La construction de l'État somalien

L'accord de réconciliation signé ce mois-ci par la Somalie et le Puntland est considéré par certains comme une avancée importante pour la stabilité et la construction de l'État à la suite de plusieurs décennies de guerre civile et rejeté par d'autres comme la cause potentielle d'une nouvelle escalade de violences interclaniques.

L'accord signé le 14 octobre par le gouvernement fédéral de la Somalie, basé à Mogadiscio, et l'État autonome du Puntland couvre des thèmes tels que les relations bilatérales, les frontières politiques faisant l'objet de litiges et la sécurité nationale.

La République indépendante autoproclamée du Somaliland, qui se trouve à l'ouest du Puntland, dit se sentir menacée par la création potentielle d'une force militaire conjointe évoquée dans l'accord.

Le fédéralisme et ses failles

En vertu de la constitution provisoire, les « États membres fédéraux » sont les futures pierres d'assise d'une Somalie plus stable. Or, le processus mis en oeuvre pour les créer a été très controversé. L'accord du 14 octobre a notamment pour objectif de rassurer le Puntland sur le fait que l'État des régions du centre, un nouvel État reconnu par le gouvernement fédéral somalien, n'inclura aucun des territoires actuellement placés sous la juridiction du Puntland. (En juillet, le Puntland a coupé les ponts avec Mogadiscio parce qu'il croyait que les autorités fédérales souhaitaient inclure la province de Mudug, située dans le nord du Puntland, dans l'État des régions du centre.)

L'accord du 14 octobre, approuvé par les représentants des Nations Unies, de l'Union européenne et de l'Autorité intergouvernementale sur le développement (IGAD), « lève tout malentendu entre les deux parties et inaugure une nouvelle ère de collaboration et de coopération destinée à faciliter le déroulement du processus de construction de l'État au niveau du pays et des États et à régler les questions d'ordre sécuritaire », comme l'indique sa clause finale.

Nuur Mohamud Sheekh, un conseiller politique chevronné qui travaille pour l'IGAD, un regroupement de pays de la région, a expliqué pourquoi cet accord est déterminant.

« L'importance de l'accord réside dans le fait qu'il normalise les relations entre le gouvernement fédéral de la Somalie et le Puntland. Avant sa signature, celles-ci étaient au plus bas et empreintes de méfiance, surtout après que le gouvernement de Mogadiscio eut apporté son soutien à la formation de l'État des régions du centre », a-t-il dit à IRIN.

Le représentant de l'Union africaine, Maman Sidikou, a dit que l'accord pourrait « servir de modèle pour résoudre les différends dans d'autres régions somaliennes afin que tous les efforts puissent être mis en oeuvre pour assurer la paix et la prospérité pour tous les Somaliens ».

Certains leaders du nouvel État des régions du centre ne sont pas du même avis. Ils ont manifesté leur indignation à la suite de la signature de l'accord, qui, à leur avis, renforce la division de la région de Mudug en fonction des territoires occupés par les divers clans.

« Cet accord va à l'encontre de la constitution provisoire de la Somalie, qui stipule clairement que les États membres fédéraux doivent être créés en fusionnant au moins deux régions [complètes] qui existaient avant la chute du dernier gouvernement central somalien [en 1991] », a dit Hassan Mohamud Hayl, président du parlement à Galmudug, l'une des régions faisant partie du nouvel État.

« Cet accord ravivera les conflits et dressera les habitants de Mudug les uns contre les autres. Cela doit s'arrêter », a-t-il dit à IRIN.

« Si le gouvernement ne revoit pas cet accord, nous serons forcés de reconsidérer nos relations avec lui », a dit Ugaas Abdi Dahir, un aîné influent de Galmudug.

Selon l'analyste politique Abdikadir Suleiman Mohamed, l'accord « divise les habitants en fonction de leur appartenance clanique parce qu'il laisse entendre que les zones [situées dans le nord] de la région [de Mudug], qui sont habitées par les Darod, seront gouvernées par le Puntland, tandis que celles habitées par les Hawiye seront gouvernées par les Hawiye, et ce, même s'il y a d'autres habitants [de la région de Mudug] qui n'appartiennent pas à ces deux grands clans ».

« Le fédéralisme doit s'appuyer sur la géographie et non pas sur les considérations claniques », a-t-il dit à IRIN, ajoutant que l'accord pourrait encourager les leaders d'autres États membres fédéraux à empiéter sur les États voisins sous prétexte que certains clans y prédominent.

« Je doute que cet accord mène quelque part, car il est inconstitutionnel. Par ailleurs, la commission nationale pour le fédéralisme et la délimitation des frontières n'a pas encore été créée », a signalé Abdikadir Suleiman Mohamed.

Pour Cedric Barnes, directeur du projet Corne de l'Afrique de l'International Crisis Group (ICG), l'accord du 14 octobre « est symptomatique de l'approche ad hoc qui est adoptée par rapport au fédéralisme et qui se caractérise par l'absence de dialogue national plus large [.] »

« La mission des Nations Unies en Somalie, le gouvernement fédéral de la Somalie, l'IGAD, l'Union européenne et les autres donateurs sont maintenant pris dans un cycle perpétuel d'accords locaux et partiels ayant pour but de respecter une série d'échéances extérieures qui n'ont jamais donné de bons résultats politiques en Somalie », a-t-il ajouté.


Méfiance dans le Somaliland

Un haut responsable du gouvernement du Somaliland, une région du nord-ouest du pays qui s'est autoproclamée indépendante en 1991 et dont les relations avec Mogadiscio sont tendues, a dit à IRIN : « La seule nouveauté, c'est qu'ils [le Puntland et la Somalie] souhaitent créer une armée conjointe dans le but de menacer le Somaliland. »

« En tant que gouvernement, nous suivons de près l'évolution de la situation et nous répondrons de manière appropriée à toute tentative de perturbation », a dit Mohamed Osman Dube, le directeur administratif du ministère de l'Intérieur du Somaliland.

M. Dube a dit que les autorités de Mogadiscio « avaient déjà été impliquées dans des activités anti-Somaliland », notamment dans la région de Sool, dont certaines parties sont revendiquées à la fois par le Somaliland et par le Puntland.

Selon le rapport réalisé en 2014 par un Groupe de contrôle désigné par les Nations Unies, dans la région de Sool, « des forces du Somaliland se sont heurtées [au cours de la dernière année] à des forces du Puntland et à des milices fidèles à Khatumo, une organisation politique reposant sur le clan des Dhulbahante qui milite en faveur de la création d'un État régional au sein de la Somalie et de sa séparation du Somaliland ».

« La région est particulièrement sujette à des conflits compte tenu des revendications antagoniques du Somaliland, du Puntland et de Khatumo sur le territoire riche en pétrole qui s'y situe et des querelles politiques entre les Dhulbahante, dont la loyauté se partage entre le Puntland, Khatumo et le Somaliland », indique le rapport.

« Cette situation a conduit à la militarisation de la zone, notamment depuis novembre 2013, et à des liens dans certains cas avec [le groupe djihadiste] Al-Chabab et dans d'autres avec le gouvernement fédéral », ajoute-t-il.
Des permis d'exploration pétrolière dans la région de Sool et à proximité ont été délivrés par les autorités du Somaliland, du Puntland et de la Somalie. Dans certains cas, plusieurs permis ont été délivrés pour le même territoire.

« Le Somaliland se sent menacé [par l'accord] en ce qui concerne la gestion des richesses pétrolières et gazières : si les autorités du Puntland prêtent allégeance à Mogadiscio, il est plus probable qu'elles acceptent des directives du gouvernement fédéral en ce qui concerne les permis pétroliers dans l'ensemble de la Somalie, même si elles ont signé leurs propres permis », a expliqué un analyste politique régional qui a demandé à garder l'anonymat.

Le Somaliland travaille actuellement au développement d'une unité de protection pétrolière (Oil Protection Unit, OPU) ayant pour mandat d'assurer la sécurité des entreprises qui effectuent des études sismiques. Certains s'inquiètent que la présence de cette unité déstabilise les régions riches en pétrole.

Selon M. Sheehk, de l'IGAD, « Mogadiscio et [la capitale du Somaliland] Hargeisa ont engagé un dialogue avec l'aide de la Turquie et du Qatar. On peut se réjouir de voir que les deux camps se parlent et se prennent au sérieux, même s'il n'y a pas eu d'avancées significatives pour le moment ».

L'analyste régional a insisté sur le fait que l'accord du 14 octobre devait être accompagné d'efforts en faveur de l'amélioration de la gouvernance.

Si rien n'est fait, « la corruption, la mauvaise gestion, les accords secrets et l'accaparement des biens publics par des petits groupes d'intérêt à Mogadiscio et au Puntland risquent de compromettre l'avancement du processus de construction de l'État », a-t-il dit.

« La question de la corruption est très importante. Les bailleurs de fonds risquent de faire une grosse erreur s'ils n'en tiennent pas compte », a-t-il dit. Il a ajouté que le Puntland et le gouvernement de la Somalie ne s'étaient pas entendus sur le partage des ressources de l'État et qu'ils avaient fait preuve de peu de transparence en ce qui concerne la valeur des contrats pétroliers, des revenus portuaires et des autres biens publics de chacun.

Selon le rapport du Groupe de contrôle, « le détournement systématique et le vol pur et simple de fonds publics sont essentiellement devenus un système de gouvernance [il y a quelques années] » et, dans certains cas, notamment en ce qui concerne les « accords secrets », on peut considérer que la situation s'est aggravée depuis 2012 à la suite de mise en place d'un gouvernement fédéral supporté et financé par la communauté internationale.

L'argument selon lequel « un certain degré de détournement est inévitable, voire acceptable dans le cadre du processus de formation de l'État et de l'exercice du pouvoir compte tenu des circonstances actuelles [.] est non seulement irrecevable compte tenu de l'ampleur des flux financiers irréguliers, mais ne tient pas compte non plus du rôle considérable de la corruption dans l'insécurité chronique dont souffre le pays », indique le rapport.

« Au cours de ses investigations, le Groupe a régulièrement identifié des systèmes de détournement dans lesquels les quantités détournées portaient sur des taux de 70 à 80 %. Il semblerait que les fonds détournés servent à financer des intérêts partisans constituant des menaces pour la paix et la sécurité. »

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