A la rencontre des Israéliens qui cueillent des olives palestiniennes

Annie Slemrod

Rédactrice Moyen-Orient

Il fait encore nuit lorsque le minibus entre dans Jérusalem et passe prendre des Israéliens pour les amener dans le Territoire Palestinien Occupé (TPO). A l'arrière du véhicule, leur leader, un rabbin, enfile un châle et prie à voix basse.

Recevoir la visite d'Israéliens au moment de la récolte des olives - qui a lieu en automne - rend les villageois palestiniens particulièrement nerveux. L'année dernière, les Nations Unies ont noté que 38 532 arbres avaient été détruits ou endommagés lors d'incidents impliquant des colons israéliens entre 2009 et la fin du mois d'août 2013. Ces incidents font partie d'une stratégie que l'on appelle les attaques « avec un prix à payer » (price-tag attacks) : elles sont le fait de colons et interviennent souvent en réaction à des mesures gouvernementales qui vont à l'encontre de leurs revendications ou à la suite de violences palestiniennes perçues.

Mais ces Israéliens, armés de chapeaux de soleil et de bouteilles d'eau, sont venus offrir de l'aide et non pas détruire.

Alors qu'Abu Rami, le conducteur palestinien doté d'une belle moustache, s'arrête pour prendre les derniers bénévoles du jour, le Rabbin Yehiel Grenimann, le directeur des opérations de l'organisation Rabbis for Human Rights (Les Rabbins pour les droits humains, RHR), vient à l'avant du minibus et annonce qu'il prendra la destination de Bil'in, un village palestinien à cheval entre Israël et la Cisjordanie.

Les bénévoles ne connaissaient pas leur destination avant de monter dans le bus - il s'agit d'une mesure de sécurité, car la récolte des olives, qui débute généralement après les premières pluies d'automne, est l'un des dossiers épineux du conflit israélo-palestinien. Lors de la récolte de 2013, l'organisation israélienne des droits de l'homme B'tselem a fait état de 27 cas de violences sur des cueilleurs et de dégâts matériels causés par des colons israéliens extrémistes.

Cette année, des arrestations ont été effectuées après que des Israéliens ont été accusés d'avoir attaqué une famille palestinienne qui cueillait des olives à Kfar Yassuf, un village de Cisjordanie.

Les bénévoles israéliens espèrent servir de tampon pour lutter contre ces violences. Ils récoltent des olives dans les zones les plus proches des colonies problématiques et relèvent tous les incidents qui s'y déroulent.

Yariv Mohar, le porte-parole de l'organisation RHR, dit que « lorsque les bénévoles et les caméras sont là, [les colons] ont peur que [leurs actions] ne soient rendues publiques, alors parfois ils nous prennent plus au sérieux. Certains hésitent [à passer à l'attaque] ».

Les bénévoles proposent également de l'aide quand, suite aux restrictions imposées par le gouvernement, les Palestiniens manquent de temps et de main-d'ouvre pour récolter leurs olives.

La « zone de jointure »

C'est le cas à Bil'in, où le mur de sécurité israélien, qui a été érigé en 2003, a séparé le village de la plupart de ses terres agricoles, ce qui a déclenché des manifestations hebdomadaires. Israël soutient que le mur est nécessaire pour protéger ses citoyens des attaques terroristes ; les opposants affirment qu'il restreint leur liberté de mouvement et qu'il équivaut à une saisie des terres palestiniennes.

La « zone de jointure » entre le mur et la frontière sert apparemment de zone tampon de sécurité entre les villes ou colonies israéliennes et les villages palestiniens. La plupart des oliveraies du village de Bil'in se trouvent dans cette zone, dans une vallée où de nouvelles constructions sont en cours dans la colonie ultra-orthodoxe de Modi'in Illit (qualifiée par la communauté internationale d'implantation illégale).

Les villageois ont besoin d'un permis délivré par l'armée israélienne pour accéder à leurs terres, mais ces permis sont parfois difficiles à obtenir. Ils ne peuvent entrer que lorsque l'armée les y autorise. Le jour où les bénévoles de l'organisation RHR sont venus, les Palestiniens ont été avertis qu'ils devaient se présenter aux portes de la zone à 7h du matin - soit deux heures et demie avant leur ouverture.

Fatimeh, qui secouait les branches supérieures d'un arbre avec un petit X, a dit qu'elle et ses enfants en âge d'aller à l'école étaient les seuls membres de sa famille à avoir eu l'autorisation de récolter les olives. Son mari et ses fils aînés n'y ont pas été autorisés.

L'aide des bénévoles a été une bénédiction cette année pour Fatimeh qui est propriétaire d'une quarantaine d'arbres ; comme beaucoup de Palestiniens, elle a besoin de la récolte des olives pour subvenir à ses besoins. Environ 80 000 familles dépendent du commerce de l'olive, qui rapporte plus de 100 millions de dollars par an et représente 14 pour cent des revenus agricoles du TPO.

Fatimeh était contente de recevoir le groupe de six bénévoles et, si elle et Ellen, une guide touristique depuis peu à la retraite, n'ont pas de langue commune, l'Israélienne a vite trouvé un seau et s'est mise au travail.

Ellen n'aime pas trop parler des questions des droits de l'homme, qui lui tiennent pourtant à cour. « Mais je peux cueillir des olives, même si je n'en parle pas très bien ».

Cela fait une dizaine d'années qu'elle participe aux récoltes : « Je suis israélienne, je suis là, et peut-être qu'ils [les Palestiniens] peuvent voir une autre sorte d'Israélien, différent d'un colon ou d'un soldat perdu et en colère ».

Fatimeh était contente d'avoir de la main-d'ouvre supplémentaire : « Ce sont des gens biens s'ils viennent ici. Cela peut être dangereux ». Plus important, dit-elle dans un sourire, « J'espère qu'ils travaillent bien ».

Mohammad Mansour, qui est propriétaire de 19 arbres dans l'oliveraie, est reconnaissant de l'aide qui lui a été fournie, mais il n'a pas eu autant de travail qu'il l'espérait. Il n'a pas l'autorisation de s'occuper de ces arbres autant qu'il le souhaiterait, alors ils ne produisent pas de fruits. Il prend une branche décharnée, sans fruits : « Les arbres ne produisent plus autant qu'avant ».

Louanges et controverses

L'organisation RHR participe aux récoltes depuis une dizaine d'années. Elle lutte pour les droits de l'homme dans le Territoire Palestinien Occupé et en Israël. Son actuel président, le Rabbin Arik Ascherman, a lancé une campagne de désobéissance civile ; il s'est placé devant un bulldozer qui détruisait la maison d'un Palestinien de Jérusalem-Est.

M. Grenimann lui-même a été arrêté une fois et détenu à plusieurs reprises, mais il pense que son action est fondée sur la tradition juive.

« Nous lisons [durant la lecture hebdomadaire de la Torah]. que tous les êtres humains sont créés à l'image de Dieu . Ce n'est pas comme si nous inventions quelque chose qui n'était pas là [dans les textes sacrés] ».

Les rabbins rassemblent 10 à 15 bénévoles par jour. Ils ramènent parfois des groupes fréquentant les synagogues et des étudiants rabbiniques. Mais le nombre de bénévoles a diminué ces dernières années, dit M. Grenimann, notamment parce que certains Palestiniens hésitent à accepter de l'aide, car cela constitue une « normalisation » des relations avec Israël. RHR est une organisation sioniste, mais ses membres ont des définitions différentes du sionisme.

M. Mansour ne se préoccupe par de recevoir de l'aide des Israéliens. « Nous travaillons bien ensemble. Ce sont les dirigeants qui ne veulent pas que nous soyons de bons voisins ».

Selon M. Grenimann, une autre raison pour laquelle il y a moins de bénévoles est que « la gauche a reculé en Israël, c'est un fait ».

La guerre qui a éclaté cet été entre Israël et le Hamas, la faction militante palestinienne qui contrôle Gaza depuis 2007, a été dure pour la gauche israélienne. Les critiques virulents de la guerre ont été qualifiés de traitres et certains ont reçu des menaces de mort, alors que les extrémistes de droite gagnaient du terrain.

Yoel, un agriculteur à la retraite de 78 ans qui porte une casquette grise, cueille des olives régulièrement. Il s'intéresse peu aux divisions gauche-droite. Ce vétéran de plusieurs guerres dit que sa participation hebdomadaire est sa façon à lui de soigner son trouble de stress post-traumatique (TSPT).

« Pour moi, l'occupation est le traumatisme et la racine des problèmes culturels et économiques en Israël », dit Yoel.

« Honnêtement, c'est probablement égoïste de ma part. Je sais que [les Palestiniens] pourraient se passer de moi, mais cela m'aide peut-être à surmonter la culpabilité », dit-il ouvertement.

Lorsqu'Abu Rami revient chercher les bénévoles l'après-midi, ils ont partagé un repas avec leurs hôtes palestiniens et ont été affectueux avec la petite fille de M. Mansour. Les Israéliens peuvent partir immédiatement, mais les habitants ne peuvent pas rentrer chez eux tant que les soldats n'ouvrent pas les portes. Ils devront patienter quelques heures.

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