L’humanitaire dans le viseur : Comment mobiliser autour d’Ebola ?

Paul Currion

Chroniqueur pour IRIN 

IRIN présente le « Forum ouvert » : des séries de chroniques rédigées par des invités et publiées à l’occasion pour élargir le champ des débats et des discussions. Nous y faisons la part belle aux argumentaires, opinions, commentaires, conversations et diatribes constructives. Dans la première de ses interventions irrévérencieuses sur le monde de l’humanitaire – que nous avons intitulées « l’humanitaire dans le viseur » – le conseiller humanitaire Paul Currion s’interroge sur ce qu’il faudrait faire pour retenir l’attention du public concernant Ebola. 
 
Le critique de cinéma Roger Ebert a écrit que les pandémies étaient « l’une des grandes histoires à faire peur de notre temps, la notion que dans la profondeur des forêts tropicales inexplorées se tapissent des maladies mortelles et que, si elles s’échappaient de leur jungle et s’introduisaient dans le système sanguin des hommes, une nouvelle épidémie telle que nous n’en avons jamais connue se déclarerait ». Heureusement, l’épidémie d’Ebola n’est pas cette apocalypse devenue réalité. Or, pour ce qui est de retenir l’attention de la population, c’est justement une partie du problème. 

Je voulais vous en mettre plein la vue dans cette première chronique, alors j’ai fait un schéma (car il est scientifiquement prouvé que les schémas vous en mettent plein la vue). Regardez la vitesse à laquelle l’intérêt de la population à l’égard de l’épidémie d’Ebola s’est émoussé. Les gens ne parlent plus autant d’Ebola qu’avant et certainement pas autant qu’ils le devraient étant donné que le pire scénario correspond à peu près à la définition même de « pire scénario ». 

Il est inquiétant de constater que la baisse d’intérêt pour Ebola nous est familière, bien que le public n’ait jamais été aussi bien informé, notamment grâce à la carte semi-interactive de l’Organisation mondiale de la santé, à la plateforme de partage de données humanitaires Humanitarian Data Exchange et au site d’agrégation de contenus EbolaDeeply. Un article du Los Angeles Times paru en 1989 expliquait déjà ce phénomène : « La baisse de l’intérêt porté au sida [était] en grande partie due au fait que les populations blanches et de plus de 40 ans s’inquiétaient moins d’être personnellement touchées par l’épidémie » (merci les vieux blancs !). Cette évolution se reproduit avec Ebola, à tel point que même les populations des pays touchés vivent (et meurent) dans le déni. Les médias privilégient les chiffres simples, mais le nombre cumulé de cas (18 603 cas confirmés au 17 décembre 2014) et le taux de létalité (qui tourne autour des 70 pour cent comme un colibri particulièrement malveillant) sont de très mauvais indicateurs pour mesurer l’impact de l’épidémie. Les données économiques brossent un tableau plus large de la situation : selon un rapport publié le 2 décembre par la Banque mondiale et mettant à jour les projections de croissance pour les pays touchés par Ebola, la Sierra Leone et la Guinée risquent de passer dans le négatif en 2015. Une fois n’est pas coutume, les économistes s’accordent sur ce point. Un rapport de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique a exposé clairement les mêmes perspectives. 
 

Dans l’ensemble des trois pays les plus durement touchés par l’épidémie, les pertes de revenu en 2014-2015 devraient dépasser les deux milliards de dollars. Les projections financières ne sont pas toujours fiables – la Banque mondiale met plus souvent à jour ses prévisions que Beyonce change de garde-robe –, mais le message est clair. Toute contraction de l’économie dans des pays déjà pauvres se traduit par une importante baisse de la qualité de vie de leur population. Mais le plus important, ce sont les répercussions indirectes, car elles montrent comment ce genre d’épidémie peut être fatale pour les pays :

– Ebola touche plus fortement les femmes : 75 pour cent des personnes décédées de la maladie au Liberia étaient des femmes, car ce sont elles qui s’occupent le plus des proches qui tombent malades.
– Le taux de létalité est plus élevé chez les travailleurs de la santé, ce qui aggrave encore davantage la situation des systèmes de santé qui manquent déjà cruellement de ressources.
– Des écoles ont été fermées pendant des durées variables dans les pays touchés par Ebola. Or plus les enfants passent de temps sans aller à l’école, moins ils ont de chances d’y retourner.
– La fermeture des marchés conduit à des pénuries alimentaires qui touchent toute la population. Les agriculteurs mangent leurs réserves de graines, ce qui signifie qu’ils n’auront plus de semences à planter pour la prochaine saison.
– L’attribution de plus de ressources à la lutte contre Ebola se traduit par un resserrement du budget attribué à d’autres maladies. Même les progrès enregistrés dans le combat contre le paludisme sont menacés.
 
Nous vivons dans un monde qui pratique l’« économie de l’attention », dans lequel la plupart des gens ont arrêté de s’inquiéter lorsqu’il est devenu évident qu’ils n’allaient pas être envahis par des zombies d’Ebola. Pourtant, la série télévisée The Walking Dead réussit à tenir en haleine les téléspectateurs depuis cinq ans – environ cinq ans de plus que l’attention que l’OMS a réussi à maintenir après les ratés de l’épidémie de H1N1 en 2009. Peut-être que nous devrions penser davantage aux zombies.

En fait, non. Traiter les victimes d’Ebola comme des zombies est une idée stupide, même pour quelqu’un d’ouvert comme moi. Maintenant que les « combattants d’Ebola » ont été consacrés personnalités de l’année par le magazine Time, si l’on faisait plutôt une adaptation télévisée ? Mighty Morphin Ebola Fighters pourrait faire un carton, avec des héros de chaque pays d’Afrique de l’Ouest touché par Ebola qui, en combinant leurs forces, se transformeraient en un David Nabarro géant.

Tout bien considéré, la lutte contre Ebola ne s’en tire pas trop mal, mais ce n’est pas la dernière épidémie que nous allons devoir affronter. Nous attendons toujours cette grave pandémie de grippe, vous vous souvenez ? Pour éviter la catastrophe la prochaine fois, nous devons mieux nous préparer, c’est-à-dire que nous devons nous engager à plus long terme en revoyant la logique du système de santé publique mondial, en privilégiant une approche plus globale et en investissant dans les systèmes de santé des pays à risque. Lorsque l’on parle d’Ebola, notre discours doit être plus mobilisateur que l’histoire à faire peur de Roger Ebert.

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