Népal : la préparation aux catastrophes doit se faire au niveau local

Au Népal, les pluies de mousson de la mi-été ont déclenché plus d’une trentaine d’inondations et de glissements de terrain, tuant plus de 200 personnes et déplaçant des dizaines de milliers d’autres. Ces événements viennent souligner l’insuffisance des mécanismes de préparation et de réponse, et le besoin urgent de leur donner la priorité dans les plans de développement et au niveau des administrations locales. 

« Les événements survenus cet été au Népal n’avaient rien d’imprévisible », a dit à IRIN Moira Reddick, coordinatrice au Nepal Risk Reduction Consortium (NRRC), une coalition d’organismes humanitaires, de développement, financiers et gouvernementaux oeuvrant à la réduction des risques au Népal. 

« Tant que le risque des investissements ne sera pas géré efficacement et que ces derniers ne mettront pas l'accent sur la planification du développement dans tous les secteurs du gouvernement et de la communauté internationale, nous n’assisterons pas à la révolution qui s’impose en matière de gestion des catastrophes, de limitation des risques et de préparation efficace », a-t-elle dit.

Le ministère népalais de l’Intérieur estime à 265 le nombre de victimes causées par les inondations et les glissements de terrain entre juin et septembre, auxquelles il faut ajouter 256 disparus et 157 blessés. Un glissement de terrain survenu le 2 août s’est révélé le plus meurtrier  de l’histoire du pays. D’après la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), les catastrophes liées à la mousson en 2014 ont affecté plus de 200 000 personnes dans tout le Népal, et contraint plus de 34 000 d’entre elles au déplacement.  

La crue de la rivière Koshi, qui fit plusieurs centaines de victimes et déplaça près de 60 000 familles en 2008, est perçue par les humanitaires comme un tournant dans l’attitude du Népal en matière d’atténuation des risques et de réponse aux catastrophes.

Ram Prasad Luetel, conseiller humanitaire au Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations Unies à Katmandou, a qualifié l’événement de « révélation » pour les autorités chargées de la gestion des catastrophes. L’expérience de Koshi a inspiré des changements, notamment la mise en place par les forces de police armées (un corps paramilitaire) d’un centre d’entraînement aux catastrophes en 2011, la création d’une division de la police népalaise dédiée aux catastrophes en 2013, et l’ouverture d’une Direction des catastrophes dans l’armée népalaise en 2014. 

Cependant, le choix d’une stratégie de réaction au détriment d’une action préventive, le manque de pouvoir de la gouvernance locale et la diversité géographique du pays font que le Népal continue de lutter contre les retombées de catastrophes de petite envergure, disent les experts.

Réagir, plutôt que prévenir

Madhukar Upadhya, un expert népalais en bassins versants et glissements de terrain, a dit que les changements organisationnels ne concernaient pas les mécanismes de prévention, d’alerte précoce et de gestion des catastrophes de petite envergure. « La gestion des catastrophes naturelles de petite envergure s’annonce un défi de taille pour notre avenir, mais le mécanisme gouvernemental ne permet pas d’y faire face car son expertise et son approche sont entièrement axées autour du sauvetage et des secours », a-t-il dit.

Le Natural calamities Relief Act de 1982 reste la réglementation phare en matière de réponse aux catastrophes naturelles au Népal. Un projet de loi sur la gestion des catastrophes a été préparé en 2008 ; sept ans plus tard, il est toujours en attente d’examen par le Parlement, qui n’a pas abordé le sujet lors de son année de mandat, pas plus que lors de sa précédente législature.

Pradipkumar Koirala, le sous-secrétaire chargé de la gestion des catastrophes au ministère népalais de l’Intérieur, a dit au comité préparatoire de la troisième Conférence mondiale des Nations Unies sur la réduction des risques de catastrophe à Genève, en juillet : « Afin d’appuyer les efforts de réduction des risques de catastrophe RRC et de promouvoir la résilience, il est crucial d’intégrer la RRC aux initiatives de développement ». Il a dit que le Népal privilégiait « la gouvernance et la responsabilité du risque », en demandant à ce que priorité soit donnée à la réponse.

Cependant, d’après [Rita Dhakal Jayasawal,] responsable de la réponse humanitaire chez DanChurchAid (DCA) en Asie du Sud, « les catastrophes naturelles d’envergure réduite ne déclenchent pas de réponse humanitaire à grande échelle, nous devons donc imaginer une autre approche ».

Mme Reddick du NRRC a dit que le modèle de développement du Népal – pour lequel ce pays de 27 millions d’habitants reçoit près d’un milliard de dollars US sous forme d’aide étrangère – était entièrement à revoir. 

La gestion des catastrophes naturelles de petite envergure s’annonce un défi de taille pour notre avenir, mais le mécanisme gouvernemental ne permet pas d’y faire face, car son expertise et son approche sont entièrement axées autour du sauvetage et des secours 

« Compte tenu de la pluralité des problèmes de développement auxquels il doit faire face, le Népal ne s’intéresse aux catastrophes naturelles que quelques mois par an pendant la mousson et la saison des crues », a expliqué Mme Reddick. « Mais il faut un processus étalé sur 12 mois, consolidé pendant une vingtaine d’années, pour atteindre les capacités requises pour venir en aide à 40, 80, 200 000 affectés. »

Les systèmes doivent être testés

Les mécanismes de gestion des catastrophes se sont certes améliorés ces dernières années, mais Mme Reddick a dit que pour éviter que des vies et des propriétés soient perdues lors de la mousson, les équipements et le protocole devraient faire l’objet de contrôles réguliers.

« Faute d’une mise à l’épreuve régulière des infrastructures, que ce soit par des catastrophes naturelles ou des simulations, il est difficile de maintenir la dynamique ou de la revoir à la hausse », a-t-elle dit. Au Bangladesh en revanche, les mêmes régions sont régulièrement victims d’inondations, ce qui signifie que ses systèmes d’alerte, d’atténuation et de réponse sont régulièrement mis à l’épreuve. 

D’après Mme Jayasawal, des systèmes d’alerte précoce ont été mis en place au Népal dans les centres des opérations d’urgence de 75 districts. « Mais nous ne disposons pas des ressources suffisantes pour utiliser et entretenir ces équipements », a-t-elle prévenu, « et ils n’ont pas été testés dans de nombreux districts, car aucune simulation n’a été organisée et qu’il n’y a pas eu de catastrophe ». 

« Cela signifie que les équipements du système d’alerte précoce n’ont pas servi et que personne ne sait s’ils fonctionneront le moment venu », a-t-elle dit.
Obstacles

En outre, la vigilance des communautés est susceptible de fléchir entre deux catastrophes, et faute de gouvernements locaux tenus de rendre compte de leur action, le fossé peut se creuser avec l’érosion du savoir institutionnel.

« Le degré de vigilance est élevé dans des régions comme Bardiya, Surkhet et Sindhupalchok à l’heure actuelle, mais si aucune catastrophe naturelle ne frappe dans les années à venir, les gens oublieront », a dit à IRIN Yuwan Malakar, responsable RRC chez Practical Action-Nepal, en faisant allusion aux trois districts les plus sévèrement touchés par les catastrophes de cet été. 

Ainsi, le district de Sindhupalchok (centre du Népal) a été le plus fortement affecté du pays cette année, avec 51 victimes. En 2012, ce fut le district de Kaski (ouest du pays) qui fut le plus gravement touché par les inondations avec 40 victimes. Deux ans plus tôt, en 2010, ce fut le district de Jhapa (tout à fait à l’est), avec plus de 14 500 personnes affectées.  

Les comités de développement villageois (CDV) et les comités de développement de district (CDD) – deux entités de gouvernement local d’échelon inférieur au Népal – sont responsables de l’exécution périodique de forages, a dit M. Malakar. Toutefois, en raison de querelles politiques internes à la capitale, le Népal n’a pas organisé d’élections locales depuis 17 ans, ce qui signifie que les représentants locaux sont des bureaucrates nommés jouissant d’une crédibilité réduite auprès des populations locales.

« Jusqu’à présent, ce sont des fonctionnaires mutés tous les deux ans qui nous tiennent lieu de responsables locaux. Il n’y a pas de mémoire institutionnelle », a dit Mme Jayasawal. « Si nous voulons mettre en place une véritable planification des catastrophes , il nous faut des représentants locaux, des secrétaires de CDV qui soient impliqués et habilités à travailler pour la population ».

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