Gros plan sur Ebola : un blog sur la Sierra Leone

Nous montons dans une jeep pour parcourir les 240 kilomètres qui séparent Freetown, la capitale, de Kenema. Les affiches 'Stop Ebola' sont omniprésentes dans la capitale, mais nous en voyons peu le long des routes. Toutes les quinze minutes environ, nous nous arrêtons à l'un des postes de contrôle installés pour surveiller la progression du virus Ebola ; notre température est contrôlée et nous nous lavons les mains à l'eau chlorée. Treize fois en tout - cela rendrait n'importe qui paranoïaque.

Six districts du pays touchés par le virus Ebola - Kailahun, Kenema, Port Loko, Bombali, Mayambo et des quartiers de Freetown - ont été mis « en quarantaine », ce qui veut dire que les populations locales doivent présenter un laissez-passer spécial pour quitter ces zones. Les maisons où des cas d'Ebola ont été confirmés sont barricadées et les occupants ne sont autorisés à sortir que s'ils sont malades. Dans ce cas, ils doivent attendre une ambulance qui les emmènera jusqu'à la clinique de traitement d'Ebola la plus proche.

La mesure de « mise en quarantaine » est intervenue après un confinement de trois jours décrété par le gouvernement : six millions de Sierra Léonais ont reçu l'ordre de rester chez eux, pendant que des personnels de santé se déplaçaient de maison en maison pour identifier les cas d'Ebola et que des équipes rassemblaient les corps des victimes : au total, 300 corps ont été trouvés, selon le ministère de la Santé. Une nouvelle opération de confinement pourrait être mise en ouvre dans les jours à venir. Des organisations internationales ont émis des doutes, en disant craindre que le confinement ne renforce la méfiance des populations locales vis-à-vis des travailleurs de la santé. Cependant, bon nombre de personnes indiquent que l'opération a été un succès.

Suafiatu Tunis, une militante bénévole de Freetown, et son équipe vont de district en district pour diffuser des messages de prévention et de traitement. Elle a dit à IRIN : « Les attitudes ont changé après l'opération de confinement de trois jours. C'est la meilleure idée que le gouvernement de la Sierra Leone ait eue ». L'opération de confinement s'est accompagnée d'une intense campagne d'information diffusée à la radio - la première source d'information pour 75 pour cent des Sierras Léonais. Mme Tunis a indiqué que la campagne d'information avait permis de sensibiliser la population à la maladie. « Avant, quand je me rendais dans les villages, les gens disaient 'non, merci'. La situation change. Les gens écoutent. Ils connaissent Ebola ».

Mme Tunis est l'une des rares femmes à faire du porte-à-porte et cela fait la différence, car les femmes se confient à elle. Elles utilisent les différentes langues locales - le mende, le temne, le fular et le kriol - pour poser des questions. Un jour, une habitante d'un village du district de Blama a demandé si les survivants d'Ebola pouvaient transmettre la maladie (la réponse est non) et comment on pouvait désinfecter une maison si l'un de ses occupants était atteint de la maladie. Souvent, il suffit de montrer une carte de propagation d'Ebola dans la région pour replacer la maladie dans son contexte.

L'opération de confinement a bien évidemment eu un impact sur l'économie. Les familles, qui se sont retrouvées enfermées chez elles du jour au lendemain, n'ont pas pu faire de réserves de nourriture pour tenir trois semaines, mais dans un pays où la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, elles n'avaient pas les moyens d'acheter de telles quantités de nourriture de toute façon. (Le Programme alimentaire mondial distribue des denrées alimentaires dans les quartiers de la capitale Freetown, les districts de Bombali et de Port Loko qui ont été mis en quarantaine. L'organisation commencera les distributions alimentaires à Kenema et à Kailahun cette semaine.)

Les conducteurs de motos-taxis (ou okada) se plaignent, car ils ne gagnent que 25 pour cent de leur salaire habituel, soit trois dollars en moyenne, en raison de la diminution des échanges. Les rues de Mayumbo sont désertes, car les petits commerçants ne travaillent plus. Lavennta Konneh, chargée de la recherche des contacts pour le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) et le gouvernement, est l'une des rares personnes autorisées à sortir de chez elle. « Il n'y a plus d'échanges commerciaux. Nos parents sont commerçants. Les véhicules ne sont même plus autorisés à s'arrêter. Les soldats ne laissent personne sortir ». Alors qu'elle parlait, un soldat posté à quelques pas de là nous a demandé de reprendre notre route.

Patrick Okorth, responsable de la gestion des interventions de l'UNICEF dans le domaine de l'eau, de l'assainissement et de l'hygiène, a indiqué que la situation était particulièrement difficile pour les communautés qui n'ont pas d'accès direct à l'eau potable, ce qui est le cas de 60 pour cent des habitants des zones rurales et de la majorité des habitants des bidonvilles de Freetown. Dans certains quartiers, les habitants doivent croiser le fer avec la police pour franchir la barrière et accéder à une source d'eau potable. Les messages appelant les citoyens à changer de comportement et à se laver les mains avec du savon ou de l'eau chlorée ne sont efficaces que si les populations ont accès à du savon et à de l'eau.

Lorsqu'une personne se présente à un poste de contrôle avec de la fièvre, elle doit y attendre une ambulance, mais les véhicules mettent parfois une journée entière pour arriver sur place. Les journalistes d'IRIN ont rencontré une femme arrêtée à un poste de contrôle, non loin de l'entrée du district Ouest. Fiévreuse, elle avait passé la journée à attendre, allongée. Le ministre de la Santé dispose de 31 ambulances pour tout le pays, selon son porte-parole Sidi Yahya Tunis.

Arrivée à Kenema

Après 4 ou 5 heures de route, nous arrivons à Kenema, une petite ville dynamique, entourée de montagnes verdoyantes. Les conducteurs d'Okado sont omniprésents dans les rues et la majorité d'entre eux portent des coupe-vent sous le soleil brûlant pour ne pas toucher leurs passagers. Le message 'ne pas toucher', qui a changé les interactions humaines dans la plupart des régions du pays, a un peu moins d'impact sur le marché bondé, où les acheteurs se bousculent et où les écolières, qui sont en vacances, se donnent l'accolade et se tapent dans la main.

Après nous être installés dans un hôtel déserté, nous nous rendons à l'hôpital public du district de Kenema, l'un des établissements de santé les plus sollicités suite à l'augmentation soudaine du nombre de cas enregistré en juin et en juillet. L'hôpital a perdu 38 de ses employés, dont l'un des principaux épidémiologistes du pays, Sheikh Umar Khan.

Les nouveaux patients sont examinés dans une tente à l'écart, à gauche de l'entrée principale. Les règles sont les suivantes : un test de dépistage d'Ebola est effectué sur toute personne qui a une température supérieure à 38° et qui répond par l'affirmative aux questions permettant d'évaluer les risques de contracter Ebola (Avez-vous touché un cadavre récemment ? Avez-vous vomi ? Etes-vous venu en aide à une personne atteinte d'Ebola ?). Les personnes concernées sont transférées vers le service des cas probables et des cas suspects en attendant les résultats du test sanguin. Les patients qui ont une température moins élevée sont testés pour le paludisme dans une tente instantanée : l'hôpital soigne environ 90 personnes souffrant de paludisme chaque jour, a indiqué une infirmière.

Le lendemain, nous rencontrons une femme à sa sortie de l'hôpital. Elle avait été placée dans le service des cas probables, mais son test d'Ebola s'est révélé négatif. Son séjour dans le service avait certainement augmenté ses risques de contracter la maladie - une perspective peu prometteuse. « Nous les suivons pendant les 21 jours suivants », a dit un travailleur de la santé, en expliquant que c'était tout simplement la meilleure solution pour l'instant.

Je rencontre un homme âgé qui présentait une faible fièvre, mais qui avait obtenu un résultat négatif au test du paludisme. « Je ne me sens pas très en forme », me dit-il. Il n'a probablement pas la fièvre de Lassa, qui est endémique en Sierra Leone, car cela n'est pas la saison. De quoi s'agit-il alors ? Mystère. Il disparait dans une salle de consultation.

Une fois que le docteur Bratt, le responsable administratif de l'hôpital, nous a donné la permission de filmer, nous nous sommes un peu retrouvés livrés à nous-mêmes, ce qui nous a paru libérateur au départ, mais a fini par nous faire peur quand nous avons repensé aux moments d'inattention, aux risques que nous avions pu prendre sans nous en rendre compte au cours de la journée.

Les infirmières de cet hôpital portent une robe grise amidonnée et une charlotte en dentelle délicate. Elles ont perdu 38 de leurs collègues, mais elles sont optimistes, elles rient et sont pleines d'énergie. Elles ont l'état d'esprit des personnes qui ont survécu à une guerre et qui se serrent les coudes. Le mari d'Aminata Kamara venait de la mettre à la porte de son foyer à cause de son métier et le propriétaire de la chambre qu'elle loue est sur le point de faire la même chose, a-t-elle dit. « J'ai pensé arrêter, mais j'ai décidé de rester pour sauver des vies. Nous sommes des soldats ! Nous sommes là depuis le début et nous serons là jusqu'au bout », a-t-elle dit à IRIN.

Issa French, la responsable adjointe des infirmières - les deux précédentes sont décédées - dit que le nombre de cas a baissé, passant d'une trentaine d'admissions par jour en moyenne au mois de juin à deux admissions par jour en ce moment. L'hôpital adresse un nombre croissant de patients vers le nouvel établissement ouvert par la Fédération internationale de la Croix-Rouge à 16 km de la ville. Le centre, qui dispose actuellement de 30 lits, pourra bientôt accueillir 60 patients. « Nous disons aux gens de venir à l'hôpital. Ils ont encore peur », a dit Mme French. « Il y a encore des personnes malades cachées dans des maisons ».

Chances de survie

Les données n'ont pas encore été pleinement évaluées, mais l'analyse préliminaire des données épidémiologiques réalisée par des spécialistes de la santé montre que, dans l'épidémie actuelle, si la maladie est traitée dans un délai d'un à trois jours, les chances de survie pourraient être très élevées. Les chances de survie passent à 60 pour cent si les patients sont traités dans un délai de cinq jours. Ensuite, les statistiques sont moins favorables.

L'une des raisons pour lesquelles le nombre d'infirmières décédées au début de l'épidémie est important est qu'elles portaient des combinaisons de protection contre la fièvre de Lassa et celles-ci ne se sont pas révélées efficaces contre le virus Ebola. Les infirmières disposent désormais d'équipements de protection individuelle (EPI) et elles réduisent le nombre de patients qu'elles reçoivent, en adressant des malades vers le nouveau centre de traitement d'Ebola établi par la Fédération internationale de la Croix-Rouge à 15 km de Kenema. Les habitants veulent récupérer leur hôpital - et ils l'auront. Les patients qui ont des maladies bégnines ou qui se rendent dans les cliniques dédiées au bien-être de l'enfant se tiennent à l'écart de peur de contracter Ebola, ont indiqué plusieurs infirmières.

Huit survivants d'ebola : cinq hommes adultes et trois enfants, dont un bébé, ont été autorisés à quitter l'hôpital aujourd'hui. Depuis 24 heures, plusieurs d'entre eux attendent le bus qui les ramènera chez eux. Ils seront certainement stigmatisés par leurs voisins. Une femme a dit à IRIN que les enfants qui ont survécu à Ebola sont parfois rejetés par leurs parents.

L'un de ces survivants s'appelle Alfred Pujeh. Cet enseignant âgé de 24 ans vit dans l'un des camps confinés que nous avons vu en passant à Mayambo. Il partage sa terrible expérience du deuil : 23 des 30 membres de sa famille qui vivent dans le camp ont contracté Ebola. Son oncle, son grand-père et lui sont les seuls à avoir survécu. Il a contracté le virus Ebola alors qu'il s'occupait de son oncle malade. Mais il l'a fait avec un grand sourire. « Je suis venu ici et j'ai accepté. J'ai souri. Je savais que je survivrais ». Après dix jours d'une lutte incessante, il s'est senti plus fort et a essayé de se laver seul, mais il s'est évanoui. Quatre jours plus tard, grâce aux infirmières qui lui donnaient trois repas par jour, il avait repris des forces.

M. Pujeh ne reprendra son travail que dans quelques mois, car toutes les écoles sont fermées. Son grand-père, Saidou Lahari, semble épuisé, résigné. « Dieu a choisi cette situation - nous n'avons donc pas le choix. Je ne peux rien dire à ce sujet - seul Dieu peut en parler. Ma famille ne reviendra pas. Dieu peut prendre ma vie aussi ».

M. Pujeh se fait l'interprète de Josephine Konneh*, une fillette de 10 ans soignée dans le service. Elle est l'enfant unique d'une femme handicapée originaire de Freetown. Comme bon nombre d'autres enfants, elle a été enlevée à sa mère et placée en quarantaine. Elle a contracté le virus Ebola pendant qu'elle s'occupait de sa meilleure amie qui vomissait. Elle serre une poupée dans ses bras. « Les infirmières me l'ont offerte pour me donner de l'espoir », a dit à IRIN Melle Konneh. « Quel est son nom ? », avons-nous demandé. « Elle n'en a pas ». « Ebola ! », suggère M. Pujeh devant deux hommes qui rient d'un rire léger.

Au même moment, Hassan Tourey, un homme âgé à l'allure chétive, se présente dans la zone à faible risque pour demander de l'aide. Il semble désespéré, perdu et fatigué. Il me dit qu'il a emmené sa petite-fille âgée de 14 ans, Mamy Babar, à l'hôpital il y a une semaine. Elle avait des douleurs et sa gorge était enflée, mais elle n'avait pas de fièvre. Elle n'a pas fait de test de dépistage d'Ebola, car elle ne présentait aucun symptôme de la maladie. « Elle n'avait pas Ebola », s'est-il écrié. Il l'a laissée à l'hôpital et a dit qu'il reviendrait la chercher, mais depuis elle a disparu. « Peut-être l'a-t-on emmenée dans le camp Ebola », a dit une infirmière qui se voulait serviable, mais cela l'a fait paniquer. « Elle n'avait pas Ebola! », a dit M. Tourey, venu de Panguma, ville située à 40 km de là, pour la retrouver. Les infirmières n'ont pas de réponse à lui donner. Il a rapidement quitté l'hôpital, l'air effrayé.

Je visite le service de la maternité. Les services des nouveau-nés, qui disposent d'une quinzaine de lits chacun, sont propres, clairs et animés - l'un des meilleurs services que j'ai vus en Afrique de l'Ouest. Environ un quart des lits sont occupés. « Les femmes se tiennent à l'écart », a dit Alice Kabbah, une sage-femme. « Elles pensent toutes que les infirmières ont Ebola ».

Il est temps de partir

Je commence à baisser ma garde. Nous ne sommes pas autorisés à toucher quoi que ce soit - les gens, mais également les murs, les portes, il ne faut rien toucher si l'on peut éviter de le faire. Je m'appuie contre un mur dans la zone à faible risque et j'ai envie de m'asseoir et de parler avec les gens de façon plus décontractée. Il est temps de partir. Cette mission va à l'encontre de tous mes instincts de journaliste : m'approcher des gens, m'asseoir dans leur maison, être prête à faire face au chaos et à l'imprévisible, me plonger dans la vie des gens pour oublier la mienne. Il est bien évidemment toujours possible d'établir une relation et, avec des protections, on peut faire beaucoup de choses, mais j'ai eu un mouvement de recul lorsqu'un agent d'entretien du service Ebola s'est approché de moi. J'ai réalisé un entretien depuis une voiture dans le village de Mayambo, qui a été placé sous quarantaine, car je voulais me protéger. Une personne n'est infectée que si elle présente des symptômes, alors nous regardons tout le temps les yeux des gens pour voir s'ils sont différents, s'ils ont de la température, s'ils ont l'air sonnés.

C'est fatigant, mentalement, de ne pas pouvoir baisser sa garde. Nous passons notre temps à désinfecter nos équipements de vidéo avec de l'eau chlorée, nous nous lavons les mains au moins 50 fois par jour, nous mettons le trépied dans trois sacs en plastique que nous aspergeons de chlore, nous aspergeons nos bottes en caoutchouc avant et après avoir fait le moindre geste, nous vaporisons même du chlore sur les portes de la voiture chaque fois qu'une personne s'appuie contre elle, c'est-à-dire tout le temps.

Les survivants d'Ebola semblent être en sécurité - ce sont peut-être les seules personnes dans le pays que l'on peut toucher sans y penser à deux fois, mais deux membres du groupe de l'hôpital de Kenema - ils étaient fatigués, avaient faim et froid, car ils avaient attendu l'ambulance du ministère Bien-Etre social pendant deux jours pour rentrer chez eux - avaient convaincu une infirmière de les laisser entrer dans la zone à haut risque pour récupérer leurs couvertures, car ils étaient obligés de dormir sur le sol sale d'une pièce de l'hôpital. Ces couvertures étant contaminées, la zone à faible risque est devenue une zone à risque modéré. Joséphine, l'infirmière en chef, nous assure que cela s'est passé après la fin de notre entretien qui s'était déroulé dans la même pièce. Elle est une survivante parmi les nombreux morts. « Je ne sais pas comment j'ai survécu », a-t-elle dit. « Peut-être suis-je immunisée - Dieu m'a protégée ».

*nom d'emprunt

aj/cb-mg/amz