La liste des organisations terroristes des EAU fait scandale

Les Émirats arabes unis (EAU) ont provoqué la colère et la confusion en incluant plusieurs organisations caritatives et groupes de la société civile occidentaux dans sa liste des « organisations terroristes » aux côtés d’Al-Qaida, de Boko Haram et de l’État islamique.

Islamic Relief, une organisation humanitaire internationale respectée basée au Royaume-Uni ; le Conseil des relations américano-islamiques (CAIR), la plus grande organisation musulmane de plaidoyer et de défense des droits civils aux États-Unis ; et l’Association musulmane de Grande-Bretagne font partie des fondations et des associations internationales citées dans la liste. Celle-ci est dominée par des groupes liés aux Frères musulmans, mais elle inclut également un certain nombre de mouvements musulmans chiites.

Des représentants des groupes britanniques ont dit à IRIN qu’ils étaient choqués d’avoir été inclus dans la liste. Certains ont ajouté qu’ils envisageaient une action en justice. Les gouvernements de la Norvège et du Royaume-Uni ont également confirmé qu’ils cherchaient à obtenir des éclaircissements officiels de la part des EAU.

On ignore encore si les personnes associées aux groupes cités sur la liste seront arrêtées si elles transitent par les EAU, une plaque tournante du trafic aérien mondial, en particulier pour les travailleurs humanitaires qui oeuvrent au Moyen-Orient et en Afghanistan.

On ne sait pas non plus si les résidents des EAU qui versent des fonds ou accordent une autre forme de soutien à ces organisations – ou entretiennent simplement des liens avec elles – enfreignent la loi ou non.

IRIN n’a pas réussi à obtenir de commentaires de la part du gouvernement émirien au sujet de la liste. Par ailleurs, en date du 17 novembre, aucune information n’avait été rendue publique en ce qui concerne les critères d’inclusion à la liste ou les éléments de preuve dont disposent les autorités des EAU pour soupçonner ou déterminer l’existence de ces liens terroristes présumés. Les noms des organisations citées portent même à confusion dans certains cas.

Les organisations nient tout

« Islamic Relief est une organisation purement humanitaire. Nous exécrons le terrorisme sous toutes ses formes et nous réfutons catégoriquement toute allégation de liens avec le terrorisme et toute accusation formulée en ce sens par les EAU », a dit Martin Cottingham, porte-parole de l’organisation caritative, qui travaille en collaboration avec les Nations Unies et fait partie du Comité britannique de gestion des urgences liées aux catastrophes (Disasters Emergency Committee, DEC).

« Nous présumons que notre inclusion sur la liste des EAU est une erreur. Nous ne sommes pas présents aux EAU et nous n’avons aucun programme là-bas. Islamic Relief Worldwide a l’intention de demander des éclaircissements à ce sujet à l’ambassade émirienne en vue de rétablir la vérité et de faire retirer notre nom de la liste », a-t-il ajouté.

Un porte-parole du Département britannique pour le développement international (DFID), qui a versé 3,2 millions de livres sterling (5 millions de dollars) à Islamic Relief en 2013, a dit à IRIN : « Les fonds accordés aux organisations caritatives britanniques font l’objet de contrôles stricts afin de s’assurer qu’ils sont utilisés comme prévu. »

« Le Royaume-Uni cherche actuellement à obtenir des éclaircissements de la part des Émiriens quant aux raisons de l’inclusion de certaines de ces organisations à la liste et à toute implication pratique que celle-ci pourrait avoir », a-t-il ajouté.

Omer El-Hamdoon, le président de l’Association musulmane de Grande-Bretagne (MAB), une organisation de défense des droits de la communauté musulmane, a vivement réagi lui aussi.

« Il est scandaleux que nous ayons été cités sur cette liste », a-t-il dit à IRIN. « Notre organisation travaille dur pour lutter contre l’extrémisme. Nous condamnons tous les actes de terrorisme et nous partons de la base, du peuple, pour promouvoir une interprétation modérée de l’islam. »

« Nous contacterons les autorités des EAU afin d’obtenir des éclaircissements et demanderons à nos avocats d’explorer les options légales à notre disposition », a-t-il ajouté.

Cet appel en faveur d’une clarification de la situation a été repris par le CAIR, qui a qualifié la liste de « choquante et bizarre » dans une déclaration, et par Anas Altikriti, de la Cordoba Foundation basée au Royaume-Uni, qui a dit - comme les autres représentants des organisations citées - qu’il n’avait pas encore été contacté par un représentant des EAU.

La traduction des noms indiqués sur la liste vient ajouter à la confusion. La liste publiée en anglais par l’agence de presse de l’État émirien cite en effet l’Association musulmane de Grande-Bretagne sous le nom d’Association islamique en Grande-Bretagne.

Les représentants de la Fondation Al Karama, un groupe de défense des droits basé à Genève qui a vivement critiqué les EAU par le passé, ignorent si l’« Association Al Karama » citée sur la liste correspond à leur organisation ou s’il s’agit d’un autre groupe au nom approchant.

« Pour le moment, et tant que nous n’aurons pas été officiellement avisés [de notre inclusion sur la liste par les EAU], nous ne nous sentons pas concernés par cette liste grotesque », a dit Colombe Vergès, coordonnatrice du département des communications de la Fondation.

Les EAU ne sont pas le premier pays à accuser des groupes humanitaires et de la société civile d’entretenir des liens avec le terrorisme. Dans un certain nombre de pays, en particulier le Royaume-Uni et les États-Unis, le durcissement de la législation antiterroriste à la suite des attentats du 11 septembre 2001 a attiré l’attention sur le travail de nombreuses organisations confessionnelles musulmanes. IRIN a ainsi appris que la Commission de charité du Royaume-Uni enquêtait actuellement sur les projets humanitaires menés en Syrie par quatre groupes britanniques.

Islamic Relief, qui possède plus de 100 branches dans le monde entier et travaille en partenariat avec des agences des Nations Unies telles que le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), le Programme alimentaire mondial (PAM) et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), a également été accusé d’entretenir des liens avec le groupe militant palestinien Hamas, lui-même associé aux Frères musulmans. Islamic Relief a démenti à plusieurs reprises ces allégations.

« Les gouvernements ont le droit d’enquêter sur une organisation s’ils la soupçonnent d’entretenir des liens avec des terroristes, mais le processus doit être clair et transparent », a dit Wendy Fenton, coordonnatrice du Réseau des pratiques humanitaires (HPN), géré par le Groupe de politique humanitaire de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI). L’ODI a publié, plus tôt ce mois-ci, un document intitulé Counter-Terrorism Laws and Regulations – What Aid Agencies Need to Know [Lois et règlements antiterroristes – Ce que les organisations humanitaires doivent savoir].

« Nous avons besoin de transparence. De quelles preuves disposent-ils pour taxer d’organisation terroriste un groupe comme Islamic Relief, qui gère des programmes financés par le gouvernement britannique ? », a dit Chris Doyle, directeur du Conseil pour la compréhension arabo-britannique (CAABU).

Il a ajouté qu’il était intéressant de voir que les EAU avaient suivi l’exemple de l’Arabie saoudite en publiant une liste d’organisations considérées comme terroristes.

« Nous pouvons voir que les EAU tentent de se positionner à l’avant-garde de la lutte contre le terrorisme et qu’ils souhaitent être considérés comme un pays qui fait preuve de fermeté, contrairement aux États-Unis, qui sont considérés par de nombreux habitants de la région comme faibles ou hésitants », a-t-il expliqué.

En septembre, les EAU ont emboîté le pas à l’Arabie saoudite, à la Jordanie, au Bahreïn et au Qatar et accordé leur soutien aux campagnes de bombardement dirigées par les États-Unis en Syrie et ciblant le mouvement djihadiste de l’État islamique. Les Émiriens ont également lancé une campagne de bombardement contre les milices islamiques en Libye.


Atteinte à la réputation

Mme Fenton n’a pas souhaité spéculer sur les raisons de l’inclusion d’une ONG comme Islamic Relief sur la liste des organisations terroristes ou sur l’impact que celle-ci pourrait avoir, mais elle a souligné qu’il était souvent difficile pour les organisations de rebâtir leur réputation à la suite d’allégations de terrorisme, même si celles-ci sont finalement démenties.

« Lorsqu’un groupe est cité sur l’une de ces listes, l’étiquette négative a tendance à rester, qu’il en soit retiré par la suite ou non. Il peut être très difficile de se défaire de cette sinistre réputation », a-t-elle expliqué.

« Cela peut saper la confiance des bailleurs de fonds et la crédibilité de l’organisation, affecter sa capacité à opérer et influencer le type de financement qu’elle peut attirer. »

La liste des EAU a été rendue publique tard le 15 novembre, mais sa première ébauche avait été rédigée en août, au moment où le gouvernement annonçait le durcissement de sa loi antiterroriste.

La nouvelle loi qualifie d’acte terroriste « toute action ou inaction érigée en crime par cette loi et toute action ou inaction érigée en crime par toute autre loi si elle est faite en appui à une cause terroriste ».

Les sanctions incluent des amendes allant jusqu’à 27 millions de dollars, l’emprisonnement à vie et la peine capitale.

Des groupes de défense des droits comme Amnesty International ont vivement reproché aux EAU de formuler des accusations de terrorisme à l’encontre de militants politiques, mais le gouvernement continue de défendre fermement son approche intransigeante.

La publication de la liste des organisations terroristes, qui a pourtant suscité la controverse à l’étranger, a été saluée comme une bonne nouvelle par les commentateurs nationaux et les éditorialistes des journaux émiriens.

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