Enfants-soldats au Soudan du Sud : un pas en arrière

Le gouvernement du Soudan du Sud a signé en 2012 avec les Nations Unies un plan d’action pour mettre un terme à l’utilisation d’enfants-soldats. Pourtant, il s’avère que le conflit en cours compromet les progrès réalisés en la matière.

« Le conflit actuel menace de saper tous les progrès réalisés jusqu’à présent pour mettre fin à l’utilisation d’enfants-soldats au Soudan du Sud. Nous allons soulever [cette] question lors de notre prochaine réunion au plus haut niveau des Nations Unies », a dit à IRIN Leila Zerrougui, Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour le sort des enfants en temps de conflit armé.

« Fin 2013, le secrétaire général des Nations Unies signalait qu’avant le conflit actuel, l’APLS [Armée populaire de libération du Soudan] avait fait des progrès tangibles pour mettre fin à son utilisation d’enfants-soldats », a dit Human Rights Watch (HRW) le 21 août. « Lorsque le conflit actuel a éclaté, cependant, l’enrôlement d’enfants a augmenté ».

Dans sa déclaration, HRW a cité des témoins selon lesquels le gouvernement aurait eu recours à des enfants pour combattre dans les récents affrontements à Bentiu, la capitale de l’État d’Unité, et dans la ville voisine de Rubkona.

« Dix personnes qui ont fui le conflit [à Rubkona] ont dit à HRW à Bentiu qu’elles avaient vu des dizaines d’enfants en uniforme militaire, armés de fusils d’assaut, déployés avec les soldats des forces gouvernementales et qui tiraient sur les positions ennemies. Le 12 août, HRW a vu 15 soldats qui semblaient être des enfants autour de la base militaire et de la piste d’atterrissage du gouvernement à Rubkona, » peut-on lire dans la déclaration de HRW.

« L’armée du Soudan du Sud et les fonctionnaires d’État à Bentiu ont admis à HRW que leurs forces comprenaient des enfants de moins de 18 ans. Mais ils ont affirmé que, depuis le début du conflit, des enfants venaient les trouver pour leur demander de les protéger et de leur donner du travail », a ajouté HRW.

Selon les organisations humanitaires et de défense des droits de l’homme, des enfants sont utilisés comme soldats par le gouvernement et par l’opposition dans le conflit qui secoue actuellement le Soudan du Sud.

« Je ne suis pas surprise par les rapports concernant l’utilisation d’enfants-soldats par les deux camps au Soudan du Sud, car j’étais là-bas en juin et j’ai vu des enfants armés dans les rues », a dit Mme Zerrougui, des Nations Unies. « Je me rappelle même que David Yau Yau – le chef du Mouvement/Armée démocratique du Soudan du Sud, un groupe armé comptant un grand nombre d’enfants dans ses rangs, qui a depuis été nommé administrateur de la région du Grand Pibor – est venu m’accueillir à Gimuruk et que certains des [soldats] qui l’accompagnaient étaient des enfants. »

Le porte-parole de l’armée du Soudan du Sud, Phillip Aguer, a dit à IRIN qu’il était en train de vérifier le nombre d’enfants au sein de ses effectifs.

« Nous avons une politique qui nous interdit l’enrôlement d’enfants et nous vérifions ceux qui sont dans nos rangs pour qu’ils puissent être confiés à des organisations humanitaires pour leur réinsertion. Selon les informations dont je dispose, il pourrait y en avoir environ 149, mais nous sommes toujours en cours de vérification », a dit M. Aguer à IRIN.

Le rapport de l’UNICEF

En avril, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) a indiqué que plus de 9 000 enfants étaient utilisés comme soldats dans le conflit au Soudan du Sud.

« Ces témoignages inquiètent fortement l’UNICEF, car ils sont fondés sur des observations très fiables d’enfants portant un uniforme militaire et des armes. Au moins 9 000 enfants sont utilisés comme combattants par l’armée et les groupes armés alors que la loi nationale elle-même l’interdit, même lorsqu’il s’agit d’enrôlement volontaire », a dit à IRIN Doune Porter, directrice de la communication stratégique de l’UNICEF au Soudan du Sud.

Selon Mme Porter, l’UNICEF et d’autres organisations internationales mènent actuellement des campagnes de sensibilisation dans les communautés où les enfants sont le plus susceptibles d’être recrutés par des groupes armés.

« Si la campagne de sensibilisation est importante, nous tentons également d’engager le dialogue avec le gouvernement et les autres parties prenantes pour mettre fin à cette pratique, a ajouté Mme Porter. Dans un conflit comme celui-ci, l’autorité joue un rôle important pour y mettre un terme. »

Le plan d’action de 2012 en péril

Dans le plan d’action, le gouvernement s’était engagé à ne plus enrôler ni utiliser des enfants soldats au sein des forces armées gouvernementales et à mettre fin à toute autre violation grave des droits des enfants.

Selon le Bureau du Représentant spécial du Secrétaire général pour le sort des enfants en temps de conflit armé, le plan d’action a donné lieu à la démobilisation de plus de 1 000 enfants, à des ordres de commandement interdisant l’enrôlement et l’utilisation d’enfants-soldats et à la création d’une unité de l’APLS consacrée à la protection des enfants.

En juin, le gouvernement du Soudan du Sud a renouvelé son engagement pour la mise en oeuvre du plan d’action lors d’une cérémonie à laquelle ont participé le président Salva Kiir et Mme Zerrougui.

« Les enfants n’ont pas leur place au sein de notre armée et je m’engage personnellement, au nom de mon gouvernement, à appliquer l’ensemble des dispositions du plan d’action », a dit le ministre de la Défense et des Anciens Combattants, Kuol Manyang Juuk, à l’occasion de cette cérémonie.

L’Armée de libération du Soudan du Sud, un ancien groupe rebelle qui a depuis intégré l’APLS, comptait des centaines d’enfants-soldats au sein de ses effectifs qui n’ont jamais été démobilisés comme il se doit.

En mai 2014, l’ancien vice-président Riek Machar, qui dirige maintenant les forces d’opposition, a signé un document de la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour le sort des enfants en temps de conflit armé, s’engageant à « prendre immédiatement toutes les mesures pour éviter de graves violations des droits des enfants », y compris l’utilisation d’enfants comme combattants. M. Machar a également fait la promesse de nommer un coordonnateur de haut niveau pour travailler avec les Nations Unies sur les violations des droits des enfants.

Une employée d’une organisation non gouvernementale a dit à IRIN, sous couvert d’anonymat, que l’enrôlement d’enfants-soldats était particulièrement courant dans les États du Nil supérieur, du Jonglei et d’Unité, qui sont ceux qui ont été le plus touchés par la guerre.

« Les notables locaux se chargent parfois de l’enrôlement pour le compte des groupes armés », a-t-elle dit en soulignant le besoin d’engager le dialogue avec eux pour mettre fin à cette pratique. « Ils disent aux parents que les enfants vont combattre l’ennemi, c’est-à-dire les autres tribus. Les parents cèdent facilement, mais dans certains cas, [l’enrôlement] se fait de force ».

Cette employée a ajouté que dans les régions les plus touchées par le conflit, comme celle de Bentiu, l’absence d’écoles fait que les enfants sont souvent désoeuvrés et sont donc plus facilement attirés par les groupes armés.

En décembre 2013, les troupes loyales aux chefs ennemis du pays, Salva Kiir Mayardit et Riek Machar, ont entamé une longue et meurtrière guerre civile qui a déraciné des millions de personnes et détruit leurs maisons et leurs moyens de subsistance.

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