Stigmatisation des Libériens en Amérique

Les immigrés africains installés aux Etats-Unis et originaires des trois pays touchés par Ebola - le Liberia, la Guinée et la Sierra Leone - font face à de fortes pressions pour aider leurs familles et les communautés africaines dévastées. Mais ils sont confrontés à un défi supplémentaire : celui de la stigmatisation.

Pour les habitants de « Little Liberia » (en français, Petit Liberia), un quartier de Staten Island (ville de New York) qui abrite l'une des communautés libériennes les plus importantes à l'étranger, le chemin de l'intégration a été parsemé d'embûches. Des milliers de réfugiés de la guerre civile libérienne s'y sont installés il y a plusieurs décennies. Ils se sont battus pour gagner leur vie, obtenir le statut de résident et s'intégrer à une communauté parfois inamicale. Depuis quelques mois, ils s'efforcent de venir en aide aux familles touchées par le virus Ebola au Liberia.

Cependant, lorsque le patient libérien Thomas Eric Duncan a été testé positif au virus Ebola dans un hôpital de Dallas le mois dernier, « c'est devenu l'enfer ici », a dit à IRIN Oretha Bestman-Yates, présidente de la communauté libérienne de Staten Island (Staten Island Liberian Community).

Lorsque l'hôpital qui emploie Mme Bestman-Yates a appris qu'elle s'était rendue au Liberia au mois de juillet, il lui a été demandé de se mettre en quarantaine. Cependant, même après la période de 21 jours, qui s'est terminée le 5 août, elle dit qu'elle n'a pas encore été autorisée à reprendre le travail.

« Vous avez amené Ebola aux Etats-Unis ! »

Aujourd'hui, Mme Bestman-Yates consacre ses journées à soutenir les résidents qui non seulement sont confrontés au décès d'un membre de leur famille ou d'un ami au Liberia, mais qui éprouvent aussi des difficultés à gagner leur vie ici, chez eux. « Les gens essayent de vous éviter, ils s'éloignent de vous. Certains m'ont dit, « Vous avez amené Ebola aux Etats-Unis », raconte-elle. Bon nombre de Libériens installés à Staten Island travaillent dans des hôpitaux ou des maisons de retraite ; il leur a été demandé de ne pas toucher les patients. « Certains parents disent à leurs enfants de ne pas s'approcher des nôtres à l'école », a-t-elle dit.

A l'annonce de la contamination par le virus Ebola de deux infirmières qui avaient soigné M. Duncan, décédé le 8 octobre, la panique a commencé à gagner la population des Etats-Unis. L'information selon laquelle Amber Vinson, l'une des infirmières, avait pris un vol intérieur avant de ressentir les premiers symptômes de la maladie a avivé les craintes d'une flambée.

Aujourd'hui, l'idée selon laquelle toute personne d'origine africaine peut être porteuse du virus Ebola est de plus en répandue. Et peu importe de savoir si cette personne s'est récemment rendue dans l'un des pays touchés.

Deux étudiants nigérians ont vu leur candidature au Navarro College (Texas) refusée, car le nouveau règlement de l'établissement stipule qu'il n'accepte pas d'étudiants venant de pays affectés par Ebola - le Nigeria a pourtant réussi à maîtriser la petite épidémie qui s'était déclarée dans le pays. Hier [19 octobre], un avion à destination du Nigeria est resté cloué au sol à l'aéroport John-F.-Kennedy, car le personnel a refusé de le nettoyer. Des parents d'une école de Jackson, dans le Mississippi, ont quant à eux décidé de retirer leurs enfants de l'école lorsqu'ils ont appris que le directeur s'était récemment rendu en Zambie - pays d'Afrique australe.

Où se trouve l'Afrique de l'Ouest ?

« Dans une société nombriliste qui voit l'Afrique comme une vague région homogène et évoque le continent comme s'il s'agissait d'un pays, la population n'a pas une compréhension nuancée de la région où la maladie est présente - ni de la façon dont elle se propage », dit Bobby Digi, un militant local de Staten Island. « Les Etats-Uniens ne savent pas grand-chose de l'Afrique - encore moins de l'Afrique de l'Ouest. Ils font des généralités sur toute l'Afrique ».

M. Digi dit que cela fait plusieurs dizaines d'années que les Libériens se battent pour être acceptés à Staten Island, où il existe des tensions de longue date entre eux et la communauté, notamment les Afro-américains nés dans le pays et qui craignent de perdre leurs emplois. Les Libériens ont honte que M. Duncan soit mort dans le pays où ils vivent aujourd'hui, a-t-il dit. Si le département de la santé de la ville de New York a mis en place une campagne de sensibilisation pour informer la population et éradiquer la stigmatisation, M. Digi lui reproche de ne pas avoir su approcher la population libérienne. « Ils n'avaient pas de statistiques de base. Ils m'ont posé des tas de questions. J'étais ébahi », a-t-il dit.

Dallas, la ville où M. Duncan est décédé, abrite une communauté libérienne importante qui fait face à une stigmatisation croissante. Alben Tarty, directeur des communications de l'Association de la communauté libérienne de Dallas-Fort Worth, a dit aux journalistes d'IRIN qu'il avait récemment parlé aux proches de la fiancée de M. Duncan, Louise Troh, qui venait tout juste d'être autorisée à rejoindre sa communauté. « Lorsqu'ils sont sortis de la maison, les gens les ont appelés les personnes qui ont Ebola, les enfants ne doivent pas s'approcher d'eux, une personne s'est littéralement éloignée d'eux en courant. Ils craignent de retourner travailler la semaine prochaine », a-t-il dit.

M. Tarty vit aux Etats-Unis depuis 12 ans. Son ami, qui était médecin à Monrovia, est mort la semaine dernière. Bon nombre de personnes au sein de la communauté libérienne pensent que M. Duncan n'a pas été correctement soigné par le personnel de l'hôpital afin de décourager d'autres Libériens de venir aux Etats-Unis pour se faire traiter.

M. Duncan, qui n'avait ni assurance maladie ni numéro de sécurité sociale, a reçu des soins de moins bonne qualité dans un pays doté de l'un des meilleurs systèmes de soins de santé au monde, a dit M. Tarty, avant d'ajouter : « Il y a tellement de choses qui se passent et qui mettent en colère la communauté libérienne ».

M. Tarty a cependant dit que la communauté libérienne de Dallas était « formidable ». « Nous sommes une communauté très soudée ». Des sommes importantes ont été collectées pour venir en aide aux familles et aux personnels de la santé affectés au Liberia, a-t-il dit.

M. Tarty a dit espérer que la stigmatisation ne sera que le fait d'individus, et non pas d'organisations ou d'employeurs. Beaucoup de gens - y compris des Libériens - « ne comprennent pas comment le virus se transmet », a-t-il dit, avant d'ajouter que les Libériens se stigmatisent eux-mêmes. « On ne peut pas en vouloir à ceux qui ne comprennent pas comment le virus se transmet. Si les Libériens sont encore dans le flou, alors on peut se dire que la communauté est encore plus dans le flou ».

Selon des données empiriques, on note une augmentation de la stigmatisation dans d'autres quartiers de la ville de New York - pas seulement à Staten Island. On entend des commentaires dans les ascenseurs, le métro, les cours de récréation. Lorsqu'une personne d'origine africaine éternue, les gens disent, « J'espère que vous n'avez pas Ebola », a dit Charles Cooper, président du Conseil africain du Bronx (Bronx African Council), qui représente les intérêts des quelque 80 000 habitants du Bronx originaires des trois pays affectés par Ebola et de quelque 200 000 immigrants africains en tout.

M. Cooper, qui a rendu visite à sa famille et ses amis au Liberia l'année dernière, explique que la communauté éprouve déjà des difficultés à rassembler des fonds pour aider les familles affectées sur place. De plus, ceux qui gagnent leur vie en vendant des produits fabriqués au Liberia sur le sol des Etats-Unis, ne peuvent plus obtenir de denrées en raison de la fermeture des frontières et de l'effondrement des économies libérienne et sierra-léonaise. Ils n'ont pas besoin d'être confrontés à la discrimination de leurs voisins.

La politique de l'hystérie

« Cela renforce la stigmatisation existante », a-t-il dit. « Malheureusement, cela ne va pas s'arrêter. Cela va continuer un moment, car le virus Ebola ne sera pas éradiqué dans un avenir proche ». Mais « il faut faire quelque chose face à cette hystérie », a-t-il dit. « Depuis l'apparition d'Ebola, nous travaillons ensemble et nous nous concentrons sur la communauté africaine et sur la prévention à travers le pays ».

Cette hystérie s'est emparée de la classe politique : ainsi, les républicains accusent le président Barack Obama de mal gérer la crise et demandent l'interdiction des vols depuis et vers les trois pays affectés. Les commentateurs de droite s'en donnent à cour joie eux aussi. Phyllis Schlafly, célèbre commentatrice de droite, a dit : « L'idée que n'importe qui peut entrer avec cette maladie est scandaleuse, et c'est la faute d'Obama car il est responsable de cela ».

Elle a dit que M. Obama ne voulait pas que l'Amérique « pense que nous sommes exceptionnels. Il veut que nous soyons comme tout le monde, et si l'Afrique souffre d'Ebola, nous devrions nous joindre au groupe et souffrir aussi ».

Mme Bestman-Yates a dit que, si la stigmatisation à Staten Island « s'accroissait, nous faisons de notre mieux pour informer la population ». Lorsqu'on lui a demandé si la situation pouvait basculer dans la violence, elle a répondu, « J'espère que non », avant d'ajouter que, récemment, un homme l'avait interpellée alors qu'elle répondait aux questions d'une équipe de télévision. Porter son badge « Stop Ebola » dans ce genre de situations lui fait peur, mais elle continue de le faire. « Nous voulons que la population en entende parler. Ce problème ne concerne pas seulement l'Afrique de l'Ouest. Il s'agit d'un problème mondial et nous allons le résoudre grâce à l'éducation ».

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