L’Arabie saoudite songe à supprimer l’aide accordée au Yémen

L’Arabie saoudite envisage de supprimer l’aide financière octroyée au Yémen, ce qui risque d’enfoncer un peu plus le pays dans la crise économique, selon des responsables yéménites, saoudiens et occidentaux.

À la suite de la prise de la capitale, Sanaa, par les rebelles du mouvement houthi au mois de septembre, l’Arabie saoudite a décidé de réévaluer l’aide économique qu’elle apporte à son voisin du Sud. Depuis le début de l’année 2012, elle a donné environ 4 milliards de dollars pour maintenir l’économie yéménite à flot. Une aide militaire importante d’un montant de 700 millions de dollars fait partie des financements mis en suspens.

La réflexion intervient alors que les craintes d’un effondrement imminent de l’économie yéménite s’accentuent. Jamal Benomar, le Conseiller spécial des Nations Unies sur le Yémen, a prévenu qu’il n’était pas certain que « [le Yémen] soit en mesure de continuer à payer ses fonctionnaires après la fin de l’année ».

Les fantômes de 2011

Déjà fragilisée avant le soulèvement de 2011, l’économie du Yémen a été détruite par les troubles et les luttes intestines qui ont déchiré les élites cette année-là. L’administration transitoire du président Abd Rabbo Mansour Hadi s’est efforcée de restaurer la croissance ou de fournir des services de base, et le taux de pauvreté est resté obstinément élevé à plus de 50 pour cent depuis le début de l’année 2012.

D’après les responsables et les analystes, c’est la générosité de l’Arabie saoudite, le voisin du nord du Yémen, qui a permis au gouvernement de se maintenir depuis 2012. Si l’aide n’a jamais été officialisée, Riyad aurait versé un milliard de dollars à la Banque centrale du Yémen en 2012 et aurait octroyé deux milliards de dollars supplémentaires en pétrole et en produits pétroliers pour aider le pays à consolider ses finances. En juillet 2014, Riyad a de nouveau renfloué Sanaa, en lui accordant 1,2 milliard de dollars pour lui permettre de payer sa facture pétrolière et 435 millions de dollars supplémentaires pour aider le gouvernement à verser des prestations sociales. 

Le problème est en partie dû au fait que les subventions sur les carburants n’ont pas été coupées. Le Yémen subventionne largement les carburants sur le marché local, ce qui a coûté plus de 3,3 milliards de dollars au gouvernement en 2013 (soit un quart de toutes ses dépenses).

En août, le gouvernement a réduit les subventions, ce qui a entraîné une augmentation de jusqu’à 95 pour cent du prix des carburants à la pompe. Moins de deux mois plus tard, le gouvernement est en partie revenu sur sa décision, en baissant le prix des carburants de 25 pour cent après la prise de Sanaa par les rebelles houthis du Nord, un groupe chiite combattu par les Saoudiens dans le passé. 

Depuis la prise de pouvoir par les Houthis, l’Arabie saoudite n’a pas débloqué de nouveaux fonds pour le Yémen, en décidant notamment de suspendre les 700 millions de dollars d’aide militaire prévus par le plan de sauvetage de juillet. Des sources diplomatiques et gouvernementales ont dit aux journalistes d’IRIN que, même s’il n’y aura probablement pas d’annonce officielle sur le gel des financements, Riyad adoptera au moins une politique d’« attente » concernant le transfert de fonds supplémentaires à Sanaa pour s’assurer que l’argent ne bénéficiera pas aux Houthis.

« Lors d’entretiens avec des responsables [yéménites], ils ont dit qu’ils n’allaient pas verser d’argent au Yémen simplement pour renforcer les Houthis », a dit un haut responsable yéménite notamment chargé de rendre des comptes sur les dépenses et les finances du gouvernement. « Et quelle que soit la décision de l’Arabie saoudite, vous savez que les autres pays du CCG [Conseil de coopération du Golfe] suivront ».

Deux autres membres du gouvernement yéménite et des diplomates occidentaux ont confirmé que les 700 millions de dollars avaient été attendus, mais qu’ils n’avaient pas encore été versés.

Cette décision a accru les tendances à l’effondrement financier. Les attaques menées contre un important oléoduc et une centrale électrique dans la province agitée de Marib ont fait chuter les revenus et ont contraint le gouvernement à importer des quantités très importantes de pétrole.

Le gouvernement est donc en manque de dollars. Les réserves de devises étrangères ont fondu, passant de 4,4 milliards de dollars à 3,8 milliards de dollars entre septembre 2013 et septembre 2014, ce qui a poussé le pays vers une crise monétaire. Les réserves restantes permettront à la banque de couvrir 4,8 mois d’importations seulement, le niveau le plus bas jamais atteint.

Selon les estimations, le gouvernement n’aura plus d’argent au plus tôt à la fin de l’année 2014 ou, au plus tard, au début du mois de mars 2015, mais les responsables et les conseillers gouvernementaux précisent que le pays est au bord de l’effondrement budgétaire. « S’il n’y a pas d’intervention, la question n’est pas de savoir s’il se produira, mais quand il se produira », a dit le responsable yéménite.

Comme d’autres membres du CCG, un haut diplomate saoudien a dit qu’aucune décision officielle n’avait été prise quant à la suspension de l’aide ou des fonds donnés à Sanaa, mais il a ajouté que Riyad examinait la situation au Yémen. « Nous allons voir comment le nouveau gouvernement [formé au début du mois de novembre] s’en sort », a-t-il dit. « S’ils arrivent à agir de manière indépendante [vis-à-vis des Houthis], alors nous pourrons peut-être travailler avec lui ».

Des responsables saoudiens auraient également été contrariés par le fait que les 435 millions de dollars octroyés à Sanaa au mois de juillet n’aient pas été transférés au fonds d’aide sociale, l’organisme public chargé du versement des aides sociales aux 1,5 million de Yéménites les plus pauvres. Selon des personnes au courant des négociations organisées en début d’année, les fonds avaient été présentés comme les premiers d’une série de paiements visant à couvrir les dépenses engagées par l’organisme d’aide sociale.

Une source du fonds d’aide sociale a dit à IRIN que le gouvernement n’avait pas donné les fonds nécessaires pour effectuer le premier versement trimestriel de 2014 – qui était dû en janvier – avant le mois d’août. La seconde tranche a suivi en septembre, mais le fonds d’aide sociale n’a pas encore reçu l’argent pour effectuer les versements des troisième et quatrième trimestres qui auraient déjà dû être réalisés à cette date. « Avant, nous payions à des dates fixes », a indiqué la source. « Aujourd’hui, nous ne savons si, ou quand, nous serons en mesure de payer ».

Crise humanitaire

La crise économique aggrave les souffrances humanitaires et un nouvel effondrement serait désastreux. Plus de 15,9 millions de personnes – 60 pour cent de la population – ont besoin d’une aide humanitaire.

« La crise du Yémen reste l’une des plus importantes crises humanitaires au monde et les perspectives pour l’année 2015 montrent que la crise humanitaire qui sévit dans le pays a empiré », a dit Johannes van der Klaauw, le coordinateur humanitaire du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) au Yémen.

« Au Yémen, un grand nombre de personnes pauvres survivent grâce aux prestations d’aide sociale. Il leur est difficile de remplir leurs obligations, notamment de couvrir leurs dépenses de base comme l’achat de nourriture pour leur famille, à cause des retards [de paiement.] Certaines dépenses ne peuvent être reportées, comme l’achat de nourriture ou de médicaments pour un enfant malade ».

« Le Yémen connait de nouvelles vagues de conflits plus intenses, alors que le risque d’effondrement économique ne peut être écarté », a-t-il ajouté.

Hanalia Ferhan, la directrice pays de l’organisation non gouvernementale (ONG) internationale ACTED, a dit que, si le gouvernement était dans l’incapacité de payer les salaires, les conséquences seraient lourdes. « La situation financière et économique a affecté tout le pays », a-t-elle dit, en ajoutant que les prix élevés des importations alimentaires et les graves pénuries de carburant constituaient les principales inquiétudes des Yéménites pauvres.

« Les communautés avec lesquelles nous travaillons vivent dans les régions les plus rurales, les plus difficiles à atteindre du pays. Elles se trouvaient déjà dans une situation désespérée l’année dernière […] et la situation ne s’est pas améliorée ».

Abdulfatteh, un chauffeur de bus de 47 ans qui n’a donné que son prénom, a montré du doigt la file de camions et de voitures qui s’allongeait devant une station-service située en périphérie de la vieille ville de Sanaa. « La situation est très mauvaise aujourd’hui », a-t-il dit. « Pas d’électricité, pas de [carburant], pas de diesel… Il n’y a pas de travail et il n’y a pas de sécurité. Je pense que cela va empirer ».

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