Freetown est-il en train de livrer un combat perdu d'avance contre Ebola ?

Lors de notre voyage de retour, de Kenema à Freetown, il y a quelques jours, nous avons rencontré Laventa Konneh dans la ville de Moyambo. C'est la seule personne autorisée à sortir de chez elle dans cette ville qui fait l'objet de mesures de confinement, car elle est chargée de la recherche des contacts.

Elle fait du porte-à-porte à Moyambo, afin de distribuer aux habitants des kits contenant du chlore et des gants en caoutchouc et de leur rappeler les mesures de précaution. Elle vérifie si ceux qui ont été en contact avec des personnes atteintes d'Ebola au cours des 21 derniers jours présentent des symptômes de la maladie. Est-ce que les maisons qui abritent des malades touchés par le virus sont stigmatisées dans cette ville ? « Non, il n'y a pas de condamnation sociale ici. Nous pouvons surveiller les personnes qui sont placées en quarantaine chez elles, c'est tout ». Est-ce que tout le monde dit la vérité concernant les maladies dans les familles ? « Certains disent la vérité, d'autres non - certains ont peur », affirme-t-elle.

Quelque 2 896 personnes ont contracté le virus Ebola en Sierra Leone lors de la dernière flambée, et 425 de ces nouveaux cas ont été signalés entre le 6 et le 12 octobre seulement, d'après l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et le ministère de la Santé. La plupart des nouveaux cas concernent la zone de l'Ouest qui comprend la capitale Freetown (172 cas) et les districts voisins de Port Loko et Bombali (161 cas). Bo (22 nouveaux cas) et Tonkolili (27 nouveaux cas), les quartiers du centre, sont également des zones très risquées.

Il est difficile de savoir précisément quelles sont les cliniques opérationnelles dans la capitale, mais la plupart sont de petits établissements, à l'exception du plus grand centre médical du pays ; le centre de traitement d'Hastings, un hôpital public de 200 lits à l'extérieur de la ville.

Une organisation non gouvernementale (ONG) italienne dirige la clinique de Lakka qui a une capacité de 18 lits. Le King's College de Londres gère quelques centres de petite taille, l'hôpital de Maculy Street a ouvert en septembre, l'organisation Save the Children dirigera bientôt une clinique à Kerry Town, dans la banlieue de Freetown. D'ici fin novembre, 750 militaires britanniques viendront construire des centres de traitement et installer des systèmes de logistique, près de 100 médecins britanniques sont déjà sur place.

Mais, d'après le gouvernement et l'OMS, il manque toujours un millier de lits dans la capitale, et le nombre de cas augmente tous les jours. Les malades doivent parcourir 216 kilomètres pour se rendre à Bo et 255 kilomètres pour arriver à Kenema, avant d'être pris en charge par Médecins Sans Frontières (MSF) et la Croix-Rouge.

La riposte est encore « dramatiquement tardive », a déclaré Cristina Falconi, directrice de MSF en Sierra Leone. « Nous n'avons pas seulement besoin de lits, il nous faut [un programme de] lutte contre les infections, une surveillance pour réduire les risques et une assistance au triage. Il nous faut plus d'équipes d'enterrement, plus de laboratoires, plus d'experts, plus de véhicules, plus d'EPI [équipements de protection individuelle], plus de chlore, ce qui est difficile à trouver. » MSF utilise chaque jour 100 kilos de chlore dans ses centres de traitement à Kailahun et Bo.

« Il est urgent que l'aide extérieure arrive le plus tôt possible. Chaque jour compte »

Lors d'un discours (en krio) à l'hôpital d'Hastings, le président Ernest Bai Koroma a déclaré qu'il était urgent que l'aide extérieure arrive le plus tôt possible et que chaque jour comptait.

À cause du manque d'ambulances - il y en a seulement 31 pour desservir tout le pays, même si de nouveaux véhicules sont prévus - les patients attendent des heures, voire des jours avant d'être évacués. Si les moyens des laboratoires augmentent dans la capitale, l'envoi au laboratoire d'échantillons de sang de personnes malades ou décédées peut aussi prendre plusieurs jours. Les résultats d'analyse « passent par deux ou trois niveaux au lieu d'être transmis directement du laboratoire au centre de traitement ou à la famille - qui bien souvent n'est jamais informée des résultats », a affirmé Margaret Harris, porte-parole de MSF et médecin à Freetown.

Les organisations et le gouvernement tentent de mettre en place un système de coursiers à moto, afin que les échantillons et les résultats soient transportés et remis le plus vite possible. « Les échantillons sont livrés de plein de façon différentes », a affirmé Mme Harris. « Parfois, ils viennent de loin. Parfois, ils sont amenés à pied depuis l'hôpital. Il n'y a pas de moyen efficace de faire en sorte qu'ils arrivent rapidement. »

Sidie Yahya Tunis, porte-parole du ministère de la Santé, a déclaré que les autres ministères étaient appelés à mettre à disposition leurs véhicules, afin de lutter contre le virus Ebola.

Davantage de laboratoires sont en cours d'installation, notamment un grand laboratoire chinois, mais début octobre, la zone de l'Ouest accusait encore un retard d'environ 125 échantillons par jour, a déclaré M. Tunis. Ces retards peuvent aggraver le taux de mortalité, car de nombreuses familles sont obligées de vivre au domicile de leurs proches tués par le virus Ebola, parfois pendant plusieurs jours. Ricci, le réalisateur qui m'accompagne, a traversé un quartier où les habitants en colère jetaient des pierres sur les voitures de police, car le corps d'une victime d'Ebola n'avait toujours pas été enlevé trois jours après l'appel de la famille aux autorités. « Nous espérons que les partenaires internationaux vont envoyer plus de spécialistes de prévention des infections, de cliniciens et d'agents de surveillance. Nous n'avons pas vraiment seulement besoin de plus de bureaux ou de réunions », a déclaré M. Tunis.

Les équipes d'enlèvement des cadavres manquent de véhicules

À Freetown, les membres de l'une des équipes de la Croix-Rouge qui prend en charge les dépouilles en Sierra Leone disent qu'ils sont tout simplement débordés par les appels leur demandant d'enlever des corps. Nous avons essayé de les suivre, mais ils avaient seulement une voiture disponible, alors que deux véhicules sont nécessaires pour accomplir leur tâche ; un pour transporter l'équipe, l'autre pour transporter le corps. Le ministère de la Santé leur fournit parfois un second véhicule, mais de façon sporadique.

Après avoir attendu la voiture pendant 24 heures, Ricci a pu les suivre dans les quartiers en périphérie de Freetown où ils vont chercher les corps. Mais au premier domicile où ils sont allés, les résultats d'analyse n'étaient toujours pas arrivés ; ils ont donc dû laisser le corps sur place, ce qui a provoqué un tollé général. Cette procédure va bientôt changer, a déclaré M. Tunis, et les corps seront enlevés systématiquement.

« Nous nous sommes rendus dans une maison où un jeune homme de vingt ans est mort. Les résultats d'analyse n'ont pas non plus été confirmés, mais le jeune homme avait présenté des symptômes du virus Ebola. Les membres de l'équipe - tous des jeunes hommes - enfilaient leur équipement de protection avec le plus grand soin et s'occupaient les uns des autres avant de pénétrer à l'intérieur de la maison. Ils ont désinfecté le corps et les endroits de la maison qui pouvaient être contaminés en vaporisant du chlore, avant de placer la dépouille dans deux sacs mortuaires. L'équipe a transporté le jeune corps sur une civière en suivant un sentier escarpé, étroit et rocailleux. Cette opération exigeait l'aide de plusieurs hommes. Ils l'ont ensuite emmené en voiture jusqu'au cimetière afin qu'il y soit enterré sans risque de contamination. L'ensemble de l'opération a pris 40 minutes », a poursuivi Ricci.

« Le responsable ne portait pas d'EPI et restait donc à l'écart de la maison pour sa sécurité. Je me tenais encore plus loin. Il était difficile d'avoir à filmer sans beaucoup d'interaction directe. Par exemple, le neveu de la personne décédée était présent et, en temps normal, je lui aurais serré la main pour lui présenter mes condoléances et je lui aurais parlé doucement. Mais, il avait sûrement été en contact avec son oncle avant la mort de ce dernier, donc j'ai gardé mes distances et je lui ai juste crié quelques questions de loin. Cela manquait de chaleur humaine - il venait juste de perdre un proche.

« J'ai également dû lutter contre l'instinct de me rapprocher pour filmer, ce qui détournait mon attention du reportage pour me rappeler les risques encourus. Je doutais de tout. Étais-je placé assez loin ? Pendant tout le voyage, il était difficile de faire la part des choses entre des mesures de sécurité nécessaires et une paranoïa démesurée.

Le centre de traitement d'Hastings

Il est impossible de savoir combien de personnes sont mortes chez elles, soignées par leur famille au lieu d'être envoyées à l'hôpital que beaucoup voient seulement comme un mouroir. Le gouvernement et ses partenaires essayent de modifier cette image négative des centres de traitement grâce à des messages d'information diffusés à la radio, des affiches et des discours.

Nous avons visité l'hôpital d'Hastings qui reçoit des malades venus de Freetown, Port Loko et du district de Bombali. Une cérémonie en présence du président Koroma marquait la sortie de 46 survivants du virus Ebola. « Nos frères et soeurs rassemblés ici sont en bonne santé et peuvent maintenant rejoindre leurs communautés. Si vous êtes atteint par Ebola, signalez-le rapidement et vous pourrez survivre. Allez porter ce message ! » a déclaré le président devant les travailleurs sanitaires et les journalistes présents.

« Les enfants sont déjà traumatisés. Ils ont vu des cadavres et ont enterré leurs proches, ils ont vu leurs parents tomber malade et être emmenés loin d'eux. Ils ne doivent pas jouer ensemble, ne doivent toucher à rien, ils n'ont rien à faire. C'est perturbant et traumatisant pour eux »

Face à la pénurie de lits, soigner les malades à domicile est souvent la seule solution, ce qui créé une certaine confusion au sein des organisations qui ne savent pas quelle action privilégier : distribuer des kits d'hygiène aux foyers afin d'augmenter leurs chances de survie ou dissuader plutôt la population de soigner des malades à domicile ? Certaines ONG et organisations, y compris MSF et le Centre américain de contrôle et de prévention des maladies (US Centers for Disease Control and Prevention) distribuent aux familles touchées par Ebola des pastilles de chlore, des gants, du savon, des solutions réhydratantes et des antalgiques pour les aider à soigner leurs proches. Mais peu d'organismes ont le temps d'accompagner ces gestes d'une formation dans chaque foyer. Les soins à domicile « devraient être une solution temporaire de quelques heures seulement, en attendant qu'un lit se libère ».

Le centre de traitement d'Hastings atteste des moyens et de l'expertise considérablement renforcés du gouvernement dans la lutte contre le virus Ebola. « Tout n'est pas perdu. Nous pouvons nous mobiliser et nous montrer à la hauteur. Certes, nous allons recevoir de l'aide extérieure, mais nous voulons des relations d'égal à égal », a affirmé le président.

Mais, si ce discours n'est pas accompagné d'une aide extérieure accrue - et rapide, les ravages du virus Ebola continueront d'échapper à tout contrôle. D'après les responsables du développement, la situation freine les progrès considérables réalisés en Sierra Leone en matière d'amélioration des indicateurs de développement humain dans le pays, d'attraction des investissements et de réduction de la mortalité maternelle et infantile. « Presque tout notre développement est paralysé. Il est pratiquement impossible de réaliser quoi que ce soit », a déclaré Issa Davies, du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), qui travaille avec le gouvernement et ses partenaires. Ils ont comme objectifs communs de réduire les taux de malnutrition, d'améliorer la santé maternelle et infantile, et de favoriser l'accès à l'éducation et à l'eau potable.

Les enfants sont traumatisés

Environ 108 000 enfants ont manqué l'examen d'entrée à l'école secondaire, a expliqué la responsable de l'éducation de l'UNICEF, Mgbechikwere Ezirim.

« Les enfants sont déjà traumatisés. Ils ont vu des cadavres et ont enterré leurs proches, ils ont vu leurs parents tomber malade et être emmenés loin d'eux. Ils ne doivent pas jouer ensemble, ne doivent toucher à rien, ils n'ont rien à faire. C'est perturbant et traumatisant pour eux », a-t-elle affirmé.

Les enseignants continuent de recevoir leur salaire et le gouvernement a lancé un programme éducatif, destiné à quatre catégories d'âges différentes, qui est diffusé à la radio sur une période de 12 heures. « Avant Ebola, nous réalisions beaucoup de progrès. Ebola a interrompu ces progrès. Nous perdons du terrain », m'a confié Mohammed Sesay, inspecteur en chef de l'éducation.

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