L’Afghanistan demande de l’aide pour lutter contre la corruption

Le nouveau président afghan, Ashraf Ghani, cherche à obtenir une aide financière des bailleurs de fonds pour mettre en place une campagne anticorruption sans précédent. Mais les experts doutent qu’il obtienne les financements souhaités. 

Lors de son discours inaugural à la Conférence de Londres sur l’Afghanistan, le 4 décembre, M. Ghani devrait révéler son programme de réforme, dont l’un des objectifs est de combattre la corruption. 

Une version préliminaire du programme, sur laquelle l’Afghanistan Analysts Network a mis la main, présente une série de réformes, parmi lesquelles « une mission anti-corruption indépendante dotée de pouvoirs de poursuite et assortie d’un calendrier », la « réforme de l’Agence suprême d’audit » et la formation d’une « commission nationale des approvisionnements, chargée de gérer tous les contrats d’envergure ». 

En échange, M. Ghani demandera probablement aux bailleurs de fonds une nouvelle aide financière. Mark Bowden, représentant spécial adjoint au Secrétaire général des Nations Unies pour l’Afghanistan et coordinateur humanitaire de ce pays, a cependant dit qu’il doutait que M. Ghani obtienne le financement « initialement important » auquel il aspire pour son « train de réformes particulièrement intensif dans sa phase initiale ».

« En échange [des réformes, il souhaite] un apport initial important [dans le cadre] des futures aides et une hausse du niveau de l’aide. C’est là que je pense que la difficulté va se situer, car je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’argent frais disponible », a-t-il dit à IRIN. « Si la communauté traditionnelle des bailleurs de fonds apporte [des fonds] supplémentaires, ce ne sera qu’à hauteur de 100 millions de dollars environ. »

Une base de pouvoir divisée

M. Ghani est arrivé au pouvoir en septembre, après un long duel électoral. Son opposant, Abdullah Abdullah, a pris le poste de chef de l’exécutif nouvellement créé. Les deux hommes avaient promis de combattre la corruption et le gaspillage, mais l’engagement de M. Ghani a été jugé plus sincère par une majorité de la population.

Il a alors hérité d’un pays qui est le plus grand bénéficiaire d’aide au développement en pourcentage de son revenu national depuis 2007 – avec 6,2 milliards de dollars en 2012 – mais qui demeure parmi les plus pauvres. Cela est en grande partie dû à ce que M. Bowden qualifie de corruption « généralisée ».

Le dernier indice annuel de perception de la corruption de l’organisation berlinoise Transparency International, publié cette semaine, place l’Afghanistan en quatrième place des pays les plus corrompus. Une autre enquête a en outre révélé qu’après l’insécurité, la corruption était le principal problème pour l’Afghan moyen. Soixante-deux pour cent de la population estiment que la corruption est un problème majeur dans leur vie quotidienne, contre 55 pour cent en 2013. 

Parmi les problèmes, on trouve la subornation au sein des ministères, un système judiciaire tellement corrompu que de nombreux habitants préfèrent avoir recours aux tribunaux talibans et la question du vol ou du gaspillage des revenus de l’extraction minière.

Depuis son arrivée au pouvoir, M. Ghani a rouvert une affaire clé relative à la fraude de près d’un milliard de dollars à la banque de Kaboul. Il a également remplacé le président de la Cour suprême, entaché de corruption.  

Le président a par ailleurs changé les perceptions grâce à son style personnel. Il aurait pris l’habitude d’appeler de hauts fonctionnaires à six heures du matin et à minuit et de prendre ses propres notes lors des réunions. Des rumeurs courent quant à ses décisions quelque peu excentriques, comme une visite surprise dans un poste de police. Ne trouvant pas le responsable dans son bureau aux heures de travail, il l’aurait appelé pour lui demander où il se trouvait. Le chef de police aurait répondu qu’il était dans son bureau, ce à quoi M. Ghani aurait répliqué : « Vraiment ? Moi aussi. Où êtes-vous exactement ? »

Peu importe si cette histoire est vraie. Selon Javed Noorani, chercheur principal à Integrity Watch Afghanistan, ces rumeurs ont déjà un impact important par effet de ricochet. « [Ses actions] génèrent beaucoup de crainte. Des personnes haut placées au ministère de l’Intérieur ont réagi. Avant, vous pouviez acheter votre rang, mettre [un écusson] sur votre épaule pour 20 000 dollars. Cela a déjà cessé », a-t-il dit.

Selon John F. Sopko, inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR) chargé par le gouvernement des États-Unis de surveiller l’utilisation des fonds américains, l’engagement de lutte contre la corruption du nouveau président est bienvenu et devrait être soutenu par la communauté internationale.

« La surveillance doit devenir un élément essentiel de notre mission de reconstruction », a-t-il dit à IRIN par courrier électronique. « Il faut que les efforts pour combattre la corruption et le narcotrafic deviennent une priorité stratégique, leur attribuer un plan complet et les prendre en compte dans la conception et l’évaluation de tout programme de reconstruction. »

Manque de stratégie

Selon M. Noorani, bien que l’engagement de M. Ghani dans le combat contre la corruption semble sincère, il n’a pour l’instant pas fait grand-chose pour mettre concrètement en place les mécanismes nécessaires pour atteindre ses objectifs. « Il a pris des mesures véritablement audacieuses, mais il n’a pas encore de stratégie claire ».

M. Ghani devrait exposer cette stratégie à la Conférence de Londres. En échange, il demande un soutien plus important de la part de la communauté international, car de tels mécanismes nécessitent des fonds dont l’Afghanistan ne dispose tout simplement pas. En 2013, les dépenses du gouvernement s’élevaient à 5,4 milliards de dollars, pour seulement 2 milliards de dollars de revenus. Le reste provenait de dons et de prêts internationaux.

Or, à l’approche du retrait prévu des troupes étrangères de leur rôle de combat fin 2014, les bailleurs de fonds se désengagent. D’après un rapport sur des guerres précédentes comme l’Irak et le Kosovo, les aides avaient alors diminué de jusqu’à 65 pour cent après le retrait des forces internationales.

Si l’on ne s’attend guère à une telle baisse en Afghanistan, une récente campagne menée par une coalition de 128 organisations non gouvernementales (ONG) a tiré la sonnette d’alarme, disant que le monde était « en train d’oublier » le pays.

Depuis la Conférence de Tokyo de 2012, les bailleurs de fonds ont par ailleurs opté pour une aide dite directe, distribuant au moins 50 pour cent de leurs fonds directement par le biais des ministères afghans. Si M. Ghani y est favorable, de nombreux ministères ont cependant des problèmes de corruption chronique.

Selon un rapport du SIGAR, des millions de dollars américains ont été versés à sept ministères clés, malgré les conclusions de l’enquête sur les risques de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), qui estimait qu’ils n’étaient pas en capacité de gérer ces fonds correctement.

Des mécanismes de développement des capacités importants sont nécessaires pour aider les ministères à éviter la corruption. Selon Bo Schack, représentant du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) en Afghanistan, il est en théorie « facile » de renforcer la confiance en l’aide directe – « traitez correctement les questions de bonne gouvernance, de corruption, d’appropriation des terres », a-t-il dit. « Le diable est dans les détails. Nous parlons d’un pays généralement corrompu, ce qui est un problème que nous avons tous ressenti au sein des agences. »

Certains travailleurs humanitaires craignent même que si les ministères se montrent incapables de gérer ces fonds sans corruption, cela puisse servir d’excuse aux bailleurs de fonds qui cherchent à se désengager d’Afghanistan pour retirer leurs financements. « On craint que ce ne soit qu’une astuce », a dit le responsable de l’un des principaux organismes humanitaires.

Au-delà de la conférence

Toutes les parties prenantes admettent que, quand bien même un soutien financier aiderait M. Ghani, des défis bien plus importants sont à prévoir pour faire appliquer les politiques de lutte contre la corruption sur le terrain. Adversaires de longue date, M. Ghani et M. Abdullah n’ont pas réussi à parvenir à la constitution d’un gouvernement avant les pourparlers, malgré leurs promesses de pourvoir les postes clés. Les deux hommes comptent également parmi leurs alliés politiques des personnages influents dont les intérêts seraient directement mis à mal par des mesures anticorruption.

Selon, Stephen Carter, responsable de campagne pour l’Afghanistan au sein de l’ONG londonienne Global Witness, certaines mesures pourraient cependant être mises en place à relativement peu de frais et renforceraient la confiance dans le projet de M. Ghani.

Parmi ces mesures, il cite le fait de compter l’argent des personnes qui quittent le pays. Ces dernières années, l’Afghanistan a en effet souffert d’une fuite des capitaux chronique et en grande partie illégale. Selon M. Carter, des machines pour compter l’argent ont été achetées ces dernières années pour être utilisées dans les aéroports afghans, mais elles n’ont jamais été mises en route.

« Le gouvernement américain et d’autres bailleurs de fonds ont fourni [ces machines] pour éviter les flux d’espèces à l’aéroport. Le gouvernement afghan ne les a jamais branchés », a-t-il dit.

M. Noorani a ajouté que M. Ghani avait besoin de grandes victoires contre la corruption pour passer à la vitesse supérieure. Selon lui, le président a peut-être « six mois » pour emprunter un tournant décisif et l’aide internationale est essentielle. « S’il fait les choses bien [...] il donnera un très bon départ pour les quatre ans et demi à venir. S’ils échouent, les gens perdront confiance. »

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