à la suite du scrutin Vasiliki Katrivanou, responsable des politiques migratoires du parti.

« Nous allons prendre des mesures pour améliorer les zones qualifiées de ghettos en faveur de tous ceux qui y vivent : Grecs et immigrants », a-t-elle ajouté. « Nous considérons notre triomphe électoral comme une victoire pour tous les Grecs et tous les migrants. »

Matthaios Tsimitakis, journaliste et analyste politique grec, a dit qu’il s’attendait à un changement majeur dans la politique gouvernementale.

« Le gouvernement précédent se basait sur l’idéologie de droite qui dominait l’échiquier politique [...] Syriza prend une autre direction. Les immigrants ne sont pas une menace pour la sécurité nationale, ce sont des victimes des guerres internationales. Ils doivent être intégrés pour devenir des membres productifs de la société plutôt qu’un fardeau. »

Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), la Grèce compte actuellement près de 44 000 demandeurs d’asile et 3 500 réfugiés reconnus comme tels. D’après le Conseil grec des réfugiés, plus de 30 000 Syriens au total sont entrés en Grèce en 2014. 

L’afflux de migrants augmente rapidement : selon le HCR, 43 500 personnes ont été appréhendées par les autorités grecques à la frontière turque en 2014, soit une hausse de 300 pour cent par rapport à l’année précédente.

Au dernier trimestre 2014, le taux d’admission des demandes d’asile était de 19 pour cent, bien en deçà du taux global pour l’Union européenne, qui était de 48 pour cent. 

Syriza est prêt à traiter immédiatement les demandes d’asiles qui se sont accumulées tout en protégeant les demandeurs les plus vulnérables.

Refouler les « refouleurs »

Le gouvernement Syriza a par ailleurs promis de mettre un frein aux pratiques présumées des forces de sécurité qui obligeraient les migrants et les demandeurs d’asile venant de Turquie à rebrousser chemin, que ce soit par terre ou par mer. 

Le gouvernement précédent niait ces allégations, mais le HCR a constaté que des demandeurs d’asile avaient été renvoyés en Turquie, que des bateaux de migrants avaient été ignorés par les gardes-côtes grecs malgré leurs appels de détresse et que des agents de la force publique avaient infligé des violences physiques à des migrants.

Le renforcement des contrôles aux frontières a poussé les passeurs à prendre des mesures encore plus extrêmes. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), au moins 4 077 réfugiés sont morts l’année dernière en traversant la Méditerranée pour atteindre l’Europe. Une grande partie d’entre eux se dirigeait vers la Grèce.
 
Les députés de Syriza ont été les premiers à remettre en cause les gardes-côtes qui refouleraient les migrants en mer. La tête du parti a accusé publiquement les gardes-frontières grecs d’être responsables des tragédies qui ont eu lieu sur la mer Égée et a fréquemment fait appel à l’ouverture d’enquêtes à ce sujet.

La plupart des demandeurs d’asile ou autres migrants qui arrivent en Grèce sont conduits dans des centres de rétention. À leur libération, la majorité d’entre eux reçoivent une ordonnance d’expulsion qui leur donne un délai limité avant de retourner dans leur pays d’origine.

Elektra Koutra, avocate spécialisée dans les affaires d’immigration et de droits de l’homme basée à Athènes, a aidé à assurer la protection et l’asile de ces familles avec mineurs, qui provenaient souvent de Syrie ces dernières années. Selon elle, les demandeurs d’asile ne comprennent pas les implications juridiques de leur ordonnance d’expulsion et restent souvent après son échéance.

« L’un des enfants que j’ai représentés avait vu quelqu’un mourir pendant son voyage et il était très stressé quand il était seul. Pourtant, il a reçu une ordonnance d’expulsion et aucun soutien », a-t-elle expliqué.

Le problème de Dublin

Un autre point en jeu est l’accord de Dublin, que Syriza a appelé à renégocier.

Signé en 1990, cet accord stipule que les personnes cherchant asile en Europe doivent présenter leur demande dans le premier pays dans lequel elles arrivent avant de pouvoir se rendre dans un autre État de l’Union. Un pourcentage disproportionné de demandes repose donc sur les épaules des pays du sud de l’Europe comme la Grèce, l’Italie et l’Espagne, qui en constituent les frontières géographiques.

Les hommes politiques grecs affirment depuis longtemps que leur pays, qui a vu son économie se contracter de 24 pour cent en cinq ans, ne peut pas faire face à toutes les demandes d’asile. 

« Le problème avec le système d’asile européen et notamment avec l’accord de Dublin, c’est qu’il se base sur l’idée erronée que tous les États membres peuvent apporter le même niveau de protection aux réfugiés », a dit Mme Koutra.

Cependant, même si Syriza veut réformer l’accord de Dublin, les pays d’Europe du Nord y semblent peu enclins. Le parti pourrait donc chercher à mobiliser le soutien politique des autres États du sud de l’Europe.

Mme Koutra a toutefois averti qu’un tel changement est peu probable à court terme. « Cela nécessiterait un soutien spécial pour traiter les demandes d’asile et transférer les demandeurs dans d’autres États membres conformément à la directive européenne de 2001 relative [aux personnes déplacées] », a-t-elle dit. La directive autorise le transfert volontaire de réfugiés entre États membres.

La tâche de Syriza semble titanesque. L’économie grecque est toujours en ruines. Répondre aux besoins de milliers de réfugiés tout en cherchant à recueillir le soutien d’États membres qui ont déjà lancé une bouée de sauvetage économique au pays sera très certainement un test décisif des capacités du nouveau gouvernement.

Pour des milliers de migrants et demandeurs d’asile, cette dernière élection pourrait cependant bien être une fissure dans la forteresse européenne

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