Qu’est-ce qui freine le relèvement après Haiyan, la politique ou les problèmes pratiques ?

Aux Philippines, un an après le passage de l’un des typhons les plus dévastateurs du monde, des milliers de personnes n’ont pas encore retrouvé une vie normale. Selon les autorités et les survivants, les efforts de remise en état sont freinés par les divisions politiques et la bureaucratie.

Dans le village de Basper, dans l’épicentre du cyclone, où le taux de mortalité a été le plus élevé, des croix blanches ont été plantées sur une fosse commune où sont enterrées quelque 3 000 victimes, soit près de la moitié du bilan officiel (6 300 morts). De milliers de personnes sont encore portées disparues.

Les corps n’ont pas encore été identifiés et les survivants, en un rituel déchirant d’acceptation, ont placé des croix au hasard avec le nom de leurs proches disparus.

« Aucun test ADN n’a été effectué et ils ont simplement été amenés ici. Au moins, maintenant, ils ont une demeure permanente. Savoir que nous avons un endroit où aller lorsque nous voulons leur rendre visite nous permet de tourner la page », a dit Esmeralda Ignacio, 68 ans, au milieu des croix avec sa nièce, Lynette de la Cruz.

Il y a près d’un an, les familles des victimes demandaient déjà qu’une vérification des ADN soit effectuée et les autorités exigeaient plus de temps.

« Ça a été très lent et il est très très difficile de reprendre le cours de sa vie lorsqu’on ne peut pas enterrer ses morts comme ils le méritent », a dit Mme Ignacio à propos des efforts du gouvernement pour la remise en état et de la quête des corps de ses proches menée par sa famille.

« Nous sommes allés à la mairie, mais personne n’a pu nous dire où obtenir ces documents. Personne ne semble savoir quoi faire », a-t-elle dit.

Elle a ajouté qu’elle et sa famille s’étaient faits à l’idée de ne peut-être jamais réellement trouver les corps des victimes. Mais cela pose un problème : sans corps, ils ne peuvent pas obtenir de certificat de décès, qui est pourtant un document indispensable pour demander, notamment, des avantages de droit, y compris la compensation des dommages par une assurance.

Diminution de l’aide

De l’autre côté de l’île, Lita Paa a rassemblé ses cinq enfants sous la tente pour un repas rapide composé de sardines et de riz. C’est tout ce qu’il reste de la ration alimentaire que sa famille a reçue pour le mois. L’aide humanitaire a commencé à diminuer, mais même si elle voulait travailler, elle ne le pourrait pas.

Mme Paa et ses proches font partie des centaines de familles qui vivent encore dans des tentes dans le village côtier de Baybay. On leur a promis qu’elles seraient relogées dans le cadre du programme « reconstruire en mieux » du gouvernement, mais elles attendent toujours.

« La principale question à laquelle personne ne peut nous donner de réponse, c’est : quand ? » a-t-elle dit.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), l’ensemble des secours d’urgence face au typhon était financé à hauteur de 60 pour cent à la fin octobre, avec un déficit de 92 millions de dollars pour l’hébergement d’urgence et de 50 millions pour la « sécurité alimentaire ».

Les organisations humanitaires avaient rapidement donné des bateaux aux communautés de pêcheurs pour que ces derniers puissent reprendre leurs activités, mais la baie de Baybay demeure jonchée de décombres, qui ont anéanti les pêcheries autrefois riches en poisson. Les hommes ne peuvent pas pêcher très loin en mer avec leurs petits bateaux, dont un grand nombre git, désoeuvré, sur le sable et que les pêcheurs appellent avec humour « bateaux solaires », car ils ne font rien d’autre que sécher au soleil.

Le typhon Haiyan a frappé les Philippines le 8 novembre 2013, avec des vents dévastateurs allant jusqu’à 300 km par heure qui ont laissé dans leur sillage des milliers de morts et près d’un million de déplacés, d’après les chiffres du gouvernement. Venu du Pacifique, le typhon a touché quatre fois terre, balayé les îles du centre des Philipinnes, et semé la destruction dans 171 municipalités (sur les 1 500 environ que compte le pays).

Tacloban, ville côtière de 250 000 habitants avant la catastrophe, dans la province de Leyte, et ses environs ont été la zone la plus touchée. Environ 90 pour cent de la province a subi des dégâts quand d’immenses vagues ont englouti des villages entiers et que les vents violents ont balayé les maisons.

Plus de 25 000 personnes toujours hébergées dans des tentes ou des dortoirs

Un an plus tard, les statistiques du gouvernement et des Nations Unies font état d’au moins 25 000 personnes vivant toujours dans des tentes ou des dortoirs. Selon les observateurs, si l’assistance d’urgence a été rapide, la bureaucratie et les manoeuvres politiciennes ont ralenti la reconstruction et la remise en état.

« Seulement 100 des 14 500 maisons permanentes ont été achevées. Le gouvernement ne peut travailler qu’avec les ressources dont il dispose et vous devez comprendre qu’il s’agit d’un énorme effort de remise en état et de relèvement », a dit à IRIN Alfred Romualdez, maire de Tacloban.

« Il s’agit maintenant en priorité d’une question de logement. C’est le problème qui subsiste ici », a-t-il dit en ajoutant qu’une nouvelle cité pour les habitants de la ville touchés était en construction plus vers l’intérieur des terres, mais que les survivants opposaient une certaine résistance de crainte de ne pas trouver d’emploi loin de la ville.

« Nous nous ajustons à une nouvelle normale ici et les gens doivent comprendre que c’est une situation spéciale. Nous déplaçons les gens parce que nous voulons leur sauver la vie », a-t-il dit. « Les gens s’opposent au changement, mais c’est vers cela que nous nous orientons. »

M. Romualdez a ouvertement accusé le gouvernement du président Benigno Aquino de négliger sa ville pour des raisons politiques. Le maire et le président viennent de familles politiques rivales.

« L’obstacle, c’est les ressources et d’essayer de faire en sorte que [les] agences [gouvernementales] commencent à mettre en oeuvre les projets identifiés », a ajouté M. Romualdez.

Selon lui, ce sont les organisations non gouvernementales (ONG) qui ont le plus aidé. Jusqu’au 1er août, près de 1 300 projets du secteur privé ou d’ONG avaient été déclarés auprès du Bureau de l’aide présidentielle pour la remise en état et le relèvement (Office of the Presidential Assistant for Rehabilitation and Recovery, OPARR).

Fin octobre, près d’une semaine avant l’anniversaire de la catastrophe, M. Aquino, le président, a signé un plan-cadre de 3,74 milliards de dollars, 8 000 pages et huit volumes pour la remise en état et le relèvement, qui lui avait été soumis début août.

Le plan consiste entre autres à construire près de 200 000 maisons pouvant résister à des vents allant jusqu’à 250 kilomètres par heure et à restaurer les systèmes d’irrigation, les routes, les ponts, les ports et les aéroports endommagés.

Environ un pour cent de ces maisons ont été construites, a dit un porte-parole de l’OPARR fin octobre, alors que le gouvernement a débloqué une somme initiale de 1,15 milliard de dollars pour la reconstruction.

Dans un dortoir de Palo, à la périphérie de Tacloban, le désespoir est aussi étouffant que l’humidité. Les tentes et les toits fuient et les hommes sans emploi sombrent souvent dans l’alcool pour passer le temps, semant le chaos et les disputes.

« La vie est très dure. Il y a un problème dans le système de drainage et nous sommes souvent inondés. Nous avons peur que cela entraîne des maladies », a dit Emma Zurita, une mère de six enfants âgée de 52 ans qui donnait des cours de chant. Elle fait maintenant du jardinage pour un maigre revenu.

« On fait ce qu’on peut pour survivre. On ne peut pas toujours attendre de l’aide. »

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