Les déplacés oubliés d'Irak

Ces dernières semaines, l'attention du monde s'est focalisée sur la détresse des chrétiens et yézidis du nord de l'Irak. Des centaines de milliers d'entre eux ont fui devant l'avancée des militants islamiques vers la région semi-autonome du Kurdistan. Pourtant, dans tout le pays, un nombre équivalent d'Irakiens ont été déplacés vers d'autres régions depuis janvier, mais ont reçu bien moins d'attention et de soutien. Les Nations Unies et les organisations non gouvernementales (ONG) tentent de leur apporter de l'aide, mais nombre d'entre eux se sentent oubliés et dénoncent un traitement de faveur.

Lorsque le groupe djihadiste, qui se fait appeler État islamique (EI), a commencé son avancée vers le nord, fin juin, la communauté internationale s'est précipitée pour venir en aide au Kurdistan.

Avec sa population d'un peu plus de cinq millions d'habitants et déjà 220 000 réfugiés syriens, la région semi-autonome du Kurdistan est la principale destinataire de l'aide. Le besoin de soutien de la région est indéniable : elle accueillerait maintenant plus de 700 000 personnes déplacées à l'intérieur de leur propre pays (PDIP), dont une grande partie a effectué un périple éprouvant pour parvenir en lieu sûr.

Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a mis sur pied ce qu'il appelle « la plus vaste opération d'aide humanitaire que nous ayons lancée depuis plus d'une décennie ». L'agence prévoit d'envoyer plus de 2 000 tonnes de tentes et autres marchandises et des gouvernements du monde entier, qui avaient diminué leur aide à l'Irak ces dernières années, acheminent eux aussi de grandes cargaisons d'aide humanitaire et d'équipements militaires.

Pourtant, le Kurdistan n'est pas la seule région d'Irak à avoir besoin d'aide. Loin de l'attention des médias, qui braquent leurs projecteurs sur les tentes des yézidis à Dohuk, 700 000 personnes demeurent sans-abris (voir le diagramme ci-dessus).

Quelque 70 000 d'entre eux se sont réfugiés dans les villes saintes chiites de Kerbala et Najaf. Ils reçoivent de l'aide des mosquées et des associations locales, qui ont mis à leur disposition des hébergements habituellement destinés à des pèlerins, ainsi que du Croissant-Rouge irakien et du Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

Certaines agences des Nations Unies ont également apporté de petites contributions, comme le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), qui a fourni de l'eau et d'autres marchandises. Mais des déplacés ont dit à IRIN qu'ils avaient désespérément besoin d'aide.

Abdul Ghafour Ahmed, membre du groupe ethnique turkmène, longtemps persécuté en Irak, a raconté que lui et sa famille de neuf personnes avaient quitté leur maison à Tal Afar, à l'ouest de Mossoul, début juin, mais qu'ils n'avaient pas été autorisés à entrer au Kurdistan, dont la population est majoritairement sunnite, et qu'ils avaient donc pris la route vers Najaf, plus au sud.

« Quand l'EIIL [État islamique en Irak et au Levant, ancien nom de l'EI] a raflé notre village, nous avons essayé de nous rendre au Kurdistan, mais ils ne nous ont pas accueillis, parce que nous appartenons à la secte chiite », a dit cet homme âgé de 67 ans. IRIN n'a pas pu vérifier la véracité de ces propos, mais des allégations se multiplient accusant le gouvernement kurde de refuser l'entrée sur son territoire à certains déplacés. « Ils n'acceptaient que les Kurdes et les sunnites. Nous avons passé quatre jours au poste-frontière principal du Kurdistan, mais nous n'avons rien obtenu. »

Muhsin Al-Timimi, directeur du comité des droits de l'homme du conseil de la province de Najaf, a lui aussi dit à IRIN que l'aide acheminée vers sa région n'était pas suffisante. « Nous demandons aux organisations internationales de traiter les PDIP de l'ensemble de l'Irak sur un pied d'égalité. Elles donnent plus à celles qui se trouvent au Kurdistan et personne ne se préoccupe de nous », a-t-il dit.

Assiégés

Toutefois, Najaf et Kerbala ont au moins le mérite d'être sûres. De grandes parties des gouvernorats de Ninive, Anbar, Salaheddin et Diyala sont occupées par des groupes armés dont les lignes de front se déplacent quotidiennement. Alors que les batailles font rage entre les djihadistes et les forces gouvernementales, des civils sont tués, blessés et coupés de toute aide humanitaire.

La situation est particulièrement grave dans la petite ville turkmène chiite d'Amirli du district de Tuz, dans le gouvernorat de Salaheddin, à mi-chemin entre Bagdad et Erbil, la capitale du Kurdistan. La ville a été assiégée par l'EI.

Entre 15 000 et 20 000 personnes ont été encerclées et prises au piège et toutes les routes d'accès ont été bloquées. La population a constitué une armée locale et se défend contre les djihadistes, avec l'aide des forces de sécurité irakiennes. Au fil des semaines, cependant, leur détermination faiblit et la nourriture, l'eau, le carburant et les fournitures médicales viennent à manquer. Dans la chaleur étouffante de l'été irakien, lorsque les températures atteignent 50 degrés, les familles dorment habituellement sur les toits de leurs maisons pour rester au frais, mais la menace des tirs de roquette incessants les oblige à rester à l'intérieur.

« Les gens meurent à cause du manque d'eau potable et la diarrhée et les vomissements sont courants », a dit à IRIN par téléphone depuis Amirli le docteur Vasser Mahmoud*, qui travaille en tant que bénévole dans la région.

« Les enfants souffrent de malnutrition. Il n'y a pas assez de lait pour les bébés. Parfois, je peux seulement mélanger du sucre et de l'eau pour les nourrir et leur donner de l'énergie », a-t-il dit.

Les forces aériennes irakiennes ont sorti quelques personnes de la ville par avion, mais une récente tentative négociée de déplacer un groupe d'enfants, de femmes et de personnes âgées vers Souleimaniyé a tourné au désastre et 30 personnes auraient été tuées alors qu'elles essayaient de s'échapper.

« Tout le monde a faim. Ma famille me dit qu'elle mange peu parce que nous devons garder de la nourriture pour les autres jours », a dit Muhammed Essmat Ibrahim, membre du conseil d'administration du Croissant-Rouge irakien, qui est basé à Bagdad, mais dont la famille se trouve à Amirli.

Selon les Nations Unies, qui disent être en train de chercher une manière d'acheminer de la nourriture vers Amirli pour plusieurs semaines, les forces aériennes irakiennes ont apporté un peu d'aide humanitaire par aérolargage et par le biais du Croissant-Rouge irakien, mais la dernière livraison a eu lieu il y a plus d'un mois.

« Le gouvernement irakien essaye de leur venir en aide. Ce n'est pas comme si personne ne tentait de les aider », a expliqué Kieran Dwyer, chef de communication pour le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA). Selon lui, les Nations Unies n'ont cependant pas physiquement accès à la ville pour des raisons d'insécurité.

Favoritisme ?

Les personnes qui se trouvent dans des villes comme Kerbala et Amirli accusent de plus en plus la communauté internationale de favoritisme. Zaid Al-Ali, avocat irakien et auteur de The Struggle for Iraq's Future (La lutte pour l'avenir de l'Irak), convient que les habitants n'ont pas l'impression que l'aide soit répartie équitablement.

« Le Kurdistan est accusé de bénéficier d'un traitement de faveur, comparé à Bagdad, c'est indéniable. [Ces critiques] viennent des fonctionnaires et de la population en général », a-t-il dit.

Selon M. Al-Ali, de nombreux autres lieux ont été et sont toujours sous le contrôle de l'EI, mais les médias internationaux et, dans une large mesure, les gouvernements eux-mêmes, les ont « généralement ignorés » et ont concentré leur attention sur Sinjar et le Kurdistan.

Les ONG sont elles aussi de plus en plus conscientes de ne pas couvrir toute la population de manière équitable. « Je pense que la communauté humanitaire dans son ensemble ne fait pas assez d'efforts pour accéder aux secteurs où se trouvent les personnes les plus vulnérables », a dit Juan Gabriel Wells, directeur adjoint de l'ONG française Action contre la faim (ACF) en Jordanie et au Kurdistan.

« Ce sont les secteurs où les personnes sont touchées par les combats, comme Anbar, Salaheddin, Kirkouk et Diyala [et] je pense qu'une grande partie de ces secteurs a été négligée, pas seulement maintenant, mais depuis bien trop longtemps. »

Les ONG internationales, souvent perçues comme étant davantage menacées, cherchent de plus en plus à travailler avec des partenaires locaux pour étendre leur aide dans tout le pays. Saleh Dabbakeh, porte-parole du CICR à Bagdad, a dit à IRIN que les équipes de son organisation – y compris le personnel international – intervenaient dans 12 des 19 gouvernorats irakiens. Il a cependant admis que l'accès à Amirli était trop dangereux en raison du siège de l'EI.

Il a toutefois ajouté que le CICR avait réussi à négocier un accès pour livrer du matériel, notamment médical, à Anbar, la province où l'EI (EIIL à l'époque) a commencé son avancée en janvier et d'où 600 000 personnes ont été déplacées, ainsi que dans d'autres régions sous contrôle des groupes armés.

« Nous continuons à parler à toutes les parties prenantes aux combats et au conflit armé afin d'avoir accès à ces secteurs », a-t-il dit. « Mais si nous ne pouvons pas atteindre une région, nous faisons ce qui nous semble le mieux et qui reste à notre portée, à savoir apporter notre aide aux régions accueillant des déplacés. »

M. Dabbakeh a salué l'importante intervention internationale en faveur des déplacés au Kurdistan, qui inclut un don de 500 millions de dollars de l'Arabie saoudite. « Oui, les minorités de la plaine du Ninive ont été victimisées, mais nous ne devons pas oublier que toutes sortes d'autres personnes sont également victimes et ont également été déplacées », a-t-il toutefois ajouté.

M. Dwyer, d'OCHA, a expliqué le manque d'opérations humanitaires des Nations Unies en dehors du Kurdistan : « Nous allons partout où nous pouvons dans les limites de notre sécurité. Nous sommes en Irak, les restrictions sécuritaires ne sont pas appliquées inutilement ou de manière arbitraire. Cet endroit est dangereux. »


Appel à la création de couloirs humanitaires

La semaine dernière, plusieurs appels ont été lancés en faveur de la négociation de couloirs humanitaires pour permettre aux travailleurs humanitaires d'atteindre la population dans les régions contrôlées par les djihadistes.

« La situation sécuritaire en Irak est extrêmement compliquée et les choses changent et évoluent très rapidement, a cependant dit M. Dwyer. Une zone qui est sûre un jour peut très rapidement devenir dangereuse le lendemain.

“Cette notion de couloir humanitaire pourrait sembler simple, mais c'est en réalité très compliqué. Les groupes armés ne sont pas tous les mêmes, alors être capable de négocier avec un ou deux d'entre eux ne signifie pas que l'on puisse [avoir] un accès total et libre là où l'on veut aller.”

M. Dwyer a souligné qu'il fallait prendre en compte les risques encourus par les travailleurs humanitaires se rendant dans ces zones.

* Le nom du médecin a été changé pour protéger son identité

lr-co-ka/jd/cb-xq/ld