Une journée dans un centre de traitement d'Ebola à Kenema

Nous nous rendons au centre de traitement d'Ebola de la Fédération internationale de la Croix-Rouge (FICR), à 15 km de Kenema, dans l'est de la Sierra Leone. Le centre est surnommé localement « camp Ebola », à cause de la douzaine de tentes blanches montées à l'extérieur. L'enceinte est entourée de forêt luxuriante et des montagnes se dressent au loin.

Les employés de jour arrivent à 8 heures du matin en minibus. Ils se saluent et s'envoient des blagues. Environ 80 personnes travaillent ici, à raison de deux employés pour un patient. Ce sont des infirmiers du ministère de la Santé, des travailleurs sociaux du gouvernement, des infirmiers internationaux, des membres d'équipes d'eau et d'assainissement, d'enlèvement des cadavres et d'enterrement, des cuisiniers, du personnel de blanchisserie, des administrateurs et des logisticiens. Le personnel est en grande partie composé de bénévoles de la Croix-Rouge de Sierra Leone, ainsi que de Norvège et d'Espagne, qui se sont portés volontaires à la suite d'appels nationaux.

Depuis son ouverture il y a un mois, le centre a admis 52 patients, dont 13 sont sortis depuis et 22 sont morts. Dans les prochaines semaines, la Croix-Rouge veut doubler le nombre de lits, qui passerait de 30 à 60. Mais pour ce faire, elle a besoin de plus de personnel.

Le jour où nous visitons le centre, il compte 15 malades confirmés, un suspect, un probable et un décédé au cours de la journée. C'est la première fois que la FICR gère un centre de traitement d'Ebola. Les membres de l'organisme ont été formés par Médecins sans frontières (MSF) pour chaque étape du processus.

L'opération est dirigée par une médecin espagnole, Marta Trayner, spécialiste en urgences sanitaires et bénévole de longue date de la Croix-Rouge, plus habituée à travailler dans des situations d'urgence à la suite de séismes ou de typhons. « La principale difficulté ici, c'est que vous êtes responsable de la sécurité de votre équipe. Vous ne pouvez jamais baisser la garde et vous devez toujours être pleinement conscient de tout ce qui se passe autour de vous à tout moment », nous a-t-elle dit. Une autre des difficultés auxquelles sont confrontés les médecins est qu'il n'y a pas de soins cliniques à apporter à part administrer des traitements palliatifs : solutions de réhydratation orale, antalgiques, antipaludéens et antibiotiques. Ils ne prescrivent même pas de perfusions, car cela représenterait un danger supplémentaire pour le personnel. « C'est plus un travail d'infirmier », a-t-elle dit. Mais elle est heureuse d'être là et ses confrères soutiennent sa décision. « Les patients ont une dignité et nous, les humanitaires qui sommes là, devons aider à la préserver. J'aime ce travail », a-t-elle dit.

Ibrahima Kemokai, un travailleur de la santé, trouve dur de voir autant de patients mourir, mais il est habitué à travailler avec des personnes en détresse, car il travaillait déjà comme infirmier à la fin de la guerre civile en Sierra Leone.

« C'est très stressant d'avoir cette maladie et il faut encourager les gens en leur disant : "vous n'êtes pas la [seule] personne touchée, si vous vous reposez, vous pouvez vous rétablir." Il faut changer leur état d'esprit. »

Jestina Boyle, une travailleuse sociale du gouvernement qui intervient auprès des patients, a dit à IRIN : « J'essaye de dire aux gens de se détendre, de prendre leurs médicaments, de rester calmes, de suivre les instructions et de bien manger et bien dormir [...] Je leur dis : "vous ne mourrez pas forcément ici, vous pouvez survivre." »

Merete Benestad est une infirmière bénévole venue de Norvège. C'est son premier jour au centre. « J'ai décidé de venir, puis j'ai hésité, surtout parce que mes collègues mettaient en doute [le bien-fondé de] ma décision. J'ai fait beaucoup de recherches et j'ai finalement dit oui sans crainte », me confie-t-elle.
 

Malgré tous les décès et toutes les souffrances autour d'eux, les membres du personnel semblent positiver et saisir toutes les occasions qui se présentent pour faire la fête et semer la joie. Ils plaisantent avec les patients les plus vaillants, jouent avec les bébés et les enfants (tout en portant leur équipement de protection, provoquant ainsi un regard perplexe de la part d'un patient âgé d'un an). Ils chantent et applaudissent les survivants qui quittent le centre et distribuent des jeux et des radios aux patients en convalescence pour les aider à faire passer le temps.

Je discute avec Edward Sannoh, 24 ans, qui gagne 100 dollars par mois en désinfectant les morts et en les préparant pour leur enterrement. Il ne semble pas morose. Au contraire, c'est un boute-en-train au large sourire et il se réjouit d'avoir un travail important dans un pays où la majorité des jeunes sont sans emploi. « Ma famille n'approuve pas, mais je suis toujours là. Il faut bien que quelqu'un fasse ce travail », me dit-il en souriant. Devant le centre de traitement, de nombreuses personnes se sont rassemblées. Je pense d'abord qu'il s'agit d'habitants curieux, mais une infirmière m'informe qu'ils viennent chercher du travail.

D'après le personnel, l'un des postes les plus difficiles est de faire partie de l'équipe d'eau et d'assainissement : il faut nettoyer le sang, les vomissures et les déjections des patients qui souffrent d'hémorragies au stade avancé de la maladie. « Cette maladie est extrêmement stressante, à la fois pour les patients et pour le personnel », dit M. Kemokai, « mais nous essayons de nous entraider pour traverser cette situation. »

Chants et prières

Après avoir enfilé leur blouse, les membres du personnel commencent leur rituel matinal : ils se tiennent face aux patients qui sont suffisamment en forme pour sortir de leur tente et récitent une prière collective. Puis ils chantent. Noah, un patient âgé de 14 ans, se joint à eux et tape dans ses mains, le sourire jusqu'aux oreilles : il a reçu son second résultat négatif au test d'Ebola et pourra sortir aujourd'hui. Un autre garçon, vêtu d'un maillot de foot jaune vif, reste silencieux, renfermé : sa mère est décédée au centre deux jours plus tôt et il est seul. Il n'a pas beaucoup de raisons de sourire. Je ne suis pas autorisée à l'interviewer, car il n'a pas de tuteur légal que je pourrais contacter pour en obtenir l'accord.

Ebola a laissé des milliers d'enfants orphelins en Sierra Leone. Certains sont pris en charge par des proches et des survivants bénévoles sont formés pour s'occuper de ceux qui ont été rejetés par leur famille. Mais selon les organisations de défense des droits des enfants, on ignore encore ce qu'ils vont devenir à plus long terme.

Le centre a été conçu de manière à ce que les patients en zone à haut risque soient séparés du personnel en zone à faible risque par une double clôture en plastique à hauteur de la taille de 1,5 mètre de large et un petit fossé. Dans le pavillon des cas confirmés, cinq ou six personnes passent une grande partie de leur journée ensemble dehors, formant comme une famille : un homme seul, une jeune fille de 17 ans s'occupant de sa petite soeur de un an atteinte d'Ebola depuis que sa mère est morte dans ce même centre, une femme (Hannah) et deux adolescents. Parfois, ils discutent, mais la plupart du temps ils se contentent d'observer le personnel qui s'affaire de l'autre côté de la clôture.

« Comment va le corps ? »

Cette absence de cloisons permet au personnel et aux patients les plus vaillants de discuter. J'essaye moi aussi de parler aux patients, mais j'ai le sentiment que c'est trop artificiel, pas assez discret et que l'aménagement du lieu a quelque chose qui rappelle le zoo. Le personnel est aimable et souriant. Une infirmière demande aux patients comment ils se sentent. L'homme seul, qui ne donne pas son nom, répond laconiquement. « Comment va le corps ? » demande Jestina. « Bien », répond l'homme. « Le corps est dans les vêtements ? », insiste Jestina en utilisant une formule krio. « Le corps est dans les vêtements [je survis] », répond-il.

Ibrahim, un survivant de l'hôpital de Kenema, dit que le personnel soignant l'a aidé à garder le moral. « Au début j'avais peur - les gens autour de moi mourraient. Mais les infirmiers venaient et me parlaient et cette peur a disparu », raconte-t-il.

Le centre compte trois pavillons séparés : pour les cas confirmés, suspects et probables. Dans la tente des cas confirmés, une femme lave ses vêtements. Des infirmiers distribuent des radios aux patients. Plusieurs patients ont apporté un téléphone portable, mais ils n'ont nulle part où les recharger. Le Programme alimentaire mondial (PAM) en Guinée veut permettre aux patients de communiquer avec leurs familles par Skype, mais la logistique est complexe dans un contexte de risque sanitaire aussi élevé : il faut déterminer qui peut manipuler le matériel et comment en assurer la maintenance.

Le centre de la FICR tourne depuis un mois et jusqu'à présent aucun membre du personnel n'a contracté Ebola. Jusqu'ici tout va bien. Je suis surprise de voir qu'ils n'ont pas à relever leur température avant d'entrer dans le centre. Par contre, ils fonctionnent avec un système de surveillance mutuelle : le personnel est réparti en binomes dont chaque membre contrôle le bien-être et la sécurité de l'autre. « Nous pratiquons l'autosurveillance ici », explique Katherine Mueller, responsable de la communication pour l'Afrique à la FICR.

Le personnel est formé sur tous les points. Dix-sept nouveaux travailleurs sont arrivés ce matin, dont des infirmiers et des bénévoles internationaux. Ils apprennent à mettre et enlever leur équipement de protection individuelle (EPI), les protocoles thérapeutiques, quelle équipe fait quoi et quand, les protocoles de sortie ou comment désinfecter et s'occuper d'un mort avec dignité. Des équipes entrent régulièrement dans le pavillon, vêtues de leur EPI, pour administrer des solutions réhydratantes et des médicaments, nettoyer les lits et les tentes, aider les plus faibles à se laver, vider les poubelles, apporter des patients affaiblis sur des civières et sortir les morts.

 

Enfiler un EPI prend 20 minutes et, de toute évidence, il y fait atrocement chaud sous le soleil tropical. J'observe un membre d'une équipe de nettoyage émerger d'une tente en titubant tel un personnage de science-fiction. Il a pris un coup de chaud. Un collègue le guide vers l'extérieur et, lorsqu'il procède au long processus de retrait de l'EPI, alors qu'il atteint le stade le plus dangereux, celui d'enlever les lunettes de protection, l'homme chargé de le désinfecter lui lance : « Vas-y doucement. Ne te précipite pas. N'oublie pas de fermer les yeux. »

« Les gens veulent juste arracher la combinaison le plus vite possible, car ils ont trop chaud », explique Mme Mueller, « mais c'est une question de vie ou de mort. »

Le personnel ne peut garder un EPI que pendant 20 minutes à la mi-journée, quand la chaleur est la plus intense, et jusqu'à 45 minutes lorsqu'il fait un peu moins chaud.

Les lunettes de protection, les gants résistants, les bottes et les combinaisons grises à porter sous les blouses sont les seuls éléments des EPI réutilisables après désinfection à l'eau de Javel ou au chlore. Le reste doit être jeté. Dans ce centre de traitement, ce sont environ 120 EPI par jour qui sont jetés.

Le déjeuner est servi : une préparation de maïs et soja fortement enrichie distribuée par le PAM et mixée avec du lait et du sucre que le personnel remet par-dessus la clôture à ceux qui portent un EPI. Les patients mangent du bout des dents. Comment trouvent-ils le repas ? « Pas très bon aujourd'hui », dit Hannah. « Je n'ai pas tellement faim. » Plusieurs survivants ont dit à des journalistes d'IRIN qu'Ebola donnait un goût amer et qu'on les forçait à manger lorsqu'ils étaient au plus faible.

Survie et mort

La plupart des cas confirmés sont trop mal en point pour quitter leur tente. Les symptômes d'Ebola peuvent apparaître et disparaître par vagues. Les patients peuvent retrouver suffisamment de forces pour manger puis leur état peut se détériorer soudainement quelques heures plus tard. Les patients en phase terminale « ont le regard vitreux. Ils sont ailleurs », décrit Mme Mueller.

En début d'après-midi, l'humeur au camp s'égaye, car trois personnes pourront sortir aujourd'hui : Noah, 14 ans, Idrissa, 15 ans et une femme du pavillon des cas probables dont le résultat négatif a été confirmé.

Mélanger des cas probables dans un même pavillon n'est pas idéal et peut angoisser les patients, reconnaît un membre du personnel de MSF. La femme qui sortira aujourd'hui a évité de s'approcher des autres individus internés, car cela aurait été trop dangereux s'ils se révélaient positifs. Elle semble malade et exténuée, mais une ébauche de sourire se forme sur son visage.

Noah sourit à la foule qui l'attend tandis qu'il passe à la « joyeuse douche », une douche chlorée après laquelle on lui donne de nouveaux vêtements. Ceux qu'il portait à l'intérieur sont incinérés. Le garçon devra faire face à des bouleversements considérables dans les semaines à venir : sa mère est morte ici, il n'a pas de père et il ne sait pas encore que sa petite soeur est elle aussi décédée peu après son arrivée. Il ira vivre chez un oncle qui habite à Freetown, loin de Makeni, sa ville natale.

Chaque survivant reçoit un certificat attestant qu'il n'est pas atteint d'Ebola pour dissiper les doutes qui pourraient leur être opposés, ainsi qu'un sac de riz et d'autres denrées alimentaires fournies par le PAM, les droits de scolarité pour les enfants et des vêtements. Quand Noah passe devant la laverie, le personnel lui crie « Garçon de Freetown ! Garçon de Freetown ! Je veux me marier avec toi ! » Une assistante sociale de la Croix-Rouge sert les deux garçons dans ses bras, une vision troublante dans un pays où plus personne ne se touche. Le personnel est excité, ils ont besoin de ces moments de joie pour traverser cette période sombre. Ils se transforment en paparazzi et photographient à tout va les patients qui sortent. Idrissa a l'air fatigué et bouleversé. Il va s'asseoir sur un tabouret à l'ombre, loin de la foule.

Un mort et une nouvelle patiente

Après leur départ, une ambulance apporte une jeune fille de Freetown, qui est atteinte d'Ebola, selon le chauffeur. Mais d'après mon coéquipier qui les filmait, lorsque les médecins du centre ont demandé les papiers de la jeune fille, le conducteur de l'ambulance n'en avait aucun. S'ensuit une série d'appels téléphoniques effrénée jusqu'à obtenir une réponse : il s'agit bien d'un cas confirmé. Une fois l'ambulance dans l'enceinte du centre, la jeune fille en descend d'un pas tremblant. Des membres du personnel soignant en EPI l'aident à entrer dans l'établissement.

Cette nuit, un policier est mort au centre. Il avait été amené la veille au soir en ambulance et avait dû être transporté sur une civière, car il était trop faible pour marcher.

Le lendemain, c'est le jour de l'aïd, une fête pour les musulmans. Le commissaire de police se présente au centre dans un magnifique boubou violet. « Nous avons entendu dire que notre collègue était ici. Est-ce que c'est vrai ? » demande-t-il à l'infirmière en chef. « J'ai bien peur que votre collègue soit décédé. Nous en avons informé sa famille », lui répond-elle. « Mais nous aussi nous sommes sa famille », dit-il attristé.

Plus tard, l'homme en question est enterré dans un petit cimetière établi à côté du centre. Une pluie fine tombe tandis qu'un robuste fossoyeur recouvre la tombe de terre. Quelques membres de la famille sont venus lui rendre hommage et son imam récite les derniers sacrements. Souvent, les familles vivent trop loin ou ont parfois trop peur pour assister aux enterrements. La tombe de cet homme sera marquée d'un simple bâton en attendant de poser une plaque avec son nom.

À côté de sa tombe, deux trous fraichement creusés attendent les prochaines victimes.

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