Les pays du Golfe, nouveaux champions de l'aide humanitaire

Les pays du Golfe accroissent les fonds qu'ils consacrent à l'aide humanitaire internationale et contribuent à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars à la mise en ouvre d'interventions d'urgence au Moyen-Orient et ailleurs dans le monde. Ils élargissent également leurs engagements multilatéraux et participent de plus en plus souvent aux débats mondiaux sur l'efficacité de l'aide.

Selon la base de données en ligne du Service de suivi financier (FTS), qui est géré par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), les 500 millions de dollars versés en juillet par l'Arabie saoudite aux Nations Unies pour venir en aide aux déplacés irakiens représentent 70 pour cent de la somme reçue jusqu'à présent en réponse à l'appel de fonds.

Cela porte à un total de 634 millions de dollars les fonds consacrés à l'aide humanitaire par ce grand producteur de pétrole jusqu'à présent cette année, ce qui en fait le quatrième plus grand bailleur de fonds après les États-Unis, la Commission européenne et le Royaume-Uni.

Les données du FTS auxquelles IRIN a eu accès révèlent également que les fonds versés par l'Arabie saoudite, le Koweït, les Émirats arabes unis (ÉAU) et le Qatar comptaient, en 2013 et en 2014, pour environ 15 pour cent du montant total de l'aide accordée à la Syrie. Cela représente environ la moitié de la somme accordée par les États-Unis, mais plus que celle versée par les pays européens par l'intermédiaire de la Commission européenne.

Le rapport 2014 sur l'Aide humanitaire mondiale (GHA), publié le 11 septembre par Development Initiatives, un groupe de réflexion basé au Royaume-Uni, se fonde sur les données du FTS ainsi que sur des données issues de sources gouvernementales et obtenues auprès d'autres organisations. Il souligne l'augmentation des dépenses d'aide des pays du Golfe et le fait que cette hausse s'inscrit dans une tendance plus large qui s'est manifestée par un financement record de l'aide humanitaire de 22 milliards de dollars en 2013.

Les auteurs du rapport, un document interactif de 150 pages, signalent que le Koweït, qui a organisé plusieurs conférences de donateurs de haut niveau afin de lever des fonds pour venir en aide aux réfugiés syriens, a augmenté les fonds consacrés à l'aide de plus de 2 300 pour cent entre 2012 et 2013 (de 14 millions à 327 millions de dollars). Le pays est ainsi devenu le plus important bailleur de fonds de la région du Golfe cette année-là en contribuant à hauteur de 2 pour cent à l'ensemble du financement humanitaire mondial. Les données du FTS montrent que le Koweït a déjà alloué 326 millions de dollars à l'aide humanitaire en 2014 et a promis de verser 211 millions de dollars supplémentaires.

Selon le rapport GHA, les ÉAU ont été le principal donateur humanitaire de la région du Golfe entre 2009 et 2013. Ils ont en effet contribué à hauteur de 809 millions de dollars au financement des interventions humanitaires et se sont classés au 18e rang des gouvernements donateurs. L'Arabie saoudite se situe juste derrière dans le classement régional et international avec des contributions s'élevant à 709 millions de dollars.

Seul le Qatar a enregistré une baisse de la somme consacrée à l'aide humanitaire pendant la période considérée. Celle-ci est passée de 105 millions de dollars en 2012 à 69 millions de dollars en 2013.

Des acteurs puissants

La décision des États du Golfe d'augmenter les fonds alloués à l'aide humanitaire est en partie liée à la proximité des crises humanitaires, a dit à IRIN Habiba Hamid, une spécialiste de la gouvernance dans la région du Golfe. Les crises en Syrie et en Irak ont fait craindre un effet d'entraînement dans l'ensemble du Moyen-Orient et dans les États du Golfe en particulier. « L'ampleur de la crise en Syrie est sans précédent ; les pays du Golfe ont eu une forte réaction par rapport à l'inertie de l'Occident », a dit Mme Hamid.

Charlotte Lattimer, une conseillère humanitaire chevronnée qui travaille pour Development Initiatives et a contribué à la rédaction du rapport GHA, a dit que le don accordé par l'Arabie saoudite pour venir en aide aux Irakiens était particulièrement digne de mention. « Il s'agit d'un don considérable et je pense que de nombreuses personnes ont été surprises lorsqu'il a été annoncé, surtout lorsqu'on sait à quel point il avait été difficile d'obtenir des fonds pour l'Irak jusque-là. »

Selon le FTS, l'appel de fonds lancé pour l'Irak par les agences des Nations Unies est maintenant financé à hauteur de 183 pour cent, ce qui est exceptionnel. Les Nations Unies tentaient depuis des mois d'attirer l'intérêt des donateurs pour pouvoir continuer de financer les programmes de secours.

Les 500 millions de dollars versés par l'Arabie saoudite, qui ont déjà été distribués entre les différentes agences, dépassent en effet de loin les 312 millions de dollars que les Nations Unies avaient demandés pour mettre en ouvre le Plan de réponse stratégique (PRS).

« La taille du don attire de nouveau l'attention sur l'importance de l'Arabie saoudite en tant que donateur », a dit Mme Lattimer, ajoutant : « Je dirais cependant que cela s'inscrit dans la tendance que nous avons remarquée au cours des dernières années, c'est-à-dire l'augmentation considérable des dépenses humanitaires de tous les États du Golfe à l'exception du Qatar. »

Il est également possible que l'augmentation des fonds alloués par les États du Golfe aux interventions menées en Syrie et en Irak soit liée à un désir de faire taire les rumeurs voulant que ces pays accordent un soutien - tacite ou explicite - aux groupes extrémistes sunnites qui ont récemment gagné en puissance. Au cours des derniers mois, plusieurs rapports ont laissé entendre que les États du Golfe finançaient secrètement certains groupes en Syrie et en Irak, et plus particulièrement l'État islamique autoproclamé.

Les États du Golfe sont donc désireux de montrer leur dévouement envers les missions humanitaires, a dit Mme Hamid. « Après la Syrie, l'État islamique et les accusations de financement de groupes terroristes formulées à l'encontre de certains acteurs, les bailleurs de fonds du Golfe souhaitent démontrer ouvertement qu'ils respectent les normes et les objectifs sur lesquels se sont entendus les membres de la communauté internationale », a-t-elle dit.

Après la Syrie, l'État islamique et les accusations de financement de groupes terroristes formulées à l'encontre de certains acteurs, les bailleurs de fonds du Golfe souhaitent démontrer ouvertement qu'ils respectent les normes et les objectifs sur lesquels se sont entendus les membres de la communauté internationale

Les fonds n'ont cependant pas été consacrés à des interventions purement locales. Mme Lattimer a fait remarquer que les pays du Golfe avaient aussi donné généreusement pour venir en aide aux victimes des catastrophes naturelles à Haïti, aux Philippines et au Pakistan - ce qui est également reflété dans les tableaux du FTS, même si la majeure partie de l'argent a été consacrée aux pays du Moyen-Orient.

Selon Mme Hamid, ce n'est pas la première fois que l'Arabie saoudite fait un geste humanitaire aussi généreux. En 2008, le pays a versé 500 millions de dollars pour aider le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies à combler les déficits de financement causés par l'augmentation des prix du carburant et des denrées alimentaires.

« Les fonds accordés par les pays du Golfe n'ont pas nécessairement augmenté - les contributions de ces pays dépassent systématiquement celles d'autres groupes régionaux -, mais on peut supposer que les institutions de suivi comme l'OCDE sont plus rigoureuses qu'auparavant », a-t-elle dit, faisant référence au Comité d'aide au développement (CAD) de l'Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE), un regroupement de donateurs dits traditionnels.


Ententes officielles

Au fur et à mesure que les États du Golfe sont reconnus comme des donateurs influents, leur position de leaders dans le secteur humanitaire international est de plus en plus souvent officialisée par des accords ou des partenariats.

Selon le CAD, les ÉAU se sont classés au premier rang des donateurs d'aide publique au développement (APD) en proportion du revenu national brut (RNB) en 2013. Le pays est par ailleurs devenu, en juillet de cette année, le premier État ne faisant pas partie de l'OCDE à rejoindre le CAD. Il ne dispose cependant pas du droit de vote.

Selon le tout nouveau ministère de la Coopération internationale et du développement (MICAD) des ÉAU, qui doit publier, le mois prochain, le détail de ses dépenses humanitaires pour 2013, l'adhésion au CAD « confirme le rôle actif et efficace des ÉAU dans le développement international » et risque de « contribuer à l'utilisation des bonnes pratiques dans le secteur du développement et de l'aide humanitaire ».

Les ÉAU accueilleront, en octobre prochain, une conférence mondiale sur le sort des enfants réfugiés organisée en collaboration avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Le Croissant-Rouge émirien gère par ailleurs un camp de réfugiés syriens en Jordanie.

Erik Solheim, l'ancien ministre norvégien qui assure la présidence du CAD depuis janvier 2013, a accueilli chaleureusement les ÉAU au sein du groupe.

« Je pense que l'arrivée d'un nouveau membre comme les ÉAU au sein du CAD constitue un changement important, car le CAD avait une réputation de club fermé. Les ÉAU peuvent quant à eux profiter de certains systèmes et normes que nous avons établis au fil du temps », a-t-il dit à IRIN.

M. Solheim a reconnu que les donateurs du Golfe étaient parfois perçus comme ayant des approches différentes de l'aide - en termes de fourniture, de communication et d'évaluation -, mais il a ajouté : « On trouve toujours des différences lorsqu'on en cherche. »

« Mais si vous voulez faire en sorte que la communauté internationale rassemble ses forces, c'est aussi possible de le faire. Nous devons engager une discussion pragmatique pour déterminer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas en ce qui concerne l'aide humanitaire », a-t-il dit.

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