La lutte mondiale contre le VIH comprend-elle le sexe ?

D’après les experts, les réactions de honte, de pruderie et d’incompréhension suscitées par le sexe anal provoquent des lacunes dans la recherche et des informations inexactes sur les risques de cette pratique sexuelle répandue. En outre, cela entrave les stratégies efficaces de prévention du VIH/SIDA. L’évolution vers des approches « positives du sexe » pourrait améliorer l’acceptation sociale et diminuer les risques sanitaires.

« Si l’on considère les représentations artistiques et les sculptures traditionnelles, le sexe anal hétérosexuel fait partie du répertoire sexuel humain depuis longtemps. Ne pas parler du sexe anal et de son rapport avec la transmission du VIH conduit les personnes à entretenir des idées fausses sur ses risques », a déclaré à IRIN Jim Pickett, directeur du plaidoyer en faveur de la prévention et de la santé des hommes homosexuels à l’AIDS Foundation of Chicago (fondation de lutte contre le sida à Chicago).

En 2011, l’Assemblée générale des Nations Unies a publié sa « Déclaration politique sur le VIH et le sida » qui, entre autres objectifs, fixe celui de réduire de 50 pour cent d’ici à 2015 le taux de transmission du VIH par voie sexuelle.

Selon le programme commun des Nations Unies sur le SIDA (ONUSIDA), le nombre de nouvelles infections par le VIH chez les adultes dans les pays à moyen et à faible revenu en 2012 a baissé de 30 pour cent par rapport à 2001. Dans son rapport mondial, l’ONUSIDA attribue cette diminution « principalement [à] une réduction de la transmission par voie sexuelle ».

Cependant, malgré cette baisse du taux d’infection, les experts préviennent que la lutte contre le VIH reste lacunaire au point d’en être dangereuse, en l’absence d’une prise en compte de l’éventail des pratiques sexuelles, notamment celles qui sont réprouvées, méconnues ou qualifiées de dégoûtantes.


Un message confus entraîne une négligence lourde de risques

Le risque de transmission du VIH est 18 fois plus élevé lors de rapports anaux que lors de rapports vaginaux, car l’anus a des parois plus fines et ne sécrète pas de lubrification naturelle, contrairement au vagin – ce qui l’expose davantage aux déchirures et aux lésions.

Traditionnellement, les messages qui abordent le sujet du sexe anal portent essentiellement sur les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes (men who have sex with men, MSM) et avec des femmes transgenres, qui sont souvent (à tort pensent beaucoup de gens) cataloguées comme étant des hommes au regard de la santé publique. Les recherches axées sur les MSM ont révélé des informations importantes sur le sexe anal, notamment de graves lacunes dans la disponibilité de lubrifiant intime dans le monde.

Selon M. Pickett, les lois qui condamnent la sodomie aggravent la stigmatisation du sexe anal et laissent également entendre que cette pratique ne concerne que les MSM.

L’homosexualité est considérée comme un crime, d’une manière ou d’une autre, dans 76 pays ; beaucoup interdisent la « sodomie » – souvent définie comme un acte de sexe anal.

Cependant, de nouvelles données montrent qu’une approche exclusivement axée sur les MSM peut faire croire que la pénétration anale est absente des rapports hétérosexuels, ce qui véhicule des idées fausses sur les types de personnes qui ont besoin de se protéger.

Selon une étude sur la pratique du sexe anal hétérosexuel menée dans cinq communautés du Kenya, de la Tanzanie et de l’Ouganda, cet acte sexuel est largement répandu pour diverses raisons, notamment par souci de préservation de la virginité, de contraception, d’économie et de fidélité. [ ]

D’après l’enquête nationale de 2009 sur les comportements sexuels, réalisée par le Centre de promotion de la santé sexuelle de l’université de l’Indiana aux États-Unis (National Survey of Sexual Health Promotion and Behavior), environ 45 pour cent des hommes et des femmes interrogés ont admis pratiquer le sexe anal.

Or, bien qu’il s’agisse d’une pratique relativement courante, on manque cruellement d’informations exactes sur le sujet.

« Même si la plupart des gens qui pratiquent le sexe anal ne le font que de façon occasionnelle, il s’agit d’un acte assez répandu. Et si les gens veulent s’adonner à une pratique sexuelle, alors ils sont en droit d’avoir suffisamment d’informations pour que cela se passe dans les conditions les plus sûres, les plus agréables et les plus satisfaisantes possible », a écrit Debby Herbenick, l’une des auteurs de l’enquête de 2009 publiée dans la revue de la Société internationale de médecine sexuelle (ISSM).

D’autres experts partagent cet avis et font valoir que la réticence à explorer cette pratique dans les études est l’une des raisons pour lesquelles le sexe anal est négligé.

« Nous ne posons pas de questions, alors les personnes n’en parlent pas », a déclaré M. Pickett qui attribue cette réticence au caractère honteux de cette partie du corps humain qu’est l’anus.

« Nous avons pris l’habitude de penser que c’est sale et impur, donc nous n’en parlons pas », a affirmé M. Pickett, qui coordonne le réseau mondial International Rectal Microbicide Advocates (IRMA). Le but de cette organisation est de créer « des microbicides rectaux sûrs, efficaces, acceptables et accessibles dans le monde entier pour les femmes, les hommes et les transgenres qui pratiquent des rapports sexuels anaux ».

« Si nous ne pouvons pas parler de tous les actes sexuels et de ce qui est plus ou moins risqué, les personnes ne peuvent pas vraiment choisir en connaissance de cause », a déclaré M. Pickett.

Opter pour une approche « positive du sexe » dans les messages concernant le VIH

« Le sexe anal est l’un des derniers tabous du monde du VIH. Il n’est pas mentionné dans les campagnes qui ciblent les couples hétérosexuels, ce qui revient à affirmer que c’est réellement sans danger ou qu’il n’est pas nécessaire de mettre un préservatif », a déclaré Anne Philpott, fondatrice de The Pleasure Project, une organisation qui travaille avec des conseillers sexuels, des producteurs de films érotiques et des organisations non gouvernementales sur l’intégration d’une approche « positive du sexe » dans l’éducation sexuelle.

Une étude publiée en 2014 dans le British Medical Journal a révélé que la première expérience de sexe anal chez les adolescents est souvent douloureuse et coercitive. Cependant, beaucoup de personnes interrogées percevaient le sexe anal comme « moins risqué », car elles ne savaient pas qu’il était possible d’attraper des infections sexuellement transmissibles de cette façon-là.

D’après l’étude, la facilité d’accès à la pornographie comportant des scènes de sexe anal chez les couples hétérosexuels renforce l’idée que le sexe anal fait partie d’une « routine sexuelle courante ».

« Aujourd’hui, environ quatre pour cent des sites Internet sont pornographiques. Nous devons faire preuve d’initiative et créer une pornographie plus sûre, ainsi que des modèles sexuels qui ne légitiment pas les rapports sexuels non protégés », a ajouté Mme Philpott. Elle a expliqué que, dans les pays où il y a peu voire pas d’éducation sexuelle, la pornographie pouvait être une source d’information par défaut.

Mme Philpott a indiqué que le sexe anal non protégé supposait également un risque d’infection plus élevé pour le partenaire réceptif – c’est-à-dire la femme chez les couples hétérosexuels. Lors du sexe anal sans préservatif, le partenaire actif a environ une chance sur 909 d’être infecté par le VIH, contre une sur 154 pour le partenaire passif.

En 2008, d’après un rapport national de statistiques sur la santé (National Health Statistics Report) aux États-Unis, sur plus de 13 000 personnes interrogées, 36 pour cent des femmes et 44 pour cent des hommes ont déclaré avoir eu des rapports anaux avec le sexe opposé.

Cependant, une étude connexe indique que seulement 13 pour cent des femmes réceptives avaient utilisé un préservatif au cours des 10 derniers rapports anaux, contre 44 pour cent des hommes réceptifs – une différence de comportement importante dans les relations hétérosexuelles.

« Le fait de ne même pas évoquer ce risque pour les couples hétérosexuels est une grave erreur. Ne pas leur donner de conseils pratiques ni d’informations sur la façon de sécuriser le sexe anal est un énorme gâchis », a déclaré Mme Philpott.

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