Réduction des subventions au Yémen

La forte hausse du prix des carburants risque de pousser des centaines de milliers de personnes dans la pauvreté et l’insécurité alimentaire au Yémen, pays le plus pauvre du monde arabe – particulièrement si les prestations d’aide sociale destinées aux Yéménites les plus pauvres continuent d’être versées de manière irrégulière, ont mis en garde des organisations d’aide humanitaire.

La décision du gouvernement de lever les subventions portant sur les carburants a provoqué une vague de mécontentement et de grandes manifestations à Sanaa, la capitale, la semaine dernière pour demander la reprise des subventions et la dissolution du gouvernement.

Si les réductions étaient, en général, perçues comme une étape nécessaire pour éviter un effondrement de l’économie, l’engagement du gouvernement d’utiliser les économies réalisées pour augmenter les dépenses sociales ne s’est pas encore concrétisé et l’on note un retard de six mois dans le versement des prestations d’aide sociale.

Les subventions portant sur les carburants font partie des quelques biens collectifs largement disponibles au Yémen ; elles permettraient de limiter le coût des transports, de l’eau et de la nourriture, et de soutenir l’industrie locale. Mais elles se sont aussi avérées onéreuses au cours de ces dernières années, leur montant atteignant entre 3 et 3,5 milliards de dollars en 2013 – ce qui représente plus d’un cinquième des dépenses totales de l’État – au cours d’une période pendant laquelle le gouvernement plongeait dans le rouge, avec une succession de déficits record, et s’appuyait lourdement sur les financements d’un secteur bancaire local de plus en plus saturé.

En juillet, le gouvernement a augmenté le prix de l’essence de 60 pour cent et celui du gazole de 95 pour cent dans le cadre d’un paquet de réformes visant à débloquer les financements étrangers et à alléger la pression sur un budget qui accuse un déficit croissant depuis le soulèvement lancé par les jeunes Yéménites en 2011. La décision a provoqué de grandes manifestations à Sanaa, alors que les prix des transports et du pain ont augmenté d’au moins 20 pour cent au cours des dernières semaines.

Dans un document interne qu’ont pu voir les journalistes d’IRIN, le ministre yéménite de la Planification et de la Coopération internationale estime que la décision de lever les subventions portant sur les carburants pourrait faire passer 500 000 Yéménites supplémentaires sous le seuil de pauvreté. Plus de la moitié de la population du Yémen – qui dépasse les 12,5 millions d’habitants – vit aujourd’hui dans la pauvreté.

Des retards de paiement

Afin d’éviter une situation catastrophique, le gouvernement avait promis de réorienter les économies réalisées grâce à la levée des subventions – qui profitaient traditionnellement aux plus aisés – vers le financement des prestations d’aide sociale destinées aux plus pauvres. Au début du mois d’août, le gouvernement a annoncé qu’il ajouterait 250 000 personnes à la liste des bénéficiaires des transferts en espèces sans condition alloués par le fonds de protection sociale (Social Welfare Fund, SWF) – l’organisme public qui gère les paiements – faisant ainsi passer le nombre de bénéficiaires à 1,75 million. Ceux-ci recevraient des allocations trimestrielles d’un montant pouvant atteindre 12 000 rials yéménites (soit 60 dollars).

Mais le SWF, qui est soutenu par plusieurs gouvernements étrangers et des institutions internationales comme la Banque mondiale, n’a pas effectué de versements réguliers à ses bénéficiaires depuis le début de l’année, ont confirmé à IRIN des représentants du fonds. Au début du mois d’août, il a effectué ses premiers paiements de l’année 2014, versant aux bénéficiaires l’argent qu’ils auraient dû percevoir au mois de janvier.

La question de savoir qui porte la responsabilité du retard n’est pas tranchée. Abdulkarim Salah, directeur des politiques du SWF, a dit à IRIN que les insuffisances budgétaires en étaient la raison. « Le ministre des Finances n’a pas suffisamment d’argent pour payer [le SWF], alors nos paiements ont été différés », a-t-il dit, avant d’ajouter que le ministre des Finances leur avait assuré que les fonds nécessaires pour effectuer les deux prochains versements trimestriels seraient disponibles dans un délai d’un mois. « Nous ne sommes pas sûrs qu’ils arriveront », a-t-il cependant ajouté.

Et pourtant, le Yémen bénéficie du soutien accru de l’Arabie saoudite, pays voisin riche en pétrole qui aurait versé des centaines de millions de dollars au pays dans le but précis de couvrir le montant des allocations au mois de juin. Si des sources gouvernementales ont dit de manière informelle que Riyad a versé deux milliards de dollars d’aide, le gouvernement de Sanaa n’a pas publiquement confirmé cette rentrée d’argent, en partie pour ne pas susciter d’attentes chez les fonctionnaires ou les citoyens yéménites.

« L’accord prévoyait que l’augmentation du prix des carburants serait compensée par une augmentation des allocations versées aux Yéménites les plus pauvres par le Social Welfare Fund », indique Julien Harneis, représentant du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) au Yémen. « Mais les allocations n’ont pas été versées de manière régulière. Cela représente de toute évidence un grand problème ».

« Nous manquons de nourriture »

Un récent après-midi, dans le quartier chic de Hadda, à Sanaa, l’impact du retard des paiements était apparent. À 14 heures, Houria Hamoud, une mère de huit enfants âgée de 55 ans, était assise devant la maison d’un entrepreneur yéménite connu pour donner de l’argent et de la nourriture aux pauvres. Elle était là depuis 7 heures du matin et l’entrepreneur n’avait toujours pas franchi le pas de sa porte.

« Nous manquons de nourriture », a-t-elle dit, avant d’ajouter que son mari était incapable de trouver un travail régulier en raison de ses problèmes cardiaques. « Nous essayons de récupérer de la nourriture dans les restaurants ou dans la rue [mais] la situation ne fait qu’empirer. Avant, le gouvernement nous versait de l’argent, mais cela fait quelques mois que nous ne recevons plus rien ».
Depuis l’augmentation du prix des carburants, l’argent qu’elle gagne en mendiant dans la rue lui permet d’acheter de moins en moins de choses, a-t-elle dit, ce qui l’a conduite à faire des choix difficiles. « [Mes enfants] viennent juste de retourner à l’école », a-t-elle expliqué. « Ils ont besoin de cartables, de chaussures et je n’ai pas d’argent. J’ai dit à mes filles de ne plus aller à l’école, car nous n’avons même pas les moyens de leur acheter des fournitures ».

L’augmentation touche également les agriculteurs, majoritaires dans les zones rurales du Yémen – où vit encore plus de 60 pour cent de la population. Avant la levée des subventions, le Yémen était confronté à une grave pénurie de carburants et il était rare de trouver du gazole sur le marché officiel des carburants ; bon nombre d’agriculteurs – qui utilisent ce carburant pour faire fonctionner leurs tracteurs et leurs pompes à eau – se sont donc tournés vers le marché noir. En libéralisant le prix des carburants, le gouvernement a mis le prix du gazole à parité avec les prix pratiqués sur le marché noir.

« Pendant le ramadan, bon nombre d’agriculteurs n’ont pas labouré leurs champs, car ils n’avaient pas les moyens d’acheter du gazole et s’ils avaient eu les moyens de s’en procurer, ils n’auraient pas pu acheter l’eau nécessaire pour l’irrigation », a dit Colette Fearon, directrice pays d’Oxfam au Yémen. « Les agriculteurs ensemencent moins de terres et cela se traduit par une baisse de l’emploi et par des difficultés pour les commerçants, car les gens ont moins d’argent ».

La hausse du prix des produits de base pendant une période de ralentissement de l’activité économique conduira bon nombre des Yéménites les plus pauvres à vendre les quelques biens qu’ils possèdent, y compris le bétail qui aurait pu représenter une source de revenus futurs, a dit M. Harneis de l’UNICEF. Une grande partie des Yéménites pauvres ont déjà vendu les quelques biens qu’ils possédaient en 2011 et en 2012 et les organisations comme l’UNICEF et Oxfam commencent tout juste à aider la population à reconstruire. « C’est la raison pour laquelle il est important que l’argent du SWF arrive », a dit M. Harneis. « S’il arrive, les gens pourront nourrir leur famille, payer les services médicaux et continuer à scolariser leurs enfants. S’il n’arrive pas, ce sont les enfants qui souffriront ».

Filets de sécurité : un manque de préparation

Le SWF et les organisations non gouvernementales (ONG) locales et internationales ont en général appuyé la réduction des subventions, mais ils se sont interrogés sur la rapidité avec laquelle les subventions ont été levées et sur le manque de préparation dans la mise en place des filets de sécurité nécessaires. Lors des négociations engagées avec le Fonds monétaire international (FMI) en mai pour le versement d’un prêt de 560 millions de dollars, le gouvernement a accepté une baisse de 20 à 40 pour cent des subventions dans le cadre d’un programme de coupes budgétaires progressives débutant en octobre. Le FMI avait demandé au gouvernement de réduire les subventions plus tôt afin d’alléger ses besoins de liquidités pour l’année, mais il n’avait pas exigé une réduction initiale plus importante.

« Nous savions que cela arriverait et l’augmentation ne me surprend pas », a dit M. Salah. « Mais nous en avions parlé avec le ministre des Finances, le ministre de la Planification et la Banque mondiale et nous ne nous attendions pas à une augmentation aussi importante ».

Si le SWF effectue des versements réguliers, ils ne seront pas suffisants pour couvrir les besoins de base en raison de l’augmentation du coût de la vie, a ajouté M. Salah, qui, depuis un certain temps déjà, préconise une augmentation du montant des prestations d’aide sociale. « L’objectif de ce fonds, qui a été mis en place en 1996, était d’aider les gens à acheter des produits de base », a-t-il dit. « Mais les prix augmentent d’année en année. Nous avons mené des négociations avec le gouvernement pour augmenter les sommes que nous distribuons [de 50 pour cent], mais le gouvernement n’a pas répondu et maintenant il veut augmenter le nombre de personnes couvertes de 250 000 alors que nous n’avons pas d’argent ».

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