Exportation du virus Ebola : qui est réellement menacé ?

Plus de 50 pour cent des Américains déclarent craindre une épidémie massive d’Ebola sur leur territoire, selon un sondage Harvard réalisé plus tôt ce mois-ci, mais le véritable risque est que la propagation du virus se poursuive en Afrique de l’Ouest, disent les experts de la santé.

Contrairement aux États-Unis, qui disposent à l’heure actuelle de quatre unités de mise en quarantaine spécialisées et d’un accès à des laboratoires de pointe, du matériel médical, des équipements de protection et des médicaments, ainsi qu’à des médecins et des infirmiers spécialement formés à la lutte contre les infections, de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest restent mal préparés pour faire face à l’arrivée potentielle d’un cas d’infection par Ebola.

« Du fait de leurs ressources limitées en matière de médecine et de santé publique, ces pays peuvent avoir des difficultés à identifier rapidement et à répondre efficacement à l’importation de cas d’infection par Ebola », a dit Kamran Khan, professeur au service des maladies infectieuses de l’université de Toronto et co-auteur d’une nouvelle étude sur les risques de propagation à l’international de l’épidémie d’Ebola frappant l’Afrique de l’Ouest par le biais du transport aérien.

Le risque d’une propagation du virus par le biais des liaisons aériennes commerciales est réel. Deux cas ont déjà été exportés par des passagers aériens : l’un au Nigéria, et l’autre aux États-Unis. Dans les deux cas, les voyageurs ont infecté d’autres personnes avant que l’épidémie ne soit contenue. M. Khan et son équipe ont entrepris d’évaluer l’étendue véritable d’un tel risque.

Leur évaluation, publiée la semaine dernière dans la revue londonienne The Lancet, a révélé que pas plus de trois passagers infectés quitteront les pays affectés chaque mois entre aujourd’hui et la fin de l’année, même en l’absence de dépistage aux aéroports de départ.

Cette évaluation tient compte des horaires des compagnies aériennes, des registres de circulation aérienne et des prévisions de cas d’infection en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone pour les mois à venir.
De plus, les auteurs soulignent que la plupart de ces pays sont faiblement peuplés et, qu’à l’exception du Nigéria, les voyages aériens à l’international n’y sont pas monnaie courante.

De nombreuses compagnies ont suspendu leurs liaisons aériennes au départ de Freetown, Conakry et Monrovia, et les voyages d’affaires ont ralenti du fait de l’épidémie, ce qui a encore réduit le nombre de passagers.

Le Ghana et le Sénégal, les deux pays les plus menacés

En plus de calculer le nombre de personnes quittant la zone Ebola par avion, M. Khan et ses collègues se sont penchés sur leurs itinéraires. En 2013, seuls 29 pour cent des voyageurs africains se sont rendus dans des pays riches, avec Paris et Londres en tête des destinations.

La plupart des autres voyageurs africains ont rallié des pays à revenu inférieur ou moyen inférieur, essentiellement en Afrique de l’Ouest. Le Ghana arrive en tête des destinations avec 17,5 pour cent du trafic de passagers, suivi du Sénégal avec 14,4 pour cent. La Gambie (6,8 pour cent), la Côte d’Ivoire et le Maroc (à peine plus de 5 pour cent chacun) arrivent ensuite, derrière Londres et Paris. Le Nigéria (neuvième position) et les États-Unis (douzième position) sont légèrement moins menacés que la Chine.

« La meilleure approche pour réduire les risques pour la communauté internationale est de contrôler l’épidémie à sa source. Le dépistage des voyageurs à leur arrivée aux aéroports en dehors d’Afrique de l’Ouest confère un sentiment de sécurité, mais n’offrira au mieux que très peu de résultats. »

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) se dit davantage préoccupée par le risque de propagation d’Ebola dans les pays partageant une frontière terrestre avec la région affectée, comme la Côte d’Ivoire, le Mali, le Sénégal et la Guinée-Bissau, et dans les pays partageant d’importants axes de transport de voyageurs et de marchandises avec les pays affectés, comme le Cameroun, le Burkina Faso, le Soudan du Sud, la Mauritanie et la Gambie.

« Nous reconnaissons qu’il [le virus Ebola] peut voyager n’importe où, aux États-Unis, en Espagne… mais ces pays sont par ailleurs déjà très bien préparés pour affronter une maladie telle qu’Ebola », a dit Isabelle Nuttall, directrice du Réseau mondial d’alerte et d’intervention en cas d’épidémie de l’OMS. « Nous sommes davantage préoccupés par les pays frontaliers. Il faut vraiment qu’ils soient mieux préparés. »

Au Sénégal, seul un hôpital (l’hôpital principal de Fann, à Dakar) a mis sur pied une unité de mise en quarantaine pour accueillir les malades d’Ebola. C’est là que l’étudiant guinéen, testé positif peu de temps après avoir rejoint le Sénégal par la roue, a été pris en charge au mois d’août.

Cinq autres centres de traitement devraient ouvrir le long de la frontière sénégalaise avec la Guinée, d’après le service de contrôle des épidémies du ministère de la Santé, mais les travaux n’ont pas encore commencé.

Au Ghana, trois petites unités de traitement sont en construction dans les régions de Tema, Kumasi et Tamale. À Accra, la capitale, des cas suspects ont été identifiés dans trois hôpitaux universitaires, avant d’être transférés vers l’un de ces centres. Mais les progrès sont lents, disent les journalistes locaux.

Une aiguille dans une meule de foin

Des procédures de dépistage - prise de température et bref questionnaire médical - sont désormais en place pour tous les passagers à l’arrivée et au départ des trois aéroports internationaux en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone. Si ces mesures avaient existé à l’époque, elles auraient certainement permis de détecter Patrick Sawyer, l’homme qui a exporté Ebola au Nigeria, puisqu’il était déjà malade au moment de prendre l’avion.

En revanche, elles n’auraient pas permis de détecter le Libérien Thomas Duncan, qui ne présentait aucun symptôme avant son arrivée aux États-Unis en septembre.

Les États-Unis contraignent les passagers en provenance de n’importe lequel des trois pays affectés faisant escale dans l’un des cinq aéroports du territoire à se soumettre à une procédure de dépistage complète avant de poursuivre jusqu’à leur destination finale.

Aux aéroports d’Accra et de Dakar, des médecins prennent la température de tous les passagers en provenance de l’une des plateformes de transit de la région, comme Casablanca.

Mais pour des pays comme le Royaume-Uni, par exemple, qui n’accueille aucun vol direct en provenance de ces trois pays, dépister les passagers en correspondance à leur arrivée revient à rechercher une aiguille dans une meule de foin. Les auteurs de l’article de la revue The Lancet ont calculé qu’il faudrait passer au crible plus de 2 500 voyageurs avant de tomber sur quelqu’un ayant mis les pieds au Libéria, en Guinée ou en Sierra Leone dans les 21 derniers jours.

À leur arrivée à l’aéroport d’Heathrow la semaine dernière, certains passagers en provenance des pays d’Afrique de l’Ouest frappés par Ebola ont été surpris de se voir demander s’ils souhaitaient se soumettre à une prise de température. Le personnel chargé des contrôles à Londres ne semblait pas juger leur cas suffisamment urgent pour les y contraindre, influencé peut-être par les conseils d’experts décrivant cette pratique comme très peu efficace pour détecter d’éventuels porteurs du virus Ebola.

« La meilleure approche pour réduire les risques pour la communauté internationale est de contrôler l’épidémie à sa source », a dit M. Khan. « Le dépistage des voyageurs à leur arrivée aux aéroports en dehors d’Afrique de l’Ouest confère un sentiment de sécurité, mais n’offrira au mieux que très peu de résultats. »

eb/jl/cb-xq/amz