Au Yémen, les « comités populaires » alimentent les oppositions

Sérieux et stoïque, Yahia Abu Talib ne doute pas de l’importance de son rôle. « Nous protégeons les maisons et les mosquées" dit-il en faisant référence aux « comités populaires » dont il fait partie.

M. Abu Talib, qui monte la garde dans un quartier mixte de Sana’a, la capitale yéménite, se présente comme un « surveillant social » du groupe houthi Ansar Allah, ou « Partisans de Dieu ».

Dans le même secteur, près d’Hayal Street, un jeune homme, l’AK-47 en bandoulière, se présente comme un élève en neuvième année. Il est chargé de surveiller un entrepôt du gouvernement. Il va à l’école pendant la journée et monte la garde pendant une partie de la nuit. « [Je suis ici] pour défendre le Yémen », dit-il.

Ces deux hommes font partie d’une nouvelle réalité dans la capitale du Yémen. En septembre, après une dizaine d’années de conflits intermittents contre le gouvernement et les tribus alliées, les Houthis – un groupe musulman chiite zaïdite – ont avancé depuis leur base de Sa’dah, dans le nord, prenant le contrôle d’une grande partie de la capitale.

Depuis, bien qu’ils aient officiellement accepté de se retirer, ils restent en réalité des acteurs de pouvoir dans la capitale. Le 31 octobre, ils ont donné dix jours au président Abdrabuh Mansur Hadi pour former un nouveau gouvernement, faute de quoi un « conseil de salut national » prendrait sa place.

Des comités populaires – composés d’habitants, de sympathisants houthis non originaires de Sana’a et en particulier de jeunes hommes armés – se sont multipliés à de nouveaux postes de contrôle improvisés à travers la ville, agissant comme des systèmes de surveillance de quartier. Ils disent être principalement des bénévoles et contrôlent les voitures et les habitants pour s’assurer qu’ils ne représentent aucune menace.

Leurs sympathisants disent que ces comités ont ramené l’ordre dans une ville où le gouvernement a éprouvé des difficultés, ces dernières années, à garantir une sécurité basique. Leurs opposants leur reprochent de constituer une force partisane dans un conflit bipolaire et craignent que leur présence encourage les groupes rivaux à prendre les armes, ce qui engendrerait davantage de violence dans la ville. Ils accusent aussi les Houthis d’étouffer violemment les opinions divergentes. Plusieurs membres d’Islah, un parti islamiste influent au Yémen, ont refusé de répondre à nos questions pour cet article par peur de représailles.

Les Houthis déclarent avoir à coeur l’intérêt national et protéger tout le monde, y compris leurs opposants politiques. Mais l’opposition n’est certainement pas de cet avis.

Le 9 octobre, un kamikaze a fait exploser la bombe qu’il transportait près d’un poste de contrôle d’un rassemblement houthi place Tahrir, au centre de la ville. L’explosion, qui a fait près de 50 morts et une centaine de blessés, a été revendiquée par Ansar Al-Sharia, un groupe lié à Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA). Le groupe avait averti qu’il réagirait avec force à la décision des Houthis d’occuper Sana’a.

Les violences ont alimenté les oppositions au sein de la population. « Les rues sont politisées », a dit à IRIN George Abu Al-Zulof, représentant du Haut Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) au Yémen. « Lorsque vous parlez à des gens qui sont avec les Houthis, ils sont contents. L’opposition se sent menacée et vulnérable. »

Selon M. Abu Al-Zulof, les médias partisans ont contribué au problème en publiant sans les vérifier des informations présentant les opposants politiques sous un jour négatif. « Cette incompréhension a engendré la crainte », a-t-il dit.

Impact sur les civils

L’avancée des Houthi a fait suite à la démission de l’ancien président Ali Abdullah Saleh, qui a renoncé au pouvoir après quatre ans de soulèvements contre l’autorité politique qui ont culminé par des manifestations massives contre le gouvernement en 2011. L’ambassadeur yéménite au Royaume-Uni, Abdullah al-Radhi, a récemment averti que le pays risquait de sombrer dans la guerre civile.

Pourtant, après les violences de fin septembre, un calme fragile s’est emparé de la capitale depuis que les Houthis et d’autres partis politiques ont signé un accord de paix avec le gouvernement sous l’égide des Nations Unies. Malgré des attentats occasionnels, les forces Houthi semblent déterminées à garder le pouvoir.

Le 3 novembre, cependant, l’un des signataires de l’accord de paix – dirigeant de l’un des principaux partis libéraux du Yémen – a été assassiné. Si aucun groupe n’a revendiqué cet attentat, la mort de Mohammed Abdel Malek al-Mutawakel a ravivé les craintes d’attaques contre ceux qui coopèreraient avec les Houthis.

En privé, les sympathisants Houthis eux-mêmes expriment leurs craintes quant à l’incapacité de leurs combattants à maintenir la paix indéfiniment. Le lendemain de l’attentat suicide, la voiture d’Ibrahim Al-Mahatawi, un Houthi de 23 ans, a été prise pour cible avec un engin explosif. M. Al-Mahatawi a survécu, mais il doit se faire opérer pour des blessures occasionnées par l’explosion.

Ansar Al-Sharia a revendiqué cet attentat. Le groupe soutient que M. Al-Mahatawi est le neveu d’un religieux zaïdite influent qui porte le même nom de famille. Ibrahim a nié être un parent de ce dernier, tout comme plusieurs autres sources houthis.

« Je savais [qu’Ansar Al-Sharia] attaquait Ansar Allah, mais je ne pensais pas que je serais attaqué personnellement », a-t-il dit. Il a qualifié l’incident d’acte « contraire à l’islam » et en a attribué la faute à l’ingérence de « [services de] renseignement étrangers au Yémen ».

Ceux qui ne s’intéressent pas à la politique – comme Abdulla Ameen Senan, 25 ans – voient eux aussi leur vie bouleversée. Lorsqu’on lui demande s’il s’identifie à un parti politique en particulier, M. Senan répond : « Je cherche juste du travail. C’est tout. »

Cela s’avère plus difficile qu’il le pensait. Il vient d’être diplômé et son beau-frère allait lui prêter de l’argent pour monter une petite entreprise grâce aux profits de la vente de son épicerie. Mais avec l’avancée des Houthis, l’acheteur s’est rétracté, interrompant ainsi le rêve de M. Senan.

« Les gens essayent d’avoir une vie normale, mais ils passent leur temps à attendre de voir ce qui va se passer », dit M. Senan. « Personne ne sait ce qui va se passer ». Il rejette l’idée que les Yéménites souhaitent se battre pour des questions de religion. Selon lui, la plupart de ses concitoyens cherchent juste à nourrir leur famille.

Jane Novak, analyste indépendante spécialiste du Yémen, a souligné que le conflit Houthi-AQPA était alimenté par des frustrations concernant la sécurité et le coût de la vie dans un pays où environ la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les manifestations des Houthis ont été déclenchées par la décision du gouvernement de cesser les subventions sur les carburants, qui a conduit à une hausse des prix de 50 pour cent en une nuit.

« Même s’il y a plus de tensions religieuses que par le passé, ce que veut tout le pays, c’est du travail », a-t-elle dit.

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