L’enclave espagnole au Maroc : la réalité derrière la photo

Fin 2014, une image a beaucoup circulé sur Internet. On y voit deux golfeuses, vêtues de blanc sur un luxueux parcours de golf, qui semblent faire abstraction de la présence en arrière-plan d’une dizaine de migrants qui tentent de passer en Europe en escaladant la barrière grillagée qui marque la frontière.

Depuis Nador, une ville côtière paisible et conservatrice du nord du Maroc, les migrants essaient de passer à Melilla, l’un des deux territoires espagnols enclavés dans ce pays d’Afrique du Nord. Cela a mis au jour les difficultés du Maroc à contenir sa population de migrants et les tentatives espagnoles de verrouillage des frontières.

À bien des égards, les politiques des deux pays ne pourraient pas être plus différentes. L’Espagne continue de chercher des mesures toujours plus fermes pour refouler ceux qui essaient de pénétrer dans l’enclave. De son côté, le Maroc tente d’ouvrir ses portes aux migrants par le biais d’une opération exceptionnelle de régularisation d’une durée d’un an qui s’est terminée fin décembre 2014.

D’après les dernières statistiques officielles, 8 949 des 21 000 demandes reçues jusqu’à début novembre ont été approuvées. Les chiffres définitifs devraient être publiés au cours des prochaines semaines.

Goodluck, un Nigérian qui n’a donné que son prénom, est allé à Nador dans le but d’escalader la clôture pour entrer à Melilla et demander l’asile aux autorités espagnoles de la ville. Il avait déjà essayé de passer à plusieurs reprises, entre 1999 et 2008, faisant l’aller-retour au Nigeria entre deux tentatives.

« J’ai vu beaucoup de gens mourir noyés en mer et j’ai été battu par la police plusieurs fois », a-t-il dit, montrant la cicatrice sur sa jambe.

Goodluck a affirmé avoir donné au moins 3 000 euros à des passeurs avant de finir par abandonner. « Tu aurais pu monter ta propre affaire au Maroc avec cet argent », lui a gentiment reproché Hicham Arroud, de l’Association Thissaghnasse pour la culture et le développement (ASTICUDE), une organisation non gouvernementale locale.

ASTICUDE, qui était d’abord une organisation culturelle et éducative, aide les migrants comme Goodluck, qui ont abandonné l’idée de rallier l’Europe, à obtenir un titre de séjour au Maroc dans le cadre de la campagne de régularisation lancée par le gouvernement en janvier 2014.

Toute l’année, le gouvernement a invité certaines catégories de ressortissants étrangers à solliciter un titre de séjour – notamment les conjoints de citoyens marocains, les personnes ayant un contrat de travail et celles qui vivent dans le pays depuis au moins cinq ans.

Selon M. Arroud, il y a eu 295 demandes de régularisation à Nador en décembre ; 44 d’entre elles ont été accordées. Toutes concernaient des femmes ; à ce jour, le seul homme à avoir obtenu un titre de séjour à Nador est Mohamed Kouassi, un joueur de football ivoirien.

Goodluck a déclaré à IRIN qu’il était frustré de ne pas recevoir de réponse pour sa demande de permis de résidence. « J’en ai assez de mendier tous les jours », a-t-il dit.

L’Espagne renforce ses frontières

La proximité de Nador, à seulement 16 km de Melilla, fait que la ville attire une population assez importante de migrants d’Afrique subsaharienne. D’après les dernières estimations de la Delegación de Migraciones, une organisation rattachée à une église de Nador qui prodigue des soins de santé, il y a 859 migrants dans les 12 camps situés autour de la commune de Selouane (au sud de Nador). Il y a parmi eux 121 femmes, 24 enfants et 30 mineurs non accompagnés.

Il y a aussi cinq autres camps dans les forêts de Gourougou et Farkhana, voisines de Melilla, bien que le nombre de migrants qui y sont regroupés fluctue beaucoup, au gré des tentatives répétées d’escalader la clôture ou d’atteindre l’Espagne en bateau.

Dans les années 1990, la plupart des migrants qui tentaient d’atteindre Melilla et Ceuta, la seconde enclave espagnole, étaient marocains mais désormais, la majorité sont des migrants d’Afrique subsaharienne.

Selon Nuria Díaz, de la Commission espagnole pour les réfugiés (CEAR), la grande majorité est immédiatement interceptée par les gardes-frontières et renvoyée au Maroc. « Le gouvernement espagnol affirme qu’en refoulant les migrants qui franchissent la clôture, il agit dans le cadre d’un accord bilatéral avec le Maroc. Or, cet accord doit leur garantir la possibilité de faire d’abord une demande d’asile. Mais en réalité, les personnes n’en ont pas l’occasion », a expliqué Mme Díaz.

Les associations de défense des droits des migrants dénoncent depuis longtemps les expulsions illégales. Les autorités des deux pays sont également accusées de violences physiques contre les migrants, arrêtés alors qu’ils tentent de franchir la frontière.

En décembre 2014, les députés espagnols ont voté un amendement à la loi de sécurité publique nationale. L’amendement doit également être voté par le Sénat, mais si c’est le cas, Mme Díaz explique que cela va « légaliser cette pratique [d’expulsions] qui est, à notre connaissance, systématiquement appliquée depuis 2005 ».

Les organisations de défense des droits de l’homme, telles que CEAR, Amnesty International et Human Rights Watch, sont farouchement opposées à cette pratique et soutiennent que l’Espagne bafoue les droits de l’homme et le droit des réfugiés au niveau européen et international.

Selon Amnesty International, « en l’état, l’amendement ne détaille pas la procédure de "refoulement à la frontière" et n’apporte aucune garantie de respect des droits de l’homme ».

« Cette omission empêchera les demandeurs d’asile de lancer une procédure d’asile en Espagne et pourrait se traduire par un refoulement [l’expulsion de personnes qui ont le droit de prétendre au statut de réfugié]. Cela exposera les migrants, les demandeurs d’asile et les réfugiés à de graves violations des droits de l’homme au Maroc ».

Renoncer à l’Europe

Mais toutes les personnes qui viennent à Nador n’essaient pas de franchir la frontière de Melilla ; si beaucoup d’hommes et de jeunes qui vivent dans les forêts de Gourougou et Farkhana tentent régulièrement, en effet, d’escalader la clôture, certains migrants veulent s’établir au Maroc.

Cependant, étant en situation irrégulière et sans revenu fixe, beaucoup n’ont pas d’autre choix que de vivre sous des tentes ou des abris de fortune dans la forêt, en périphérie de la ville. Il n’est pas rare de voir des personnes mendier dans les rues du centre-ville et de ses alentours.

Victory, qui n’a donné que son prénom, est originaire du Nigeria. Il est arrivé au Maroc en 2003 et affirme être parti pour des raisons économiques. « Mon salaire de professeur d’université n’était pas suffisant pour faire vivre ma famille, alors j’ai dû trouver une autre solution », a-t-il expliqué.

Cet homme de 37 ans a travaillé comme cuisinier dans des restaurants à Casablanca puis à Rabat, avant d’arriver en novembre 2013 à Nador où il dort dans la forêt. « Sans travail ni aide financière, je n’avais pas d’autre choix que d’aller vivre dans la forêt », a-t-il expliqué, attribuant ses difficultés au fait d’être en situation irrégulière.

Les autorités de Rabat ont lancé ce programme de régularisation au vu de l’augmentation du nombre de migrants comme Victory qui décident de rester au Maroc, mais aussi à cause des pressions exercées par l’Union européenne (UE).

En juin 2013, le Maroc et l’UE ont signé un dénommé "partenariat pour la mobilité" dont l’objectif est d’harmoniser les politiques migratoires, et dans lequel le Maroc accepte de reprendre les négociations concernant l’accord de réadmission – une convention qui oblige un État à accepter des personnes expulsées par un autre pays signataire.

Le Maroc avait longtemps refusé d’accepter cette clause, mais l’UE a averti que le partenariat pour la mobilité ne pourrait être signé que sous réserve de l’acceptation de cet accord de réadmission.

Selon Stéphane Julinet, responsable juridique au GADEM, une association d’accompagnement et de défense des étrangers et des migrants installée à Rabat, les pressions de l’UE sur le Maroc sont « contradictoires ».

« D’un côté, l’UE demande au Maroc d’être un gendarme et de bloquer les migrants par tous les moyens, et d’autre part, elle l’oblige à avoir une législation en faveur des droits de l’homme, afin de justifier sa collaboration avec le Maroc », a-t-il ajouté. « L’UE demande au Maroc de faire le sale boulot tout en restant présentable », a-t-il déclaré.

Un long chemin vers l’intégration

En juin de l’année dernière, une commission nationale de suivi et de recours a été mise en place. Une de ses premières décisions a été de diffuser une note demandant aux autorités locales d’accorder un titre de séjour à toutes les femmes migrantes en mesure de fournir une pièce d’identité de leur pays d’origine, sans tenir compte d’aucun autre critère.

« Les Bureaux des étrangers ont appliqué cette consigne différemment ; certains ont régularisé des familles entières et d’autres, uniquement les femmes », a expliqué M. Julinet. À Nador, a-t-il dit, il y a plusieurs cas de familles où la femme a reçu une réponse positive, mais pas son conjoint.

Angeline, 37 ans, qui n’a donné que son prénom, fait partie des personnes qui ont bénéficié de cette mesure. « Je n’ai eu à attendre très longtemps pour obtenir ma carte. Mais, les gens d’ici ne sont pas encore habitués à cela », a-t-elle dit, montrant sa peau noire. « Les gens nous appellent Ebola », a-t-elle ajouté avec colère.

Elle a raconté avoir fui un mariage forcé et la mutilation génitale des femmes dans son pays d’origine, la Côte d’Ivoire, où elle était enseignante jusqu’en 2012, avant de venir au Maroc pour commencer une nouvelle vie.

IRIN l’a rencontrée dans la ville de Sengangan, au sud de Nador. Elle était à la recherche d’un travail de femme de ménage dans une boutique ou un restaurant, car les leçons de français privées qu’elle donnait étaient terminées. En attendant de trouver un nouveau travail, elle a dit qu’elle n’avait pas d’autre choix que de continuer à dormir dans la forêt.

La régularisation de 2014, qui a pris fin le 31 décembre, s’inscrit dans le cadre de réformes de politique migratoire plus étendues qui comprennent l’élaboration de trois nouvelles lois relatives au trafic d’êtres humains, au séjour des étrangers et à l’octroi du statut de réfugié aux demandeurs d’asile.

Il y aura également des programmes visant à une meilleure intégration des migrants, afin qu’ils aient accès à l’éducation, à la formation professionnelle et à des services d’accompagnement.

La Commission nationale de suivi et de recours, qui dirige la commission de régularisation, doit se réunir début janvier pour faire le bilan de la campagne et prendre de nouvelles décisions concernant les recours.

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