Aceh, dix ans après – le tsunami qui a mis fin à la guerre

Lorsque le tremblement de terre a frappé, Irwandi Yousouf - un ancien leader du Mouvement pour un Aceh libre (GAM), une organisation séparatiste armée – a sursauté sur sa couchette de prison et a commencé à rassembler ses affaires dans un sac plastique. « Le tremblement de terre était puissant, j’ai pensé qu’il avait un risque de tsunami », a-t-il dit. « Je savais qu’une foule de personnes se précipiterait vers la porte principale, et que le gardien la fermerait pour les arrêter parce qu’il ne savait pas que le tsunami arrivait. »

M. Yousouf, qui avait 44 ans à l’époque, a escaladé un poteau métallique et défoncé le plafond en amiante et le toit en tôle à coups de poing. « Je ne sais pas d’où m’est venue cette force », a-t-il dit à IRIN. Une fois dehors, il a découvert une ville envahie par les eaux : « On aurait dit que les gens volaient sur des tapis, qu’ils conduisaient des matelas ». Il est resté assis sur le toit pendant trois heures, fumant pour tuer le temps en attendant que l’eau recule. Quelques années auparavant, un célèbre slogan du GAM proclamait : « L’indépendance n’est qu’à une cigarette ».

Cet article est le second volet d’une rétrospective en cinq parties sur le tsunami de l’océan indien
 1ère partie : Aceh, dix ans après – Retour sur la réponse au tsunami

À l’époque, Aceh était en situation « d’urgence militaire » (après une période de loi martiale stricte) depuis plus d’un an, du fait de la réponse de Jakarta à un conflit séparatiste toujours plus violent opposant le GAM à l’armée indonésienne (TNI) depuis les années 1970. En engloutissant une bonne partie du littoral de la province, l’océan a fait bien plus que libérer M. Yousouf, capturé par les services de renseignement indonésiens quelques mois plus tôt à Jakarta : la catastrophe a interrompu les affrontements pour laisser place à une réponse humanitaire et à une coopération sans précédent entre Jakarta et les rebelles.

Avec l’afflux de financements de la part des bailleurs de fonds et des agences, les acteurs humanitaires ont été confrontés à des décisions délicates touchant à la répartition des fonds de secours et au relèvement d’une province déjà ravagée par la guerre. Les pourparlers de paix ont repris quelques mois après la catastrophe, et moins d’un an après le tsunami, le GAM était désarmé, la TNI avait assoupli ses opérations et un processus de planification post-conflit était en cours après trois décennies de combats.

« Sous la loi martiale, Jakarta maintenait Aceh recluse et isolée. Mais le tsunami a ouvert les portes en grand. Soudainement, le monde entier avait les yeux rivés sur Aceh, et le gouvernement a été contraint de collaborer avec nous », a dit Iqbal Farabi, un avocat d’Aceh spécialisé dans la défense des droits de l’homme qui travaillait pour la Legal Aid Foundation et l’agence gouvernementale de réhabilitation et de reconstruction (BRR), à IRIN. « Jakarta savait que tant qu’ils ne lèveraient pas l’état d’urgence militaire, la reconstruction serait impossible », a-t-il dit en faisant allusion à ce que Patrick Barron, chercheur à la Banque mondiale, a qualifié d’« opportunité de sauver la face pour les deux camps ».

Un passé de souffrances

L’histoire d’Aceh a été marquée par les conflits.  En 1950, lorsque Jakarta a renié l’autonomie de facto d’Aceh en proclamant son appartenance à la province de Sumatra, une résistance violente a contraint le gouvernement à réaffirmer son statut de province, ainsi que sa souveraineté en matière culturelle et religieuse. À la fin des années 1970, les sentiments sécessionnistes ont regagné du terrain, en partie en raison des recettes de l’extraction pétrolière et gazière d’Aceh qui ne profitaient que très peu aux Acehnais, exacerbant le ressentiment à l’égard de Jakarta. Le GAM, apparu dans les années 1970, a mené une lutte indépendantiste violente qui a eu un impact humanitaire considérable sur les civils.

Entre 1999 et 2001, par exemple, on estime à environ 200 000 les personnes déplacées par les violences ; en 2003, lorsque Jakarta a déclaré la loi martiale à Aceh, près de 125 000 personnes ont été déplacées en moins d’un an. « La loi martiale a marqué la reprise des conflits armés à Aceh, pendant lesquels les déplacements internes – forcés - de populations civiles sont apparus comme une stratégie de guerre délibérée », a expliqué un chercheur lors d’un atelier du Centre d'études sur les réfugiés de l'université d'Oxford en mai 2004. 

Les acteurs humanitaires dépêchés sur place suite à la catastrophe naturelle travaillaient dans un environnement complexe, caractérisé par une grande variété de bénéficiaires. « Chez les pays donateurs, le sentiment qui dominait était qu’il était difficile de justifier un appel de fonds important au nom du relèvement post-conflit alors qu’Aceh recevait déjà des volumes d’aide considérables pour le tsunami », a expliqué M. Barron.

Rina Meutia, qui oeuvrait à la réponse au tsunami avec le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) et la Banque mondiale, a expliqué : « La réponse a divisé les Acehnais en deux catégories qui n’existaient pas auparavant : les Acehnais affectés par la catastrophe, et les autres. Les victimes du conflit ont longtemps eu le sentiment d’appartenir à la catégorie des "autres" ».

M. Farabi, l’avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme et ancien membre du personnel de la BRR, a dit : « La BRR a tenté d’anticiper les problèmes sociaux susceptibles de découler d’une distribution de l’aide bénéficiant uniquement aux victimes de la catastrophe et écartant les victimes du conflit en tâchant de se montrer flexible lorsque c’était possible, mais la gestion du conflit revenait à la BRA [l’agence de réintégration du GAM créée après l’accord de paix de 2005], il s’agissait donc d’entités et de figures rivales ».

Iskander, qui travaille pour le gouvernement local à Lhokseumawe, sur la côte Est d’Aceh, a expliqué que la désignation de certaines communautés comme bénéficiaires a entraîné des changements visibles, qui ont alimenté les tensions locales.

« Il existait une jalousie sociale entre les victimes du tsunami et les victimes du conflit », a-t-il dit. « C’était flagrant dans le refus de certains villages d’accepter l’aide d’organisations humanitaires considérée comme moins bonne que d’autres, et parce que chacun commençait à douter de l’autre au sein des communautés locales ».

Contrats, combattants et concurrence

Comme en de nombreux endroits touchés par la guerre civile à travers le monde, l’économie d’Aceh en temps de guerre était minée par la corruption et marquée par une connivence entre le gouvernement et les rebelles. Edward Aspinall, professeur de politique à l’Australia National University, a expliqué : « En surface, le GAM et les autorités s’affrontaient en un conflit meurtrier ; en dessous de la surface, ils étaient figés dans une étreinte mutuelle, à la recherche d’un profit économique mutuel ».

Le 15 août 2005, moins de huit mois après la catastrophe, un mémorandum d’entente a été ratifié entre le GAM et Jakarta, qui prévoyait le désarmement des rebelles et non pas l’indépendance, maisl’« auto-gouvernance » d’Aceh – les partis politiques locaux, autrefois interdits par Jakarta, étaient désormais autorisés.

Le GAM a conservé une influence politique substantielle en temps de paix, notamment par ce que M. Aspinall a qualifié d’« exploitation abusive du relèvement post-tsunami et post-conflit » pour remporter des contrats et accorder au compte-gouttes des emplois et de l’argent à des réseaux d’anciens combattants.

M. Yousouf, qui a d’abord fui Aceh pour ne pas risquer de se faire arrêter à nouveau, a été élu gouverneur de la province en décembre 2006, en grande partie grâce aux jeunes électeurs en ligne avec le GAM. Il s’est montré intransigeant vis-à-vis de la corruption et a même interdit l’exploitation forestière (l’une des principales sources de revenus du GAM et de la TNI durant la guerre).

D’après International Crisis Group (ICG) en 2007, M. Yousouf était « populaire et vierge de tout soupçon de corruption ou d’abus de pouvoir, mais [essuyait] de nombreux critiques… car il n’avait pas la moindre idée de la manière dont s’y prendre pour instaurer une politique ». Les divisions au sein des activités politiques du GAM se sont rapidement creusées, et le mécontentement populaire vis-à-vis des anciens rebelles au pouvoir a grandi.
Perte des dividendes de la paix ?

Du fait des querelles politiques (notamment la scission des militants du GAM en deux camps en 2012) et de l’inefficacité de la gouvernance, Aceh continuait de souffrir d’un développement laborieux, de problèmes de violence et d’intimidation à la base de la pyramide et d’un mécontentement populaire croissant.

Le principal parti du GAM a conservé ce que l'Institut pour l'analyse politique des conflits (Institute for Policy Analysis of Conflict, IPAC), un groupe de réflexion basé à Jakarta, a qualifié de « structure politique populaire avec laquelle aucun parti ne peut rivaliser […] affichant bien plus de ressources que les autres partis [et] qui n’hésite pas à avoir recours à l’intimidation et à la violence ». Cependant, en dépit de ces attributs, les élections de mai 2014.

ont révélé un soutien en berne. L’IPAC a noté que « ces cinq dernières années n’ont pas apporté d’amélioration tangible dans la vie du commun des Acehnais, que la pauvreté reste endémique et que la corruption demeure monnaie courante, tout comme les extorsions des entreprises locales et des projets de travaux publics par d’anciens commandants du Mouvement pour un Aceh libre ».

À partir de 2008, Aceh a reçu un Fonds spécial d’autonomie (SAF) du gouvernement central, calculé comme un pourcentage de recettes pétrolières atteignant plusieurs centaines de millions de dollars, et « visant à financer le développement et l’entretien des infrastructures, permettre l’émancipation économique des populations, éradiquer la pauvreté et subventionner les secteurs de l’éducation, de l’action sociale et de la santé ». En 2012, un chercheur de l’Institute of Aceh and Indian Ocean Studies (ICAIOS) a néanmoins indiqué que la piètre planification du SAF pendant ses deux premières années d’existence avait exacerbé l’écart de l’indice de développement humain entre Aceh et le reste de l’Indonésie.

D’après M. Farabi, bien que le budget spécial versé par Jakarta à Banda Aceh est destiné à être utilisé par la province à sa discrétion « la mentalité dans les cercles politiques est que cet argent – tout cet argent- est notre argent. Nous pouvons le prendre et en faire ce qui nous chante parce que c’est notre compensation pour toute notre souffrance ».

M. Farabi a dit à IRIN que tandis que les membres du GAM avaient fait preuve de compétence politique lors des pourparlers de paix, leurs dirigeants n’avaient pas su se montrer aussi efficaces une fois au gouvernement. « Il n’y a aucune volonté d’utiliser [les fonds publics] pour le développement – c’est notre urgence aujourd’hui ».

Le mécontentement continue de grandir chez les anciens combattants aussi. Ces derniers mois, certaines anciennes factions du GAM déçues par le gouvernement ont menacé de prendre les armes.

Un ancien soldat du GAM résidant à Biruen, une ville de la côte Est, a montré à IRIN une vidéo datant de 1990 sur son téléphone portable, dans laquelle on voit des soldats de la TNI battre des Acehnais en public.

« Nous n’avons pas remporté cette guerre, nous nous sommes accommodés de la paix. Puis tout l’argent qui a afflué pour le relèvement de la région a été gaspillé. »

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