Les agences d’aide humanitaire s’adaptent pour relever le défi Ebola

Utiliser Bitcoin pour collecter des fonds, adopter de nouvelles stratégies pour distinguer les cas de paludisme des cas d’Ebola, établir de nouveaux partenariats : les agences d’aide humanitaire d’Afrique de l’Ouest apprennent à s’adapter rapidement.

« Chaque crise humanitaire nécessite une réponse adaptée à un contexte spécifique », a dit Nigel Clarke, le directeur du Développement des programmes et de la Qualité de Save the Children au Liberia. « C’est la norme clé utilisée par les agences d’aide humanitaire dans toutes les situations de crise. Mais cette crise Ebola est sans précédent en raison de tous les risques associés à l’infection croisée ».

Par exemple, en temps de crise, les travailleurs humanitaires préfèrent rassembler les populations pour réaliser des interventions telles que la communication de messages clés, la distribution de nourriture et d’autres denrées, et regrouper les communautés pour évoquer leurs besoins, a dit M. Clarke.

« Mais bon nombre de ces interventions sont impossibles dans ce contexte, alors nous sommes obligés de nous adapter au fur et à mesure ».

Afin de contrôler l’épidémie, l’organisation a diversifié ses activités et élaboré des partenariats avec les gouvernements de la Sierra Leone, de Cuba et du Royaume-Uni, ainsi qu’avec d’autres organismes sanitaires et acteurs de la santé pour construire et diriger un centre de traitement dans le quartier de Tarrytown, à Freetown.

La nouvelle unité de traitement anti-Ebola dispose de 100 lits. C’est la première fois que Save the Children intervient dans une situation d’urgence sanitaire mondiale avec une telle capacité.

« Nous nous retrouvons dans une situation que nous pensions ne jamais connaitre », a dit Rob MacGillivray, directeur pays de Save the Children en Sierra Leone. « Jamais nous n’avions envisagé d’assurer la prise en charge directe des cas, mais nous avons été dépassés par cette épidémie et nous devons livrer cette bataille humanitaire comme nous ne l’avons jamais fait auparavant ».

De nouvelles stratégies sanitaires

Le virus Ebola et le paludisme ayant des symptômes très similaires (forte fièvre et céphalée), Médecins Sans Frontières (MSF) a distribué des médicaments antipaludiques à environ 300 000 habitants des quartiers les plus pauvres de Monrovia, car plusieurs cliniques ont fermé leurs portes en raison de l’épidémie d’Ebola et certains habitants ont trop peur pour aller se faire soigner.

« Le PAM a été contraint de changer sa manière d’opérer en raison des risques engendrés par le contact avec la maladie. Tous les rassemblements publics ont été interdits en Sierra Leone. [Alors] rassembler des gens pour une distribution alimentaire représenterait un trop grand danger pour les personnes qui risquent de contracter le virus Ebola. »

MSF espère que cette campagne permettra de réduire le nombre de personnes qui contractent le paludisme, mais qui sont à tort traitées comme des cas suspectés d’Ebola.

Si MSF a l’habitude de distribuer des médicaments prophylactiques, la porte-parole Julie Damond a dit à IRIN : « Nous avons totalement adapté nos interventions dans le sens où nous n’aurions jamais imagé être obligés de le faire en réponse à l’effondrement du système de santé ».

En temps normal, MSF distribue ces médicaments pour prévenir et traiter le paludisme chez les enfants de moins de cinq ans. Mais pour la première fois, ils sont fournis à des personnes de tous âges.

L’objectif de la campagne est aussi nouveau.

« Ici, notre objectif n’est pas de limiter la transmission [du paludisme], mais de réduire le nombre de cas de fièvre », a dit Estrella Lasry, une conseillère en médecine tropicale de MSF au Liberia.

Plutôt que d’avoir un site de distribution central et de rassembler un nombre important de personnes dans un même lieu, MSF a décidé de faire du porte-à-porte pour distribuer les médicaments.

Collecte de fonds – avec Bitcoin aussi

D’après le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le Fonds d’affectation spéciale pluripartenaires des Nations Unies pour l’action contre Ebola a généré 117 millions de dollars de promesses de dons. Mais bon nombre d’organisations locales indiquent qu’elles ont encore des difficultés à trouver de l’argent.

À Freetown, le Sierra Leone Liberty Group (SLLG), une organisation de jeunes Sierra-Léonais qui font la promotion de la prospérité par le biais de l’entrepreneuriat, s’est tourné vers Bitcoin pour financer ses interventions de réponse à Ebola. Cette monnaie numérique permet d’effectuer des transactions électroniques sans banque ou autre intermédiaire.

« Il est souvent difficile de recevoir et de transférer de l’argent de et vers les pays d’Afrique », a dit Dan McLaughlin, cofondateur du groupe SLLG. « Western Union, par exemple, ou les banques facturent des frais de transfert élevés et bon nombre de personnes n’ont pas de compte bancaire. Mais toutes les personnes qui ont un téléphone portable ou un ordinateur peuvent ouvrir un compte Bitcoin ».

La réponse en temps réel

Alors que le nombre de personnes qui ont besoin d’aide alimentaire ne cesse de croître, le Programme alimentaire mondial (PAM) s’efforce de continuer à satisfaire les besoins en mettant en place une réponse en temps réel.

« Dans cette crise, les structures gouvernementales sont faibles, alors nous n’avons pas beaucoup d’informations sur la localisation des populations », a dit Chris Huddart, le responsable des programmes d’urgence du PAM au Liberia. « Nous devons donc faire appel aux personnes présentes sur le terrain pour avoir une estimation des chiffres ».

Cependant, il ne va pas être facile de déterminer qui sont les bénéficiaires et où ils se trouvent.

Si les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention, CDC) disposent d’un modèle pour évaluer le nombre de cas (chaque cas rapporté équivaut à 1,5 cas réel), le PAM indique qu’il est difficile d’agir en se basant sur des prédictions.

« Nous avons commencé par cibler 30 000 personnes, puis 200 000 personnes, puis 400 000 personnes et maintenant 600 000 personnes en l’espace de quelques mois », a dit Gon Myers, le directeur du PAM en Sierra Leone, avant d’ajouter que l’agence utilisait désormais tous les moyens disponibles pour distribuer de la nourriture (y compris en voiture, en camion et à bicyclette).

Le PAM s’est également engagé dans de nouveaux types de programmes – en Guinée, il supervise la construction de 13 centres de transit qui hébergeront les personnes probablement infectées et de 41 centres communautaires de traitement, par exemple, et il élabore une boîte à outils logistique pour aider ses partenaires à obtenir les équipements dont ils ont besoin pour mettre en place leurs interventions. « Normalement, la construction de centres de traitement ne fait pas partie de notre répertoire. Nous y mettons beaucoup d’énergie. C’est tout nouveau pour nous », a dit Margie Rehm, responsable par intérim des programmes d’urgence en Guinée.

De nouveaux critères de ciblage

Le PAM utilise les statistiques sanitaires et les taux d’infection plutôt que le critère de l’insécurité alimentaire ou de la crise alimentaire dans les trois pays les plus affectés pour organiser ses distributions d’aide alimentaire.

Au Liberia, les zones touchées par l’insécurité alimentaire et qui comptent plus de 50 cas d’Ebola sont prioritaires par rapport aux zones touchées par l’insécurité alimentaire qui ont moins de cas d’Ebola. En Guinée, chaque village qui compte au moins cinq cas d’Ebola a droit à l’aide alimentaire.

« C’est purement logistique », a dit M. Huddart. « [Nous] ciblons les zones qui ont un niveau élevé de transmission d’[Ebola] et sont en situation d’insécurité alimentaire depuis de longues années ».

En Sierra Leone, le PAM a suspendu son programme de repas scolaire (les écoles sont fermées) habituel et ses programmes « nourriture contre travail ». En revanche, il fournit de la nourriture aux centres de traitement de tout le pays et cible les patients souffrant d’Ebola, les travailleurs de santé ainsi que les survivants d’Ebola qui ne sont plus hospitalisés.

Assurer la sécurité lors des distributions

Dans des circonstances « normales », le personnel du PAM travaille avec les communautés pour dresser une liste des foyers vulnérables, imprimer des cartes de ration et distribuer de la nourriture à un point de distribution centralisé. Mais en raison du manque de temps et de capacité ainsi que du risque de contamination, le PAM travaille désormais avec des représentants élus des communautés pour identifier les foyers vulnérables et procéder à des distributions de nourriture en porte-à-porte.

« Le PAM a été contraint de changer sa manière d’opérer en raison des risques engendrés par le contact avec la maladie », a dit M. Myers. « Tous les rassemblements publics ont été interdits en Sierra Leone. [Alors] rassembler des gens pour une distribution alimentaire représenterait un trop grand danger pour les personnes qui risquent de contracter le virus Ebola ».

Le PAM préconditionne les denrées alimentaires dans ses entrepôts. Ensuite, l’agence distribue les colis alimentaires en porte-à-porte avec l’aide de ses partenaires ou elle organise des distributions de telle façon que les familles se présentent individuellement pour éviter les bousculades et les contacts.

Distribuer de la nourriture dans les bidonvilles et d’autres zones densément peuplées constitue un défi particulier, car le risque de créer un attroupement ou d’aggraver les tensions est plus élevé.

« Nous essayons de maintenir le calme en identifiant un site de distribution aux abords du bidonville et en distribuant des cartes de ration à l’avance pour être sûrs que les personnes qui se présentent ont droit à l’aide alimentaire », a dit M. Myers.

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S’il est pour l’instant impossible de convertir les bitcoins en devise locale, les dons, qui arrivent instantanément du monde entier, sont échangés en dollars américains et utilisés pour acheter des marchandises locales. Ce système permet au SLLG de répondre beaucoup plus rapidement qu’il ne pourrait le faire avec des dons reçus dans le cadre d’une campagne Kickstarter ou par PayPal.

Le modèle de collecte de fonds via Bitcoin a été utilisé pour la première fois l’année dernière par une Botswanaise. Elle a collecté 1 500 dollars pour l’organisation non gouvernementale (ONG) internationale SOS Village d’Enfants, qui s’occupe d’orphelins et d’enfants abandonnés.

Le groupe SLLG a déjà récolté environ 2 500 dollars par le biais de Bitcoin. L’argent est utilisé pour distribuer de la nourriture et d’autres produits aux ménages placés en quarantaine.

« La communauté Bitcoin s’est bien mobilisée jusqu’à présent, ce qui est assez excitant », a dit M. McLaughlin. « Ce n’est pas une grande somme d’argent, mais cela fait la différence sur le terrain, et je pense que cela pourrait constituer un atout important dans les prochaines campagnes de collecte de fonds en Afrique ».

Envoi de messages en masse

« L’accent a surtout été mis sur la mobilisation sociale et sur le bon message à faire passer à la population », a dit Shane O'Connor, un membre de l’Unité de technologie pour le développement de l’UNICEF en Sierra Leone. « Et l’une des meilleures façons d’intervenir dans ce genre de situation, c’est de recenser les technologies disponibles sur place et de les utiliser d’une manière innovante ».

Réaliser une campagne d’information en porte-à-porte nécessite beaucoup de temps et d’effectifs, et les bénévoles et travailleurs humanitaires qui y participent sont exposés à un risque accru d’infection. L’UNICEF a donc décidé de travailler avec des opérateurs de téléphonie mobile locaux pour envoyer des messages par SMS en masse aux abonnés. L’agence utilise également les groupes Facebook pour diffuser des informations et lancer des discussions sur Ebola.

« Nous faisons encore du porte-à-porte, mais nous devons informer beaucoup plus de personnes, beaucoup plus rapidement », a dit M. O'Connor. « Grâce aux SMS, nous pouvons envoyer un message à 1,5 million de personnes presque instantanément ».

Les « messages en masse » contiennent des informations générales sur la prévention contre Ebola à toute la population du pays ainsi qu’à des régions spécifiques. Dans un district où l’incidence du virus Ebola est faible, par exemple, les abonnés reçoivent des conseils pour se protéger contre le virus. Dans une zone fortement touchée par Ebola, les populations reçoivent un message sur l’importance des enterrements sécurisés.

Outre les messages textes, l’UNICEF a également commencé à envoyer de courts messages vocaux reprenant des informations similaires afin de renforcer les messages textes et d’atteindre les populations analphabètes.

L’UNICEF travaille aussi en collaboration avec le ministère de la Santé pour entrer en contact avec les professionnels de santé qui sont présents sur le terrain et qui utilisent une application mobile baptisée mHero. mHero permet au Ministère de relayer rapidement des informations aux professionnels de santé disséminés dans tout le pays, de leur donner des informations sur le diagnostic, le traitement et la prévention du virus Ebola et de renforcer les mesures de formation en matière de sécurité.

Les professionnels de santé peuvent quant à eux utiliser mHero pour alimenter en temps réel les bases de données existantes avec les informations récoltées sur le terrain concernant le suivi ou la recherche des contacts.

« Cela n’est rien de très nouveau en soi, mais nous utilisons toutes ces technologies de manière inédite et cela nous permet de réagir plus rapidement et de faire circuler les informations plus largement, ce qui, nous l’espérons, permettra de faire évoluer la situation actuelle », a dit M. O'Connor.

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