Les « Rohingyas » du Myanmar – quelle réalité derrière ce mot ?

Alors que nombre d’entre eux sont déjà apatrides, et bien souvent retenus contre leur gré dans des camps pour personnes déplacées, 800 000 musulmans de l’ouest du Myanmar sont aujourd’hui confrontés aux efforts accrus visant à éradiquer jusqu’au mot qui les identifie en tant que groupe. Sous la pression du gouvernement prétendument civil du Myanmar, la communauté internationale a parfois l’air complice de l’éradication du mot « rohingya » du discours officiel.

Dans ce briefing, IRIN répond à certaines questions sur un groupe considéré comme l’une des minorités les plus persécutées au monde.

Qui sont les Rohingyas ?

Le Myanmar compte environ 800 000 Rohingyas. Au cours des dernières décennies, ils sont plusieurs dizaines de milliers à s’être enfuis en Malaisie et jusqu’à un demi-million au Bangladesh voisin, et un nombre indéterminé d’entre eux se trouve actuellement dispersé en Thaïlande, en Inde et en Arabie Saoudite.

Une étude de 1799 mentionne une ethnie appelée « Rooinga » à l’emplacement de l’actuel État de Rakhine, au Myanmar. Cependant, un historien a soutenu en mars 2014 que « ce terme n’est devenu populaire que vers la fin des années 1990 ». 

Des musulmans ont été introduits au Myanmar actuel sous la domination britannique, aux XIXe et XXe siècles, ce qui alimente une croyance populaire selon laquelle ils seraient encore nombreux à affluer du Bangladesh, bien que les économistes le réfutent.

Pourquoi une telle marginalisation ?

Pendant de nombreuses années, les droits des Rohingyas – de mouvement, de citoyenneté, à se reproduire – ont été limités par ce qu’une organisation de défense des droits de l’homme basée à Bangkok a qualifié de « politiques de persécution » délibérément menées par le gouvernement. En juillet et octobre 2012, des violences ont éclaté entre Arakanais, de confession bouddhiste, et Rohingyas. Cette flambée de violence et les rafles policières qui l’ont suivie se sont soldées par la détention de 140 000 personnes, des Rohingyas pour l’essentiel, dans des camps construits par le gouvernement.

Dans le même temps, des représentants du gouvernement se sont ouvertement engagés à durcir la réglementation s’agissant, entre autres, du droit de mouvement des Rohingyas. 

Près de deux ans plus tard, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme au Myanmar a dit: « le caractère systématique et l’ampleur des violations des droits de l’homme dans l’État de Rakhine pourraient constituer un crime contre l’humanité ». 

Qu’en dit le gouvernement birman ?

Lorsque le président réformiste du Myanmar, Thein Sein, s’est adressé à l’Assemblée générale des Nations Unies en 2012, il a fait allusion aux violences de l’État de Rakhine sans nommer les parties au conflit.

U Shwe Maung, un membre du Parlement d’ethnie rohingya, a dit à IRIN : « Lorsque j’évoque les Rohingyas devant des représentants du gouvernement, ils se taisent, tout simplement. Ils connaissaient l’immense pouvoir de leur silence ».

Selon lui, un manuel de géographie publié par le gouvernement pas plus tard qu’en 2008 faisait usage de ce terme. 

Toutefois, en réponse à l’annonce en septembre 2014 de la décision du Bangladesh de rapatrier quelques-uns des citoyens du Myanmar vivant sur son territoire dont la nationalité a pu être accréditée, le gouvernement birman est allé jusqu’à renier le nom du groupe lui-même, en affirmant : « Nous n’avons jamais eu de ressortissants d’ethnie "rohingya" ». 

Que s’est-il passé lors du recensement de 2014 ?

Le Myanmar, qui n’avait plus organisé de recensement depuis 30 ans, s’est associé au Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) pour son recensement de 2014.

En dépit des mises en garde de dirigeants locaux, du Transnational Institute (TNI), d’International Crisis Group (ICG) et de Human Rights Watch (HRW), le questionnaire comportait un élément particulièrement litigieux : une question relative à l’appartenance ethnique, pour laquelle une liste de 1982 répertoriant 135 groupes ethniques devait être proposée, dans laquelle les Rohingyas ne figurent pas.

Le gouvernement s’était initialement engagé à autoriser les Rohingyas à s’identifier par une option « Autre » ouverte. Mais deux jours avant le début du recensement en mars 2014, des travailleurs humanitaires internationaux ont dû fuir l’ouest du Myanmar après avoir été pris pour cible par des émeutiers bouddhistes ayant attaqué leurs locaux au motif d’un prétendu parti-pris de la communauté humanitaire en faveur des Rohingyas. Le gouvernement est revenu sur sa promesse de recenser les Rohingyas pour des raisons de sécurité.   

Les personnes ayant demandé à être recensées en tant que « Rohingya » n’ont pas été prises en compte ; certaines ont été autorisées à se recenser sous le terme « Bengali ». « Dans les deux cas, l’existence du groupe ethnique est niée », ont écrit Geoffrey Nice et Francis Wide, éminents juriste et analyste internationaux, dans un article de mai 2014 qui alertait des risques accrus de violence organisée encourus par les Rohingyas. 

« L’équipe de recensement m’a demandé "quelle est votre appartenance ethnique ?" Lorsque j’ai répondu "Rohingya", ils sont partis. Ils ne m’ont même pas posé d’autres questions », a dit Nor Mohammed, 60 ans, qui vit dans le camp de Dar Paign (État de Rakhine), à IRIN. « Si nous n’apparaissons pas dans le recensement, existe-t-on seulement ? »

Janet Jackson, la représentante de l’UNFPA dans le pays, a expliqué : « Dans l’État de Rakhine avant le recensement, l’opposition soulevée par le moindre emploi du terme Rohingya s’est avérée bien plus grave que prévu » et « l’UNFPA a exprimé le regret que certaines personnes n’aient pas pu s’identifier et, par conséquent, n’aient pas pu être prises en compte dans le recensement ». Dans un communiqué, l’agence a dit que cela « risquait d’exacerber les tensions dans l’État de Rakhine ». 

Au lendemain du recensement, David Mathieson, chercheur en chef pour le Myanmar auprès de HRW, s’est désolé « du manque d’action du gouvernement, des Nations Unies et des bailleurs de fonds internationaux pour s’attaquer efficacement aux fractures ethniques et religieuses qui contribuent à nourrir l’instabilité, les violences et la privation du droit de vote ».

Dans son rapport, un observateur international a qualifié le processus de recensement dans les secteurs rohingyas « d’échec total », en expliquant que les Rohingyas « souhaitaient ardemment participer au recensement mais en ont été empêchés par les agents de recensement sur le terrain et par les représentants du ministère de la Population ». 

Pourquoi l’exclusion du recensement pose-t-elle problème ?

Srdjan Mrkic, responsable des statistiques démographiques au Bureau de la statistique des Nations Unies, a expliqué que bien que la question de l’appartenance ethnique (avec la religion et la langue) ne soit pas obligatoire dans le cadre d’un recensement, environ 85 pour cent des pays l’incluaient.  

Toutefois, a-t-il ajouté, lorsque la question de l’appartenance ethnique est posée il existe des directives quant à la manière de le faire : « L’appartenance ethnique doit se présenter sous la forme d’une ligne entièrement vierge. Même lorsque vous proposez cinq options et une ligne indiquant "Autre", vous donnez l’impression de limiter le choix des réponses d’une certaine façon. Le recenseur ne doit guider les réponses en aucune manière ».

En septembre, le gouvernement a publié les résultats provisoires du recensement, en disant que les données relatives à l’appartenance ethnique ne seraient pas divulguées avant 2015 car cela risquerait d’attiser les tensions intercommunautaires.  

Pourtant, il semblerait que les résultats du recensement, auxquels ne figurent aucun Rohingya et un nombre indéterminé de personnes enregistrées en tant que « Bengali », soient exploités dans le cadre de programmes de vérification de la citoyenneté visant à déterminer l’éligibilité des personnes à des documents d’identité en fonction du temps depuis lequel leur famille vit au Myanmar. 

Mais pour ceux qui remplissent les conditions requises, ces documents d’identité ne prévoient pas de mention « Rohingya », et porteront certainement l’indication « Bengali ». Selon HRW, « Les dispositions de la loi birmane sur la citoyenneté gouvernant le droit à l’un des trois types de citoyenneté birmane reviennent à nier aux Rohingyas la possibilité d’acquérir une nationalité ». 

Le gouvernement conduit des programmes de vérification en différents endroits, notamment dans la commune de Myebon, dans l’État de Rakhine, qui a été rasée lors de la flambée de violence de 2012, et où un pourcentage important de personnes se seraient identifiées comme « Bengali » lors du recensement de 2014. 

Certains se raccrochent fermement à leur identité.

« Je suis Rohingya, pas Bengali », a dit Muhammad Uslan, 58 ans. « Je tiens à ce nom, quoi qu’il arrive. En 2012, les Arakanais nous ont attaqués en raison de notre appartenance ethnique, et aujourd’hui ils veulent me tuer à nouveau, ils peuvent – je n’en change pas. »

D’autres sont ouverts à l’idée de renoncer à leur identité de Rohingyas en échange de plus de droits.
« Si nous obtenons les mêmes droits que les autres groupes ethniques en nous désignant comme Bengalis, alors nous devrions accepter ce nom », a dit Hamid Huq, 36 ans, qui vit dans un camp à l’extérieur de Sittwe.

Pourtant, même dans ses affirmations, M. Huq reste méfiant vis-à-vis du gouvernement et reconnaît que les pressions exercées pour réviser les dénominations identitaires se sont accrues.

« À chaque réunion que nous avons avec des représentants du gouvernement, on nous dit que nous allons devoir nous enregistrer en tant que Bengalis. Mais le gouvernement doit déclarer l’égalité entre citoyennetés. Je n’ai pas confiance en ce gouvernement, alors ils doivent l’annonce clairement ou je ne les croirai pas », a-t-il dit.

« Même lorsque des missions étrangères viennent nous rencontrer, les représentants des gouvernements occidentaux nous prennent à part pour nous dire que nous devrions accepter la dénomination Bengali, que comme ça nous pourrions quitter les camps. »

Qu’en disent les acteurs internationaux ?

En juin 2014, après que des médias locaux ont rapporté que le gouvernement avait demandé au Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) de s’excuser pour avoir employé le terme « Rohingya » lors d’une présentation, UNICEF a qualifié l’incident d’« erreur », en affirmant que l’agence « n’avait aucune intention d’engager le débat sur la question sensible de l’appartenance ethnique lors de ce forum ».

Le Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon continue d’employer ce terme dans ses discours sur le Myanmar.

En juillet, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme au Myanmar a expliqué au terme de sa mission dans le pays : « Il m’était constamment demandé de ne pas employer le terme "Rohinyga" car il n’était pas reconnu par le gouvernement ». 

Lors de sa visite de l’État de Rhakine s’achevant le 11 septembre, la mission conjointe OCHA/PNUD a mentionné les « Arakanais » et les « musulmans », mais pas les « Rohingyas ». La veille, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) avait employé les mêmes termes dans un communiqué

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