Controverse autour du massacre de Baga

Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

Deux mille ou 150 ? Personne ne semble s’entendre sur le nombre de victimes de l’attaque perpétrée début janvier par le groupe militant islamiste Boko Haram contre la ville de Baga et les villages voisins de cette région du nord du Nigeria.

Selon un responsable du gouvernement local cité dans un article publié le 8 janvier sur le site de la BBC, l’attaque aurait fait jusqu’à 2 000 victimes civiles. L’homme a cependant ajouté que d’autres sources évaluaient le nombre de morts à quelques centaines. Amnesty International a utilisé le chiffre de 2 000 le lendemain dans un communiqué de presse et le chiffre est resté et a été repris par les médias du monde entier en dépit des multiples mises en garde contenues dans le document d’Amnesty. Le Toronto Star a établi une chronologie.

Le gouvernement a répondu, quelques jours plus tard, que 150 personnes « seulement » avaient été tuées. Le porte-parole de l’armée a publié sur Tweeter : « RE : @Amnesty International au sujet de « l’acte le plus meurtrier » de Boko Haram. Ils sont le mal que nous devons tous combattre, pas le gouvernement. »

« Est-il crédible de penser que Boko Haram a tué jusqu’à 2 000 personnes lors d’un seul acte de violence massive ? » s’interroge Ryan Cummings, chef analyste pour l’Afrique de la société de sécurité Red 24.

Les autorités estiment la population de la ville à environ 10 000 personnes, mais il est fort possible qu’elle ait été beaucoup moins nombreuse au moment de l’attaque. Boko Haram « aurait [donc] dû recourir à des ressources significatives en terme d’effectifs et d’équipements pour être capable d’exécuter systématiquement l’équivalent d’un cinquième de la population totale de la ville », a ajouté M. Cummings.

Il est difficile de vérifier les chiffres dans une région isolée comme celle-là. Les médias locaux craignent à la fois Boko Haram et l’hostilité de l’armée face aux rapports publiés au sujet de leur performance souvent décevante. « Les responsables locaux, comme celui cité dans l’article de la BBC, sont probablement la source d’information la plus fiable que l’on peut avoir », a dit M. Cummings à IRIN.

Il soutient toutefois que l’obsession des chiffres mène inévitablement au sensationnalisme et qu’elle risque d’entraîner la banalisation d’une histoire complexe exigeant une couverture beaucoup plus nuancée. « La crise provoquée par Boko Haram est un microcosme qui permet de démontrer l’importance d’un traitement plus responsable de l’information », a-t-il dit. « On n’a pas toujours le luxe de le faire avec les nouvelles de dernière heure, mais, dans ce cas, ça semblait plutôt imprudent. »
Les enquêteurs ont de plus en plus souvent recours à l’imagerie satellite, en particulier lorsque l’accès est difficile. Les images satellite obtenues par Human Rights Watch (HRW) « montrent des preuves de destructions de grande ampleur », en particulier dans la ville de Doro Gowon, où se situe la base de la Force multinationale conjointe (Multinational Joint Task Force, MNJTF), à quelques kilomètres de Baga. L’organisation de défense des droits estime à 11 pour cent la proportion de la ville de Baga ayant « subi des dommages ». HRW a précisé que « l’ampleur des pertes en vies humaines et des atteintes aux biens […] sera[it] plus claire une fois la bataille terminée », car l’armée nigériane tente encore de récupérer Baga des mains de Boko Haram.

Des organisations comme Armed Conflict Location and Event Data Project (ACLED) dressent le bilan des conflits. Ils s’appuient sur les rapports des médias et des organisations non gouvernementales (ONG) malgré les biais politiques, économiques ou régionaux probables. Clionadh Raleigh, chercheuse pour l’ACLED, reconnaît le problème inhérent à la fiabilité des chiffres. Elle précise toutefois que l’organisation utilise les estimations les plus prudentes qu’elle peut trouver ; qu’elle fait preuve de transparence en ce qui concerne ses sources ; et qu’elle est capable de réviser ses jeux de données sur une base hebdomadaire.

Par le passé, l’ACLED hésitait à citer les chiffres des pertes humaines dont les médias s’emparent si avidement « au lieu de s’intéresser aux multiples informations que l’on peut tirer des données ». Les chiffres bruts offrent toutefois un moyen d’évaluer les tendances et l’intensité. Mme Raleigh préfère se baser sur des articles publiés par les médias locaux dans l’espoir d’être fidèle à la réalité sur le terrain.

Les différences dans la méthodologie et les filtres employés entraînent des écarts importants entre les diverses estimations. IRIN a comparé le nombre total de décès associés à Boko Haram rapportés en 2014 par trois services de suivi. Les statistiques incluaient les décès survenus au sein des services de sécurité et chez les militants ainsi que les victimes civiles d’incidents ayant eu lieu sur le territoire nigérian. IRIN a découvert que l’estimation de l’ACLED était la plus faible des trois avec 7 711 décès. Council on Foreign Relations et Nigeria Watch faisaient respectivement état de 11 245 et de 11 779 morts. En mars 2014, il y avait un écart de plus de 2 000 entre l’estimation la plus élevée et l’estimation la plus faible.

Dans le cas du Nigeria, toutefois, la couverture faite par la presse locale de la crise, qui dure depuis six ans, est décevante. En témoigne notamment le nombre limité de reportages et d’articles sur l’attaque de Baga. « Les médias n’ont pas joué un rôle majeur dans la couverture de l’insurrection et dans les recherches sur le sujet », a dit à IRIN Hussaini Abdu, un analyste du conflit basé à Abuja.
Une partie du problème repose sur la nature profondément politique de la propriété des médias nationaux, qui vient ajouter aux préoccupations sécuritaires qui règnent dans les régions affectées. « Les médias entretiennent des liens étroits avec la politique et il est dès lors difficile pour eux de donner un aperçu objectif de ce qui se passe dans le pays », a dit Clement Nwankwo, directeur du centre de réflexion et de recherche Policy and Legal Advocacy Centre.

Certains médias ont critiqué avec virulence la performance du président Goodluck Jonathan à l’approche des élections générales du 14 février, mais la façon dont son gouvernement a géré ce conflit n’a pas été l’une des questions au cœur de la campagne et des enquêtes sur la série de revers subis par l’armée n’ont pas été clairement réclamées.

« Il y a un nouveau programme autour du nationalisme », a dit M. Abdu. « C’est pourquoi les gens font preuve d’une certaine prudence. »

Les gens ont aussi peur d’offenser les militaires. Le raid mené par l’armée contre les centres responsables de la distribution de plusieurs des principaux journaux du pays en juin 2014, au plus fort de la controverse sur l’enlèvement de plus de 200 écolières de Chibok, dans l’État de Borno, a été largement perçu comme un avertissement. Le ministre de l’Information Labaran Maku a conseillé aux médias d’« établir les limites entre l’envie irrépressible d’informer et la nécessité de protéger l’intérêt de notre nation ».

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