Changement climatique : les Afghans en première ligne

Les habitants du nord de l’Afghanistan utilisent rarement l’expression, et pour cause : la plupart ne la connaissent même pas. Mais lorsqu’ils décrivent la manière dont les conditions climatiques toujours plus extrêmes rendent leur vie plus difficile d’année en année, ils énumèrent bon nombre des symptômes du changement climatique. Alors que les Nations Unies alertent dans unnouveau rapport que jamais le changement climatique « irréversible » n’avait affecté autant de monde qu’aujourd’hui, ces Afghans se trouvent en première ligne.

Naim Korbon dit avoir 90 ans, même s’il admet ne pas connaître son âge exact. Ce qui est certain, c’est qu’il est trop âgé pour soulever du ciment comme il le fait. Mais lui et sa famille reconstruisent leurs maisons, dans le village de Rozi Bay, situé dans la province de Balkh au nord de l’Afghanistan.

Plus tôt cette année, le travail de toute une vie a été dévasté par les violentes inondations ayant déferlé sur la région. Les pires qu’aient connus les environs depuis 42 ans, d’après les experts. Près de la moitié du village a été emporté, et avec lui la maison de M. Korbon. Tous les bâtiments de sa rue, certains vieux d’une cinquantaine d’années, se sont effondrés ; les toits s’affaissent, entourés de débris. « Nous reconstruirons tout mieux qu’avant », a dit M. Korbon en attrapant sa pelle.

Les inondations ne sont pas le seul phénomène climatique compliquant la vie des habitants. Dans le village voisin de Baghacha Khan Mula, le représentant local Abdul Jalote Mufakar a montré le sol aride avec résignation. « Ces dernières années, il n’y a plus de récoltes. Seules les amandes continuent de pousser », a-t-il dit.

Ce régime climatique, caractérisé par de longues périodes de sécheresse, de maigres récoltes et des crues soudaines, est un phénomène grandissant dans le nord de l’Afghanistan, où les experts s’accordent à dire que le climat est de plus en plus extrême. Un nouveau rapport cite l’Afghanistan comme étant l’un des 11 pays les plus gravement menacés à l’échelle mondiale, à la fois par le changement climatique et par l’insécurité alimentaire.

La tendance est également aux vagues de froid intenses et tardives, parfois accompagnées de chutes de neige, qui s’abattent en pleine période de floraison pour les cultures et pour les fruits, détruisant ainsi les récoltes. « La saison froide arrive de plus en plus tard chaque année et termine de plus en plus tard », a dit M. Mufakar.

De telles vagues de froid contribuent à intensifier les crues, a expliqué Andrew Scanlon, directeur pays du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) : « Lorsque la neige arrive tard, il fait plus chaud et elle fond plus rapidement. Lorsqu’elle tombe en avril, la neige n’est pas bien consolidée et fond en mai ; tandis que la neige qui tombe en février ou en mars se tasse et tient jusqu’en août ».

Risques élevés

M. Scanlon estime que les températures ont augmenté d’environ 0,8 degré par décennie dans le nord de l’Afghanistan depuis 1982, en admettant toutefois que les données ne sont pas assez fiables pour en avoir la certitude.

Ces changements coïncident avec, et ont partiellement contribué à, un accroissement de la pauvreté chez les habitants de Balkh. Dans les années 1970, une famille tadjike (l’ethnie majoritaire dans la région) du nord du pays possédait en moyenne une centaine de chèvres, une vache et deux bœufs, selon un rapport de l’ONG Action contre la faim. Aujourd’hui, cette moyenne est passée à sept chèvres et moins d’une vache ou d’un bœuf par famille.

Bien que les trois décennies de guerre aient été la principale cause de cet appauvrissement progressif, le changement climatique a également joué un rôle. « Ici, la plupart des gens sont agriculteurs. Autrefois, nous avions beaucoup de bétail, mais après plusieurs années de sécheresse, nous avons été contraints de manger nos animaux », a expliqué M. Mufakar.

Mohibullah Niazi, responsable technique de l’hébergement pour l’Afghanistan du Nord auprès du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC), a dit que le climat pourrait avoir atteint un point d’inflexion.

« Ces trois [dernières] années, les habitants ont connu des crues rapides, des inondations, des glissements de terrain et des avalanches, [tels qu’ils] n’en avaient plus vu depuis 56 ans. »

S’adapter ou mourir

S’adapter à une telle situation requiert une réflexion de fond. M. Scanlon a dit que les Nations Unies, la société civile, les ONG et des groupes afghans locaux encouragaient le tout nouveau gouvernement afghan à développer son programme d’aménagement des bassins versants.

Parmi les variétés susceptibles de profiter de cette nouvelle tendance se trouve précisément celle que le gouvernement afghan et les puissances étrangères cherchent à combattre : le pavot à opium.

Cela impliquerait d’élaborer de nouveaux projets visant la protection de villes individuelles comme celle de Khulm (province de Balkh), qui a échappé au plus gros des crues dévastatrices de ces dernières années grâce à un projet d’aménagement de son bassin versant conçu par le Programme alimentaire mondial (PAM) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Trois barrages recueillent les eaux de pluie et de crue, tandis que deux réservoirs alimentent un système d’irrigation au goutte-à-goutte permettant l’arrosage de 150 hectares de terrain plantés d’arbres. Cela a également permis de stabiliser le sol, réduisant ainsi les risques d’inondation.

D’autres mécanismes d’adaptation sont également employés. Pour réduire les risques d’inondation, les maisons édifiées dans le respect des normes gouvernementales doivent présenter des fondations plus solides, et la brique cuite, plus coûteuse, est utilisée autant que possible pour limiter les risques d’effondrement.

IRIN a eu accès à un document de planification du gouvernement afghan daté de mars 2014, soulignant la nécessité pour les agriculteurs de revoir les variétés qu’ils cultivent.

« Bien que certaines variétés puissent profiter de l’enrichissement des sols en carbone et de la hausse des températures (par ex., le blé dont la période de croissance pourrait bien s’allonger), il est probable que l’intensification et l’allongement des périodes de sécheresse et de crue entraînent une réduction notable de la productivité chez la plupart des espèces », rapporte le document.

Parmi les variétés susceptibles de profiter de cette nouvelle tendance se trouve précisément celle que le gouvernement afghan et les puissances étrangères cherchent à combattre : le pavot à opium. Ces 13 dernières années, le gouvernement américain a investi 7,6 milliards de dollars dans la lutte contre le pavot à opium, le composant de base de l’héroïne, d’après un rapport de l’inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan. Pourtant, sa culture a enregistré un regain dernièrement, notamment parce que le pavot à opium demande moins d’eau que la plupart des autres cultures.

« Les cultures gourmandes en eau intéresseront de moins en moins les agriculteurs, et il est probable que les cultures résistant davantage à la sécheresse, notamment le pavot à opium, gagneront en popularité », a dit M. Niazi.

Le problème réside notamment dans le fait que des villages comme Rozi Bay ne peuvent pas s’en sortir seuls. La plupart des régions affectées par les inondations se trouvent en aval, mais l’origine du problème se trouve bien plus haut, à la source des cours d’eau. « On a tendance à lancer les travaux de protection dans les bassins versants inférieurs pour protéger les [populations], mais il faudrait commencer bien plus haut, dans le Badakhchan, d’où le problème arrive », a dit M. Scanlon en faisant référence à une province montagneuse du nord du pays.

M. Scanlon a dit que cela ne faisait que quelques années que les mécanismes nationaux de communication étaient suffisamment solides pour commencer à recueillir les données météorologiques du pays, permettant ainsi une meilleure compréhension des changements environnementaux. Le PNUE, en collaboration avec le gouvernement afghan et d’autres partenaires, œuvre actuellement à la mise en place d’un centre national de données environnementales. Cela commence à leur permettre de mieux appréhender l’ampleur du problème, notamment dans le but de mettre en œuvre de meilleurs systèmes d’alerte précoce, a-t-il dit. « Nous devons appréhender la complexité [du problème], puis imaginer des solutions à ces situations complexes », a-t-il dit.

M. Scanlon, qui a pris garde de ne citer aucune ville en particulier, a suggéré qu’un débat s’imposait sur la faisabilité d’une reconstruction systématique de régions où le climat promet de devenir de plus en plus extrême dans les années à venir. D’après lui, il serait préférable de déplacer les communautés vers des régions plus en altitude plutôt que de continuer à investir dans la reconstruction de régions sujettes aux inondations.

Mais dans une région où l’attachement à la terre est considérable, de telles mesures sont vouées à se heurter à une farouche opposition. M. Mufakar cite l’exemple édifiant d’un homme ayant quitté son village suite aux inondations pour refaire sa vie dans la capitale de la province, Mazar-i-Sharif. « Quand je le vois aujourd’hui, il ne fait que pleurer – avant il possédait des terres, désormais il n’a plus rien », a-t-il dit.

Mais à Rozi Bay, M. Korbon n’a guère le temps de se montrer pessimiste face au changement climatique. Il pointe du doigt les fondations flambant neuves et les briques cuites, persuadé que le problème est réglé une bonne fois pour toutes.

« Nous avons emprunté plus [que ce que l’ONG nous a donné], pour n’avoir à le faire qu’une seule fois, pas une de plus », a-t-il dit. Les météorologues ne sont pas aussi catégoriques.

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