En RDC, les massacres soulignent la complexité des violences

Habibou Bangré

Freelance journalist based in Kinshasa, DRC

Les meurtres de plus de 250 hommes, femmes et enfants qui ont eu lieu ces dernières semaines sur le territoire de Beni, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), sont généralement attribués à une insurrection d’origine ougandaise connue sous le nom d’Alliance des forces démocratiques-Armée nationale de libération de l’Ouganda (ADF-NALU). Plusieurs groupes armés et gangs de racketteurs sont cependant actifs dans la région et les coupables de ces assassinats n’ont pas été identifiés de manière certaine. 

Ces meurtres ont été perpétrés en plusieurs fois entre le 2 octobre et le 7 décembre à l’aide de couteaux, de machettes et de houes dans certains secteurs de la province du Nord-Kivu, parfois tout près des positions de l’armée nationale (FARDC) et des bases de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO).

Selon l’organisation locale Civil Society in North Kivu, dans les 48 heures précédent la nuit du 7 décembre, 50 personnes ont été tuées en deux endroits du territoire de Beni.

Les attaques ont poussé plus de 88 000 personnes à fuir, d’après un communiqué diffusé le 9 décembre par le coordinateur humanitaire en RDC, Moustapha Soumare.

« Les gens vivent maintenant dans la plus grande peur de nouvelles attaques. Dans ce climat d’insécurité généralisée, l’accès de plus en plus difficile des humanitaires aux personnes vulnérables dans les zones touchées ne fait qu’augmenter leur détresse », a-t-il dit.

Nous savons que l’ADF est passé à la vitesse supérieure ces dernières années en renforçant ses capacités, ses financements et son organisation, mais ces entreprises locales – les taxis, les boutiques, etc. – ont été conservées. C’est là que la logique d’une solution militaire s’effondre 

Un rapport publié par une délégation parlementaire fin octobre après une visite des zones touchées, à savoir Beni, Oicha, Eringeti et Ngadi, donne le détail de la brutalité de cette fièvre meurtrière :

« Des maisons ont été détruites et brûlées ; des tissus et des moustiquaires ont été utilisés pour attacher les victimes avant de les massacrer, de les éventrer et de les couper en morceaux [...] Ces assassinats exceptionnellement violents ont été perpétrés en milieu urbain entre six heures et huit heures et demie du soir. Les assaillants ont utilisé des machettes, des haches, des marteaux, des couteaux, des houes, de grosses pierres et des armes à feu [...] Ces assaillants ont à la fois tué et pillé (des chèvres, des poulets et de la nourriture). »

« Les assaillants étaient vêtus d’uniformes militaires, de soutanes et certains étaient déguisés en femmes (boubous, chemisiers, foulards) à Ngadi », précise le rapport.

L’organisation Civil Society in North Kivu semble partager l’idée de certains hauts fonctionnaires selon laquelle l’ADF-NALU – un groupe de 800 à 1 400 insurgés d’origine ougandaise, mais basés en RDC depuis 1995 – serait responsable de ces violences. En janvier 2014, les FARDC ont lancé, avec le soutien de la MONUSCO, une offensive contre l’ADF baptisée Opération Sokola (« propre » en lingala).

L’ADF-NALU n’a pas de porte-parole et ne s’exprime pas sur les réseaux sociaux.

« C’est sûr que c’est le groupe terroriste ADF, car aucun autre groupe armé n’opère dans cette région entre Kayinama et Mwalika. Ils ont recruté en RDC, en Ouganda et au Rwanda, » a dit Teddy Kataliko, président de Civil Society in North Kivu.

Selon M. Kataliko, cela explique pourquoi plusieurs témoins ont déclaré à la commission parlementaire que les assaillants parlaient en Swahili, Kiganda et Kinyarwanda, qui sont des langues parlées en RDC, en Ouganda et au Rwanda respectivement.

M. Kataliko a ajouté que l’armée avait été infiltrée et que certains soldats avaient participé à des rackets et vendaient des uniformes.

« Il faut enquêter et mener une inspection interne de l’armée pour comprendre l’étendue du problème », a-t-il dit.

Un ennemi toujours non identifié

Le rapport parlementaire mentionne « un ennemi toujours non identifié, bien qu’il rappelle l’ADF ».

Des dizaines de personnes ont été arrêtées après plusieurs tueries, dans des circonstances qui demeurent floues. Trois hommes ont été exhibés à la télévision avec les machettes qu’ils auraient utilisées pour tuer des civils.

« Les assassinats ont été perpétrés par l’ADF, » a insisté le gouverneur du Nord-Kivu, Julien Paluku.

« Sur 53 rebelles arrêtés, 30 sont ougandais et 23 sont des Congolais qui ont combattu au sein du RCD/KML, » a-t-il dit en faisant référence à un groupe rebelle impliqué dans la deuxième guerre civile de RDC (1998-2003), commandé par Mbusa Nyamwisi, qui entretiendrait des liens commerciaux avec l’ADF.

Parmi les détenus, « il y a aussi d’anciens combattants du M23 [une insurrection tutsi défaite fin 2013] et d’anciens chefs rebelles mécontents », a dit M. Paluku.

Selon lui, les massacres sont destinés à traumatiser la population locale pour qu’une nouvelle rébellion puisse naître et se présenter comme une force de libération.

Fin novembre, le porte-parole du gouvernement Lambert Mende a dit lors d’une conférence de presse que les enquêtes avaient révélé que « plusieurs acteurs nationaux et régionaux qui ne faisaient pas l’objet de soupçons jusque-là avaient joué un rôle décisif dans cette offensive terroriste. »

« Parmi les personnes arrêtées, on compte même quelques compatriotes appartenant à des formations politiques actives », a-t-il dit.

À la question de savoir si de hauts fonctionnaires de RDC, notamment au sein des services de sécurité, étaient impliqués, M. Mende a répondu : « Oui, des Congolais sont impliqués à tous les niveaux. »

De nombreux suspects plausibles

Pour Thierry Vircoulon, directeur d’International Crisis Group (ICG) pour l’Afrique centrale, « l’ADF a toujours été très brutal et peu communicatif. Avant, ils avaient l’habitude d’instaurer un périmètre de sécurité autour de leur zone en semant la terreur, en tuant les villageois qui ne respectaient pas ce périmètre et en exposant leur corps sur les routes. Les attaques de Beni sont un message très clair adressé au gouvernement congolais qui a lancé une opération contre eux en début d’année : “Vous ne nous avez pas vaincus et nous pouvons semer la terreur où et quand nous le voulons.” »

Certains se gardent cependant de pointer automatiquement du doigt l’ADF-NALU. Caroline Hellyer, une journaliste et analyste politique britannique qui a beaucoup écrit sur le groupe et le territoire de Beni, a noté dans un article publié mi-octobre qu’il y avait de nombreux autres suspects plausibles.

À Oicha, a-t-elle par exemple écrit, « de larges groupes de jeunes hommes sans emploi traînent sans but, généralement désoeuvrés. Ces jeunes hommes constituent un véritable vivier pour les groupes Maï-Maï locaux, souvent composés d’anciens soldats mécontents et manipulés par les responsables politiques locaux.

« Parfois, ces groupes de jeunes hommes s’organisent pour protéger leur village, mais trop souvent, les besoins économiques et la vie politique complexe de la région les attirent dans les réseaux de milices qui évoluent et changent parfois d’une semaine à l’autre.

« Toutes les caractéristiques, notamment le type d’armes utilisées – des machettes – indiquent que c’est l’un de ces groupes Maï-Maï qui est responsable des récentes attaques. Ils opèrent entre Lubero et Rwenzori et dans tout le Grand Nord. Ils rendent des services aux politiciens locaux, à des groupes Maï-Maï plus importants et à des gangsters locaux », a-t-elle écrit.

Le communiqué de M. Soumare ne mentionnait aucun nom de groupe, mais avertissait « toute personne impliquée d’une manière ou d’une autre dans ces atrocités » que ses crimes seraient punis.

L’ADF implanté dans la société

L’armée a repris son offensive contre l’ADF en décembre. Mais le doute plane quant à ses chances de réussite – les tentatives précédentes, en 2005 et en 2010, se sont soldées par un échec – et même quant à la pertinence d’une solution militaire.

« Ce groupe armé congolo-ougandais a fait preuve d’une extraordinaire résilience en maintenant sa position géostratégique, en participant au commerce transfrontalier et en corrompant les forces de sécurité », avait écrit ICG dans un article publié en 2012.

Mme Hellyer a expliqué que « même si l’ADF a un noyau très solide [...] il est très compartimenté, comme des poupées russes. Cela permet aux rebelles de conserver un réseau sur plusieurs niveaux, qui constitue des sources de financement et de soutien s’étendant au-delà des frontières.

« Malgré un groupe de commandement opérant en dehors de la RDC, l’ADF est implanté dans la société locale depuis plus de 25 ans et crée de l’emploi grâce à ses nombreuses opérations commerciales plus ou moins légales.

« Nous savons que l’ADF est passé à la vitesse supérieure ces dernières années en renforçant ses capacités, ses financements et son organisation, mais ces entreprises locales – les taxis, les boutiques, etc. – ont été conservées. C’est là que la logique d’une solution militaire s’effondre », a-t-elle écrit.

Parmi la population locale, certains semblent manifestement ne plus faire confiance aux FARDC ni à la MONUSCO.

Le 21 octobre, à Mbau, à 25 km de la ville de Beni, une patrouille comprenant des troupes de ces deux organes s’est fait attaquer par des jeunes munis de machettes, dont l’un a été tué par balle lors de l’accrochage.

Le lendemain, à Mavivi, à environ 10 km de Beni, des centaines de manifestants se sont rendus vers une base de la Monusco en chantant en swahili : « Nous ne voulons plus de vous ici, vous ne faites rien pour nous ». L’entrée de la base a été endommagée et des pillages ont été signalés.

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