Que faut-il penser du déplacement des camps de Rohingyas au Bangladesh ?

Les autorités du Bangladesh ont récemment annoncé leur intention de déplacer deux camps accueillant quelque 30 000 réfugiés rohingyas enregistrés. L’annonce a attisé les craintes des membres de la minorité musulmane qui ont fui les persécutions dont ils faisaient l’objet au Myanmar voisin. Les observateurs espèrent que la relocalisation permettra d’améliorer les conditions dans les camps, mais ils sont conscients qu’elle pourrait aussi avoir pour effet d’accroître l’insécurité.

Le 6 novembre, à l’occasion d’une réunion avec les représentants du ministère de la Gestion des catastrophes et des Secours d’urgence, la première ministre bangladaise Cheikh Hasina a dit que les camps seraient déplacés vers « un meilleur emplacement ». Celui-ci a par la suite été décrit par son attaché de presse comme un endroit plus vaste. La première ministre aurait par ailleurs reconnu que les conditions actuelles dans les camps étaient « inhumaines ».

Or, les Rohingyas qui vivent dans les deux camps administrés conjointement par le gouvernement du Bangladesh et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) – Kutupalong et Nayapara – se méfient, car ils ignorent les détails du projet et font l’objet de mauvais traitements depuis plusieurs décennies.

« Nous sommes préoccupés et nous ne savons pas trop quoi penser de la décision du gouvernement de déplacer les camps », a dit à IRIN Mohammad Ismail, secrétaire du camp de réfugiés de Kutupalong. « Nous accueillerons favorablement la relocalisation si on nous transfère vers de meilleurs emplacements, car nous menons une vie misérable ici. Mais nous ne pouvons en être certains. »

Le HCR a dit qu’il y avait entre 200 000 et 500 000 Rohingyas au Bangladesh, parmi lesquels seuls 32 355 sont enregistrés. Ils vivent dans deux camps situés à moins de 2 kilomètres du Myanmar. La plupart des réfugiés non enregistrés habitent dans des campements informels ou dans des villes ou des villages dans des conditions que Médecins Sans Frontières (MSF) a qualifiées de « déplorables ».

En 2013, le gouvernement bangladais a adopté une « stratégie »
pour la gestion des réfugiés rohingyas. Les mesures vagues évoquées dans le document comprennent notamment la construction de nouveaux camps pour accueillir les réfugiés non enregistrés. Voyant les contradictions entre les promesses humanitaires faites par le Bangladesh et ses réalisations ainsi que l’afflux continu de Rohingyas lié à la détérioration de la situation au Myanmar, toutefois, les réfugiés accueillent avec appréhension les décisions prises à Dacca, comme la relocalisation des camps.

Selon le HCR, les camps de Cox’s Bazar sont surpeuplés et toute démarche visant à les désengorger est la bienvenue. Stina Ljungdell, représentante du HCR au Bangladesh, a cependant dit à IRIN : « Le déplacement des camps exige des engagements financiers substantiels qui peuvent être difficiles à obtenir dans le contexte actuel. Le HCR est en effet confronté à de multiples crises dans le monde et doit venir en aide à un nombre record de déplacés. »

Jusqu’à présent, la coopération avec les organisations d’aide humanitaire et les offres de financement n’ont pas permis de résoudre le problème. En 2010, Dacca a annulé une « Initiative conjointe des Nations Unies » pour créer des moyens de subsistance pour les Rohingyas et les Bangladais vivant dans les régions de Cox’s Bazar et de Teknaf (deux des plus pauvres du pays). Plus de 30 millions de dollars avaient été promis par les bailleurs de fonds pour financer l’initiative. Le gouvernement a justifié sa décision en disant qu’il soupçonnait les Nations Unies de faire preuve de « mauvaise foi en tentant de procéder à la réinsertion de réfugiés dans le district de Cox’s Bazar sous prétexte de réduire la pauvreté des habitants locaux ».

En juin 2012, alors que les Rohingyas étaient nombreux à tenter de fuir les violences intercommunautaires au Myanmar, Dacca a interdit au représentant pays du HCR de l’époque de visiter les régions frontalières (une visite qui s’inscrivait dans le cadre du travail de routine
de l’agence). Le mois suivant, Dacca a ordonné à trois importantes ONG internationales – MSF, Action Contre la Faim (ACF) et Muslim Aid – de cesser de fournir une aide
aux Rohingyas de Cox’s Bazar et des alentours. En octobre de la même année, à la suite d’une seconde vague de violences intercommunautaires, Dacca a rejeté l’appel du HCR, qui lui demandait de garder ses frontières ouvertes pour accueillir les Rohingyas fuyant le Myanmar.

Selon Amit Kumar Baul, chef de la cellule des réfugiés birmans du ministère de la Gestion des catastrophes et des Secours d’urgence du Bangladesh, les principaux responsables du ministère « se réuniront bientôt pour aborder la question de la relocalisation ». M. Baul n’a cependant pas voulu donner plus d’informations. Si elles continuent d’être appliquées, les « politiques de persécution » du Myanmar envers les Rohingyas risquent de pousser d’autres membres de la minorité musulmane à fuir au Bangladesh et ainsi accroître encore davantage les pressions exercées sur le pays.

« Les réfugiés sont déjà vulnérables. Le gouvernement devrait éviter de prendre des mesures qui risquent de les rendre encore plus vulnérables », a dit C.R. Abrar, coordonnateur de l’Unité de recherches sur les réfugiés et les mouvements migratoires (Refugee and Migratory Movements Research Unit, RMMRU) de l’Université de Dacca, expliquant que l’annonce de la relocalisation avait éveillé des craintes chez les réfugiés. « Si le gouvernement souhaite déplacer les camps, il doit s’assurer que les réfugiés auront accès à toutes les installations auxquelles ils ont accès à l’heure actuelle », a-t-il ajouté.

Zafar Ahmed, un réfugié rohingya enregistré de 60 ans qui est arrivé au Bangladesh au début des années 1990, a dit que sa famille et lui étaient préoccupés par l’annonce. « Nous ne savons pas où nous allons et nous sommes confus », a-t-il dit.


Sentiment anti-Rohingyas

Le sentiment anti-Rohingyas est particulièrement fort chez les membres des communautés bangladaises qui vivent près des camps. Il est parfois attisé par le fait que les Rohingyas reçoivent des vivres et d’autres types d’aide. Des propriétaires d’étals sur les marchés de Kutupalong ont dit à IRIN qu’ils avaient l’impression qu’il était plus difficile pour les Bangladais de trouver des emplois parce que les Rohingyas étaient prêts à travailler pour une bouchée de pain.

Ce ressentiment se traduit par des attaques violentes à l’encontre des Rohingyas, qui sont nombreux à vivre de petits emplois informels.
Des viols de femmes rohingyas perpétrés dans les camps par des hommes de la région ont aussi été rapportés. Sayed Alam, le président du camp de Kutupalong, a dit : « Nous vivons dans l’insécurité permanente. Nous accueillerons favorablement toute mesure visant à déplacer nos camps vers de meilleurs emplacements. »

Les risques auxquels sont confrontés quotidiennement les réfugiés non enregistrés sont encore plus élevés.

« Nous ne voulons pas vivre ici. Nous irons là où le gouvernement nous enverra. Même s’il nous renvoie vers la mer, nous irons », a dit un Rohingya non enregistré qui a demandé à garder l’anonymat.

Chris Lewa, directrice du Projet Arakan, une organisation qui s’intéresse au sort des Rohingyas qui vivent au Myanmar et au Bangladesh, a dit à IRIN : « Pendant au moins 10 ans, les réfugiés ont rapporté à plusieurs reprises que Bakhtiar [un ancien représentant du gouvernement local et un leader communautaire connu sous un seul nom] et sa bande volaient leurs rations de vivres et battaient plusieurs d’entre eux. Il a même été accusé d’avoir violé une réfugiée. »

Les réfugiés non enregistrés craignent d’être laissés pour compte

Les rumeurs qui circulent viennent ajouter au sentiment de malaise.

« Nous avons même entendu dire que nos camps seraient déplacés près d’un cantonnement militaire et que des restrictions supplémentaires nous seraient imposées », a dit un Rohingya qui travaille comme volontaire dans une organisation humanitaire qui oeuvre dans le camp de Kutupalong.

« Nous avons entendu dire que nos camps seraient déplacés dans des zones plus exposées aux catastrophes naturelles. Un responsable m’a dit que nous serions réinstallés dans le nord du Bangladesh », a dit un autre résident du camp de Kutupalong qui a demandé à garder l’anonymat.

Les leaders des camps et de la communauté rohingya ont confirmé à IRIN qu’ils n’avaient reçu aucune communication officielle de la part du gouvernement au sujet du déplacement des camps.

Les Rohingyas non enregistrés, qui vivent dans des campements informels sordides situés près des camps, craignent d’être laissés pour compte.

« Si le gouvernement décide d’aller de l’avant, il déplacera les camps où vivent les réfugiés enregistrés. Où irons-nous alors ? », a dit à IRIN Abdul Hafez, président du comité des Rohingyas non enregistrés dans le camp de Kutupalong. Environ 42 000 Rohingyas non enregistrés vivent dans des conditions terribles à proximité du camp de réfugiés de Kutupalong. Selon le HCR, les Rohingyas non enregistrés ont, pendant la plus grande partie de leur séjour au Bangladesh (plusieurs décennies, dans certains cas), partagé les rations de vivres des résidents enregistrés, ce qui a entraîné des problèmes de malnutrition dans les deux groupes.

« Nous accueillerons favorablement le déplacement si les Rohingyas non enregistrés sont eux aussi transférés », a-t-il dit.

Le HCR a dit à IRIN qu’à sa connaissance, les plans actuels du gouvernement ne mentionnaient pas les réfugiés non enregistrés.

« Je ne peux qu’espérer que les réfugiés rohingyas, en particulier ceux de Kutupalong, seront déplacés vers de meilleurs emplacements et qu’ils ne seront pas soumis à des restrictions supplémentaires par les autorités ou à des persécutions par les brutes du coin », a dit Mme Lewa.

Depuis plusieurs décennies, les Rohingyas, une minorité ethnique, linguistique et religieuse de l’État birman de Rakhine, font l’objet de persécutions sanctionnées par le gouvernement du Myanmar. Les deux vagues de violences intercommunautaires qui ont eu lieu en 2012 ont poussé plus de 100 000 Rohingyas à quitter le Myanmar ; 140 000 autres vivent actuellement dans des camps situés sur le territoire birman ; et quelque 800 000 sont restés dans les villages, où leur liberté de mouvement est extrêmement limitée. Le Myanmar refuse de les reconnaître comme citoyens et rejette même le nom qu’ils se sont donné.

Le Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, a récemment fait l’objet de critiques virulentes pour avoir osé prononcer le mot « Rohingya » à l’occasion du sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, qui a eu lieu en novembre au Myanmar.

mw/kk/cb – gd/amz