Pas de solution facile pour la crise dans l’État birman de Rakhine

Alors que le nombre de musulmans rohingyas qui fuient le Myanmar atteint des niveaux records, les perspectives d’un règlement durable de la crise dans l’État birman de Rakhine sont plutôt sombres.

Chris Lewa, directrice du Projet Arakan, un groupe de recherche et de plaidoyer qui surveille la situation dans l’État de Rakhine, a dit à IRIN que plus de 100 000 Rohingyas avaient fui l’ouest du Myanmar depuis 2012.

« Nous surveillons ces déplacements depuis des années et ils n’ont jamais été aussi importants », a-t-elle dit, ajoutant que jusqu’à 900 personnes avaient fui en l’espace d’une seule journée à la fin octobre. Mme Lewa attribue cette augmentation à de multiples facteurs. « La dernière saison de navigation [période calme pendant laquelle les bateaux peuvent prendre la mer] a eu lieu juste avant le recensement, alors que nombre d’entre eux étaient confiants parce que le gouvernement avait promis qu’ils pourraient s’inscrire comme Rohingyas », a-t-elle dit. « Puis, les pluies ont commencé, les responsables du recensement ne les ont pas autorisés à s’inscrire comme tels et ils ont entamé un nouvel été pluvieux dans les camps. »

Les conditions sordides des camps, les restrictions de mouvement qui leur sont imposées depuis un certain temps, l’apatridie de facto et les gestes inutiles des autorités pour résoudre la situation sont quelques-uns des facteurs ayant motivé ces personnes à fuir.

« Nous sommes comme des bêtes en cage ici », a dit à IRIN Muhammad Uslan, qui vit dans un camp situé à l’extérieur de Sittwe, la capitale de l’État de Rakhine, depuis juillet 2012. « Nous ne pouvons pas travailler ou aller en ville pour y acheter des trucs. Nos enfants grandissent en sachant qu’ils ne pourront jamais aller à l’université. »

Tout comme les autres minorités ethniques du Myanmar, les bouddhistes de l’État de Rakhine ont l’impression d’avoir été marginalisés par les nombreuses restrictions qui leur ont été imposées par le gouvernement central, largement composé de Birmans ethniques, qui a gouverné avec une main de fer jusqu’à ce que des réformes soient engagées en 2010. Selon un rapport publié en octobre 2014 par l’International Crisis Group (ICG), « [l]a colère accumulée pendant des décennies par les Rakhines [bouddhistes] face au traitement qu’ils ont subi aux mains d’un régime dominé par les Birmans ethniques n’a pas disparu : elle a commencé à se transformer ». En cherchant à s’affirmer dans un espace politique de plus en plus ouvert, les Rakhines ethniques ont dirigé une grande partie de leur anxiété vers la minorité ethnique des Rohingyas.

Les deux vagues de violences communautaires qui ont eu lieu entre bouddhistes de la minorité ethnique rakhine et musulmans de la minorité des Rohingyas en juin et en octobre 2012 ont fait 176 victimes et détruit plus de 10 000 maisons et bâtiments. Le gouvernement a déplacé quelque 140 000 musulmans dans des camps, où la plupart d’entre eux se trouvent toujours. Les tensions intercommunautaires continuent de couver.


Plus qu’une crise humanitaire

Selon le plus récent bulletin humanitaire du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), l’accès aux soins de santé des habitants des camps demeure un « enjeu majeur ». Le Programme alimentaire mondial des Nations Unies a par ailleurs annoncé, en octobre, que les distributions de riz dans les camps, dont presque tous les résidents dépendent de l’aide alimentaire, seraient interrompues à partir de décembre si l’organisation ne réussissait pas à amasser 37 millions de dollars supplémentaires.

« Nous sommes comme des bêtes en cage ici. Nous ne pouvons pas travailler ou aller en ville pour y acheter des trucs. Nos enfants grandissent en sachant qu’ils ne pourront jamais aller à l’université. »

Les analystes insistent toutefois sur le fait que l’action humanitaire ne représente qu’une partie de la solution. Selon l’ICG, « il faut, ultimement, trouver des moyens d’apaiser les craintes des Rakhines tout en protégeant les droits des communautés musulmanes ». Les auteurs du rapport précisent cependant « qu’il se peut qu’un plan répondant aux préoccupations de la communauté internationale ne satisfasse pas les exigences locales ».

Selon un rapport publié en octobre 2014 par le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS, selon le sigle anglais), basé à Washington, le gouvernement du Myanmar « a manqué à ses responsabilités en matière de leadership en demeurant passif » tandis que des travailleurs humanitaires se voyaient forcés de fuir à la suite d’attaques ciblant leurs bureaux. Ces attaques, qui ont eu lieu en mars 2014, auraient été perpétrées par des groupes bouddhistes non identifiés.

« La situation dans l’État de Rakhine ne devrait pas être considérée comme une simple urgence humanitaire », a cependant précisé l’ICG. Selon l’organisation, « une réponse humanitaire est essentielle, mais de telles interventions ne sont qu’un élément d’une réponse plus large à une situation pour laquelle il n’y a pas de solution facile et dont la résolution efficace et durable risque de prendre plusieurs années. »

Stephen Morrison, vice-président principal du CSIS et co-auteur du rapport, a expliqué : « C’est un terrain exceptionnellement traitre. Il n’y a pas de réponse simple à court terme. » Selon lui, les interventions mises en œuvre dans l’État de Rakhine doivent « répondre aux besoins extrêmes et légitimes des Rohingyas et au sentiment légitime d’exclusion de la communauté hôte [bouddhistes de la minorité rakhine] ».


Des craintes irrationnelles ?

Les tensions trouvent leur source dans le contexte économique et démographique. L’État de Rakhine est la deuxième région la plus pauvre du pays : l’une des principales craintes des bouddhistes de la minorité rakhine est que les musulmans affluent depuis le Bangladesh voisin (qui accueille actuellement jusqu’à 500 000 Rohingyas ayant fui le Myanmar) et deviennent rapidement majoritaires au sein de l’État.

Selon l’économiste David Dapice, de l’université Tufts, ces craintes ne sont pas fondées : « Le niveau de vie au Bangladesh est meilleur que le niveau moyen dans l’État de Rakhine, même chez le quart le plus pauvre de la population. La plupart des enfants bangladais sont en santé, vont à l’école et ont accès à l’eau potable et à l’électricité. Iriez-vous vraiment vivre quelque part où les conditions sont moins bonnes que chez vous ? »

Il se peut cependant qu’il soit plus difficile d’apaiser cette crainte que de l’analyser. L’ICG a confirmé qu’il n’y avait pas de preuves témoignant d’un afflux de Bangladais. L’organisation a cependant ajouté : « Ce qu’il faut absolument reconnaître, c’est la réalité politique de ces fortes craintes démographiques dans les communautés de l’État de Rakhine. »


La ségrégation nuit à l’économie

La ségrégation, qu’elle se pratique en confinant les musulmans dans des camps ou en restreignant les déplacements dans les villages à majorité musulmane, a eu des effets négatifs sur l’économie. En 2013, un an après le début du confinement des musulmans, les indicateurs de sécurité alimentaire avaient fortement diminué dans l’ensemble de l’État. L’ICG a découvert que certains chefs d’entreprise de l’État « considéraient que la ségrégation des musulmans était absurde d’un point de vue économique ».

« Ce ne sont pas tous les Rakhines qui sont conscients de l’importance de la main-d’œuvre musulmane pour l’économie locale. Maintenant que de nombreux [musulmans] sont retenus contre leur gré dans des camps ou craignent de quitter leurs villages, les salaires ont fortement augmenté et certaines terres ne sont pas cultivées en raison de la pénurie de main-d’œuvre », a expliqué M. Dapice dans un article publié en septembre 2014.

Au cours des derniers mois, les organisations d’aide humanitaire ont lancé des appels en faveur d’une accélération du développement économique, et notamment du développement d’infrastructures pour attirer les investissements. Or la firme d’analyse des risques Maplecroft, basée au Royaume-Uni, a souligné, en octobre 2014, « les perturbations potentielles auxquelles les entreprises peuvent être exposées si elles sont perçues comme accordant leur soutien aux minorités », y compris en embauchant des étrangers ou des musulmans.

Mme Lewa, du Projet Arakan, estime que l’aide devrait être distribuée en fonction des besoins et qu’elle ne devrait pas être un outil de négociation : « Utiliser les projets d’aide pour négocier la paix avec les Rakhines pourrait avoir des résultats catastrophiques. C’est avant tout une récompense pour un comportement horrible. »

L’ICG est du même avis et ajoute que le développement pourrait aussi, involontairement, sembler contribuer à la réalisation des craintes populaires : « On craint aussi qu’un État de Rakhine économiquement prospère attire un nombre important de migrants économiques illégaux du Bangladesh voisin, ce qui entraînerait une pression démographique supplémentaire sur les Rakhines. »


Une ébauche de plan qui fait des vagues

Certains gestes du gouvernement birman laissent penser qu’il accorde davantage d’attention qu’avant à la crise dans l’État de Rakhine. En juin, un général important a été désigné ministre en chef de l’État. En octobre, le gouvernement a emprisonné sept hommes impliqués dans le lynchage de 10 musulmans pendant les émeutes de juin 2012.

Toutefois, des fuites concernant une ébauche du Plan d’action pour l’État de Rakhine, dont l’objectif est de rétablir la stabilité au sein de l’État, ont soulevé des critiques. Human Rights Watch a dit que le plan en question n’était « rien de moins qu’un plan en faveur d’une apatridie et d’une ségrégation permanente qui semble conçu pour retirer tout espoir aux Rohingyas et les forcer à fuir le pays ».

La première phase du plan, un programme pilote de vérification de la citoyenneté, a été mise en œuvre pendant plusieurs mois dans une région où un grand nombre de répondants musulmans au recensement de 2014 ont accepté d’être inscrits en tant que « Bengalis » (au lieu de « Rohingyas » — un terme que le gouvernement et la plupart des Rakhines rejettent), mais le programme a été suspendu en octobre. Selon certaines informations, la suspension du programme est survenue après que des bouddhistes de la minorité rakhine eurent critiqué l’idée selon laquelle des musulmans confinés pouvaient devenir des citoyens comme les autres.

Le gouvernement réagit aux critiques

Pendant ce temps, le gouvernement du Myanmar rejette fermement les critiques de la communauté internationale en matière de droits de l’homme et va même jusqu’à mentionner la crise dans l’État de Rakhine et la question de l’identité Rohingya, sans toutefois utiliser ce terme.

S’adressant à l’Assemblée générale des Nations Unies le 29 septembre, le ministre des Affaires étrangères du Myanmar, U Wunna Maung Lwin, a dit : « Le Myanmar ne devrait plus être à l’ordre du jour du Conseil des Nations Unies pour les droits de l’homme et de la Troisième Commission de l’Assemblée générale des Nations Unies. » À l’occasion de la réunion de la Troisième Commission, le 30 octobre, le représentant du Myanmar auprès des Nations Unies, U Kyaw Tin, a dit : « Le droit de s’auto-désigner ne devrait pas être acquis en faisant obstacle à la recherche d’une solution durable à ce problème. »

« [il] se peut qu’un plan répondant aux préoccupations de la communauté internationale ne satisfasse pas les exigences locales »

À l’approche du sommet de l’Association des Nations du Sud-Est asiatique (ASEAN), qui aura lieu au Myanmar du 12 au 14 novembre, le président américain Barack Obama a appelé le président birman, le réformiste Thein Sein. Le résumé de leur conversation publié par le gouvernement américain contient le terme « Rohingya », contrairement à celui qui a été diffusé par le gouvernement du Myanmar.

Les acteurs du développement qui œuvrent dans le pays semblent adopter une approche plus prudente. Par exemple, l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a commencé à concevoir la première enquête démographique et de santé du Myanmar (Demographic and Health Survey, DHS). Les responsables de l’USAID ont confirmé à IRIN que le questionnaire DHS du Myanmar ne contiendra pas de questions au sujet de l’ethnicité, contrairement à la majeure partie de ceux que l’on retrouve ailleurs dans le monde. Ils semblent ainsi tenir compte des recommandations en faveur du rejet de la question sur l’ethnicité formulées avant le recensement de 2014.

En 2012, Mohammed Uslan a été transféré par la police dans un camp de Sittwe sous prétexte qu’il y serait plus en sécurité en cas de nouvelles violences communautaires. « Le gouvernement n’a pas besoin de demander aux Rakhines, qui sont en colère, s’ils estiment que nous avons des droits en tant que Rohingyas. Il doit simplement gouverner tout le monde comme s’il en était responsable », a-t-il dit.

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