L'insécurité entrave l'action humanitaire en Libye

Une vague de violence entre plusieurs milices rivalisant pour le pouvoir déferle sur une partie de la Libye, poussant les organisations internationales à proposer un plan ambitieux visant à apporter de l'aide humanitaire à 85 000 personnes d'ici la fin de l'année. Des doutes subsistent pourtant quant à la faisabilité d'une telle opération, au vu des risques en matière de sécurité et des problèmes d'accès et de communication.

Depuis le mois de mai, d'après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), la capitale, Tripoli, a été secouée par des affrontements, poussant 165 000 Libyens à fuir de chez eux. Ce chiffre s'ajoute aux plus de 55 000 personnes déplacées depuis le renversement militaire de Mouammar Kadhafi soutenu par les Occidentaux en 2011, dont un grand nombre est maintenant contraint de se déplacer à nouveau.

La semaine dernière, le Programme alimentaire mondial (PAM) et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) ont envoyé leur deuxième convoi d'aide humanitaire dans le pays depuis la Tunisie pour fournir de la nourriture et une aide matérielle à 6 700 personnes dans les régions de Zentan, Gharyan et Tarhuna, dans l'ouest de la Libye.

Selon ces organisations, il s'agit de la première partie d'un programme de bien plus grande ampleur. Le HCR a pour objectif d'apporter de l'aide à 85 000 personnes d'ici la fin de l'année, y compris à Benghazi, dans l'est du pays.

Peu de travailleurs humanitaires sur le terrain

La mise en ouvre de ce programme risque d'être difficile pour de nombreuses raisons. La première est le nombre restreint d'acteurs humanitaires ayant du personnel sur le terrain. À la suite de la chute de M. Kadhafi, les besoins en aide humanitaire de ce pays riche en pétrole étaient considérés comme moindres que ceux d'autres pays arabes. D'importants avoirs récemment débloqués avaient été alloués à l'aide humanitaire et au développement, mais pour les bailleurs de fonds traditionnels comme l'office humanitaire de la Communauté européenne (ECHO), la Libye n'était pas prioritaire.

L'insécurité croissante a par ailleurs exacerbé cette tendance au désengagement. En mai, des combats entre plusieurs milices ont éclaté à Benghazi et aux alentours et plus récemment à Tropoli et dans sa périphérie. Les organisations humanitaires ont donc dû revoir les mesures de sécurité concernant leur personnel. Des organisations internationales, dont de nombreuses agences des Nations Unies, ont transféré la plupart de leurs employés en Tunisie à cause de cet accroissement de la violence.

Selon Laure Chadraoui, porte-parole du PAM, cela est source de problèmes logistiques lors de la planification de grandes distributions d'aide humanitaire. « L'une des principales difficultés est de trouver des partenaires fiables qui soient disponibles pour coopérer avec nous », a-t-elle dit.

Le PAM et les Nations Unies interviennent désormais par le biais d'organisations locales telles que Taher Al-Zawi et des quelques organisations non gouvernementales (ONG) internationales qui demeurent actives sur le terrain, comme International Medical Corps (IMC), mais des doutes subsistent quant à leur capacité à élargir leurs opérations si les combats ne s'atténuent pas.

Problèmes d'accès

Dans ce contexte d'affrontements incessants, apporter de l'aide aux déplacés peut devenir pratiquement impossible. « Les violents combats sont la cause de tout cela », a dit Abdulrahman Alfetouri, coordinateur de terrain pour IMC. « [Dans de nombreux cas] nous n'avons pas pu accéder [aux civils] par les routes qui sont principalement empruntées par les parties au conflit », a-t-il dit. Mme Chadraoui, du PAM, a admis que le conflit armé imposait « des contraintes opérationnelles importantes » à la distribution de l'aide humanitaire.

Le caractère fracturé du conflit aggrave encore davantage la situation. Le pays a maintenant deux parlements rivaux : la Chambre des représentants, reconnue par la communauté internationale, à Tobrouk, et le Congrès national général à Tripoli, qui accuse sa rivale d'illégitimité. Les deux parlements ont soutenu des camps différents dans les cinq semaines d'affrontements pour le contrôle de l'aéroport principal de Tripoli. Dans l'ensemble du pays, ce sont des dizaines de brigades rebelles qui s'affrontent. Nombre d'entre elles se sont créées relativement récemment et n'ont pas l'habitude de traiter avec des travailleurs humanitaires.

« Malheureusement, à cause du manque de connaissance [qu'ont] ces combattants [des] organisations humanitaires, ils ne nous laissent pas toujours [...] passer pour venir en aide aux blessés », a dit M. Alfetouri.

« Malheureusement, à cause du manque de connaissance [qu'ont] ces combattants [des] organisations humanitaires, ils ne nous laissent pas toujours [...] passer pour venir en aide aux blessés »

Pour faciliter ces interactions avant de se rendre en zone de conflit, les organisations humanitaires sur le terrain cherchent à négocier avec les chefs des communautés de la région pour « parler à leurs combattants aux postes de contrôle », a expliqué M. Alfetouri. Mme Chadraoui a ajouté qu'elles travaillent constamment en coordination avec les Nations Unies et leurs partenaires locaux pour négocier leur accès.

Selon M. Alfetouri, s'il est possible d'accéder à Benghazi - où le nombre de déplacés est estimé à 33 650 personnes - de longues négociations seront nécessaires avec les chefs locaux dans l'est de la Libye.

La communication avec les organisations partenaires sur le terrain est déjà difficile, selon François de la Roche, qui dirige la section libyenne d'IMC depuis l'étranger. Si le dialogue est constamment maintenu pour garantir la poursuite des opérations, diriger les opérations d'aide humanitaire depuis l'étranger pose des problèmes logistiques, a-t-il admis.

« Je suis sûr que ces équipes divisées vont avoir un effet sur ces opérations. Elles ne se déroulent pas aussi facilement que si nous étions tous ensemble et que nous opérions tous ensemble », a-t-il dit.

« [La communication] est un peu difficile pour de nombreuses raisons », a dit M. Alfetouri, signalant que des coupures de courant avaient lieu jusqu'à 19 heures par jour à Tripoli, ce qui entrave fortement le maintien d'un contact régulier avec le siège d'IMC.

Accord politique

Si l'accès aux personnes dans le besoin reste difficile, les analystes s'accordent à dire que la priorité est de trouver une solution durable à la violence.

« Je n'ai pas l'impression que la Libye ait tant besoin d'aide humanitaire », a dit Jason Pack, président de libyanalysis.com et chercheur à l'université de Cambridge, au Royaume-Uni. « C'est davantage une opération de communication [de la part des Nations Unies] qu'un réel besoin pour les Libyens », a-t-il dit.

Selon M. Pack, le plus important est de trouver une solution à long terme pour mettre fin au conflit. M. Pack estime que la communauté internationale doit dialoguer avec la Libye pour obtenir la conclusion d'un accord entre les différents groupes qui rivalisent pour le pouvoir.

Les Nations Unies, l'Union européenne et 13 nations ont appelé à un cessez-le-feu entre les différentes parties rivales en Libye. Des pourparlers ont commencé le 29 septembre avec pour objectif de parvenir à un consensus sur la manière d'instaurer une transition démocratique dans le pays. Mais plusieurs groupes rebelles se sont prononcés contre ces pourparlers.

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