La nouvelle menace de l’EI : la pose de mines terrestres

Le mouvement extrémiste qui se fait appeler État islamique (EI) piège le sol et les bâtiments à l’aide d’engins explosifs improvisés (EEI). C’est une nouvelle épreuve pour les familles irakiennes déplacées qui tentent de regagner leur domicile et c’est un danger supplémentaire pour les forces gouvernementales qui sont en première ligne.

Il y a quelques jours, quatre agents de déminage sont morts et deux ont été gravement blessés dans l’explosion d’un EEI placé à l’intérieur d’une maison à Zoumar, près du barrage de Mossoul dans la province de Nineveh, dans le nord de l’Irak.

Selon des témoins, l’ouverture d’une porte de salle de bains a déclenché une explosion qui a fait s’effondrer le bâtiment, tuant les quatre hommes sur le coup. Les membres de l’équipe étaient employés par l’agence de déminage Iraqi Kurdistan Mine Action Agency (IKMAA), qui est gérée par le Gouvernement régional du Kurdistan. Ils travaillaient aux côtés des peshmergas, les soldats kurdes, qui avaient récemment repris le territoire à l’EI.

« Vous pouvez trouver une lampe de poche flambant neuve. [L’EI] sait que les peshmergas en ont besoin, alors il en laisse traîner. Un peshmerga la ramasse et l’allume... Vous pouvez perdre une main »

Les organisations humanitaires exhortent les Irakiens déplacés à ne pas se précipiter pour rentrer chez eux dans le territoire repris à l’EI, en raison du risque que présentent les mines et les autres débris de guerre explosifs (ERW, en anglais). Elles ont exprimé leurs inquiétudes au sujet des zones frontalières minées entre les différentes lignes de front militaires.

« Un grand nombre de personnes courent des risques importants », a déclaré Nina Seecharan, directrice nationale de l’organisation britannique Mines Advisory Group (MAG) en Irak, à Erbil, la capitale du Kurdistan.

Omar Hassan, un démineur professionnel, s’est rendu sur les lieux de l’explosion le 29 octobre, afin d’aider les survivants de l’accident. « Il faut immédiatement marquer les villages comme Zoumar qui sont très dangereux », a-t-il déclaré, faisant allusion aux poteaux et aux drapeaux rouges utilisés par les équipes de déminage.

M. Hassan, qui a perdu sa jambe en sautant sur une mine terrestre il y a 20 ans, consacre sa vie au déminage. Il a affirmé que l’EI utilisait des engins artisanaux rudimentaires qui pouvaient facilement être confondus avec d’autres objets.

« Ils peuvent fabriquer des objets piégés avec n’importe quoi », a expliqué M. Hassan. « Vous pouvez trouver une lampe de poche flambant neuve. [L’EI] sait que les peshmergas en ont besoin, alors il en laisse traîner. Un peshmerga la ramasse et l’allume... » Les lampes de poche sont bourrées d’explosifs. « Vous pouvez perdre une main », a dit M. Hassan.

L’Irak est l’un des pays les plus minés au monde, à cause de décennies de conflits et de différends territoriaux.

Selon l’Observatoire des mines et armes à sous-munitions (Landmine and Cluster Munitions Monitor, LCMM), affilié à la Campagne internationale pour interdire les mines (ICBL, en anglais), les statistiques disponibles les plus récentes indiquent que pas moins de 1 838 km² du territoire irakien est pollué par des mines.


L’histoire se répète

Au cours des dernières années, grâce aux efforts intensifs qui ont été entrepris pour faire disparaître les ERW, la plupart des zones résidentielles sont maintenant déminées. La majeure partie des zones restant à nettoyer se trouvent le long des régions montagneuses frontalières entre l’Iran et la Turquie, où divers groupes armés avaient leurs postes militaires.

Mais, à cause de l’EI, les mines terrestres constituent une fois encore un danger bien réel pour les Irakiens, et pas seulement dans le Kurdistan.

D’après un rapport du 31 octobre du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), pas moins de 3 000 mines terrestres et ERW ont été disséminés par l’EI lors de son repli, dans la ville de Jurf al-Sakhr de la province de Babil.

« Le problème des mines terrestres est une préoccupation majeure que nous devons traiter de toute urgence », a déclaré David Swanson, porte-parole d’OCHA.

Ako Aziz, directeur d’un programme de sensibilisation aux risques des mines (Mine Risk Education, MRE) à l’IKMAA, a déclaré qu’il restait encore à faire toute la lumière sur ce qui s’était passé dans la propriété à Zoumar et qu’une enquête avait été ouverte.

Il a déclaré à IRIN que l’équipe était certes très compétente ; certains membres n’avaient pas moins de 15 ans d’expérience dans le secteur et sur le terrain, où ils avaient mené des opérations de marquage et de nettoyage de ERW provenant de conflits irakiens précédents. Mais, ils n’étaient pas habitués à désamorcer des objets piégés à l’intérieur des habitations.

« Nos démineurs ne sont pas spécialistes des EEI, et ils manquent de formation et d’expérience », a-t-il expliqué.

« [L’EI] maîtrise très bien la pose des EEI. Plusieurs techniques et types d’EEI sont utilisés, ainsi que différents explosifs d’excellente qualité », a déclaré M. Aziz. « C’est la plus grande menace pour les peshmergas, car [l’EI] truffe d’objets piégés toutes les zones sous son contrôle. »

Sensibiliser les personnes déplacées

MAG est la seule organisation non gouvernementale (ONG) humanitaire internationale encore présente pour les opérations de déminage au Kurdistan. L’ONG organise des séances de sensibilisation auprès des familles irakiennes déplacées depuis juin, lorsque l’EI a pris le contrôle de Mossoul – forçant 600 000 personnes à fuir en l’espace de quelques jours.

« Nous travaillons avec les familles déplacées, afin de les sensibiliser aux risques potentiels immédiats et futurs, quand elles rentreront chez elles », a expliqué Mme Seecharan, de MAG. « Les enfants, qui sont naturellement curieux et ne savent pas lire les pancartes d’avertissement, sont particulièrement en danger. »

Elle a cependant affirmé qu’en tant qu’agent de déminage humanitaire en situation de conflit, MAG devait tenir compte du contexte.

« Même si MAG a comme impératif de prendre des mesures pour prévenir les dommages causés aux civils et au personnel du déminage civil, il doit y avoir une distinction claire entre le déminage humanitaire dans les anciennes zones de combat et les activités de déminage en soutien aux opérations militaires en cours », a-t-elle précisé.

Près d’une douzaine de sociétés de déminage privées travaillent en Irak, y compris quelques entreprises internationales. Beaucoup sont employées par les compagnies pétrolières et gazières qui déblaient le terrain pour faire de la prospection, même si certaines travaillent également pour le gouvernement à la création de projets d’infrastructures et de parcs nationaux.

Si les experts ne manquent pas dans le pays pour aider les autorités irakiennes à enlever les ERW, le conflit budgétaire de longue date entre Bagdad et Erbil fait que le Kurdistan n’a pas assez d’argent pour faire appel à de nouveaux prestataires.

Depuis que le pays a signé en 2007 la Convention d’Ottawa sur l’interdiction des mines antipersonnel, l’Irak a également l’obligation d’éliminer la totalité de ses mines terrestres d’ici 2018. Cet objectif, qui semblait ambitieux depuis quelque temps, l’est encore plus aujourd’hui, étant donné le nombre de nouveaux dispositifs utilisés par l’EI.

Selon un rapport de LCMM, publié en août 2013, d’après les dernières statistiques des agences gouvernementales irakiennes, plus de 29 000 personnes ont été victimes d’accidents provoqués par des mines terrestres dans le pays depuis la fin des années 1980.

Près de 15 000 de ces victimes – dont 6 000 morts – se trouvaient au Kurdistan.

En 2012, la dernière année de recensement, 84 accidents ont été provoqués par des mines en Irak, causant la mort de 42 personnes, bien que de nombreux autres drames n’ont probablement pas été signalés. Depuis 2012, 11 démineurs ont perdu la vie dans des accidents de déminage au Kurdistan, d’après l’IKMAA.

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