Les déplacés yézidis cherchent refuge en Turquie

La frontière turque à peine franchie, Khudeda Khalaf, 41 ans, but une bouteille d’eau d’un trait et appela sur le téléphone portable de sa tante, en priant pour qu’elle ait pu se mettre à l’abri avec sa famille.

« Mais la voix au bout du fil parlait en arabe », a-t-il dit, confirmant ses pires craintes : que ses proches aient été enlevés par des membres de l’État islamique (EI), un mouvement djihadiste anciennement connu sous le nom d’État islamique en Irak et au Levant (EIIL). Lui parle le kurmandji, la langue des Kurdes d’Irak, notamment des yézidis.

« Nous ne savons toujours pas s’ils sont morts ou vivants. […] Et maintenant tout ce qui nous reste à faire c’est d’attendre », a dit M. Khalaf, l’un des quelque 200 000 yézidis ayant fui les environs de Sinjar (nord de l’Irak) ces deux dernières semaines pour échapper à la progression de l’EI, et l’un des quelque 2 000 d’entre eux à avoir rejoint la Turquie.

Les yézidis sont les adeptes d’une religion ancienne rattachée au zoroastrisme. Ils vénèrent l’ange-paon, une divinité que Dieu aurait temporairement chassée du paradis, ce qui leur vaut d’être souvent taxés d’adorateurs de Satan.

À l’instar des chrétiens et des musulmans non sunnites, les yézidis sont mal tolérés par les musulmans sunnites extrémistes de L’EI. Selon certains témoignages, de nombreux membres de cette communauté – qui en totaliserait 500 000 en Irak – auraient été tués ces dernières semaines.

« Les yézidis sont un peuple pacifique. Nous ne faisons de mal à personne », a dit Dawd Sulyman, 21 ans, qui a fui Sinjar en voiture dans la matinée du 3 août et est arrivé en Turquie l’après-midi même en passant par la région semi-autonome du Kurdistan.

M. Sulyman a raconté à IRIN qu’en se réveillant ce matin-là, il avait appris que les Peshmergas, les soldats kurdes qui opposaient une ligne de front aux soldats de l’EI depuis que ces derniers avaient marché sur Mossoul début juin, avaient battu en retraite.


Absence d’alternative

Au vu de la situation, il n’a pas eu d’autre choix que de partir, a-t-il dit. « L’EI nous a attaqués parce qu’ils n’aiment pas notre religion. […] Ils nous ordonnent de nous convertir à l’islam sans quoi ils nous tueront. »

La majorité des déplacés yézidis ont fui vers le nord, en direction des monts Sinjar où des dizaines de milliers d’entre eux sont restés coincés plusieurs jours durant sans nourriture, eau ou abri.

D’autres ont purement et simplement choisi de quitter l’Irak. M. Sulyman, qui a voyagé avec son passeport, a dit qu’il avait décidé de poursuivre jusqu’en Turquie plutôt que de s’arrêter au Kurdistan parce que ça le « rapprochait de l’Europe ».

Les habitants de Silopi, une ville turque proche de la frontière où un camp a été installé par les autorités municipales, ont accueilli les nouveaux arrivants – dont le nombre est estimé à 1 600 environ – en leur offrant de la nourriture et des soins médicaux.

Traumatismes psychologiques

Steffan Hasan est un médecin suédois de confession yézidie. Il a mis brusquement fin à ses vacances à Istanbul pour venir travailler au camp en tant que bénévole. Il a raconté que la plupart des habitants du camp souffraient de déshydratation et que les cas de « traumatismes psychologiques » étaient nombreux. « Ils ne parlent pas, s’alimentent à peine. Ils ont vu des choses horribles », a-t-il dit.

Le médecin a rapporté aux journalistes d’IRIN une histoire qu’il tenait de l’un de ses patients, selon laquelle deux garçons qui se trouvaient dans les monts Sinjar avaient profité qu’il faisait nuit pour s’aventurer à la recherche d’eau et de nourriture pour leurs familles affamées.

« En ne voyant pas les garçons rentrer le lendemain, les gens ont commencé à les chercher et ont retrouvé leurs corps », s’est-il souvenu. « Leurs mains et leurs têtes avaient été tranchées. »

Hanifa est mère de deux enfants. Elle a raconté à IRIN s’être enfuie de son village, Khanazour, après avoir entendu que des combattants armés avaient exécuté deux hommes et emporté leurs femmes.

« Nous avons tout laissé derrière nous – nos maisons, notre or, notre argent – sans jamais nous retourner. » Elle a dit que sa famille ne retournerait pas en Irak tant que l’EI aurait le pouvoir. « Nous ne pouvons pas vivre dans une région islamique ».

Problèmes d’accès

Le gouvernement turc a publiquement annoncé l’ouverture de ses frontières aux yézidis.

Mais certains réfugiés du camp de Silopi ont dit à IRIN que les personnes n’ayant pas de passeport n’étaient pas autorisées à entrer, et étaient reconduites en Irak par des soldats turcs. D’autres ont dit avoir payé jusqu’à 500 dollars US à des passeurs pour pouvoir franchir la frontière.

Tandis qu’Habur est le poste-frontière officiel pour les personnes munies de passeport, le petit village d’Ovacik, à quelques kilomètres au sud de Silopi, est le premier arrêt des yézidis arrivant en Turquie sans documents. Selon ses habitants, c’est également le dernier pour beaucoup.

Un agriculteur du coin, qui s’est présenté sous le nom de Sabri et dont la maison surplombe l’Hizil (le cours d’eau marquant la frontière entre l’Irak et la Turquie), a dit avoir assisté plus tôt dans la même journée à l’arrivée sur la berge d’un groupe de 150 femmes et enfants agitant un drapeau blanc.

Quelques minutes plus tard, a-t-il dit, des soldats turcs ont fait irruption et les ont renvoyés. « Nous leur avons donné de l’eau du pain, même nos chaussures », a dit Sabri, 43 ans. « Personne n’aide ces gens. » IRIN n’a pas été en mesure de vérifier ces allégations de manière indépendante.

Plusieurs travailleurs humanitaires travaillant de l’autre côté de la frontière, au Kurdistan, ont dit avoir vu des milliers d’Irakiens faire la queue pour entrer en Turquie dans les jours qui ont suivi les premiers départs de Sinjar, mais que les files d’attente s’étaient calmées depuis.

La Turquie a de bonnes raisons de vouloir conserver un contrôle strict de ses frontières. Le pays accueille déjà plus de 800 000 réfugiés syriens et avec la progression de l’EI, il est naturel qu’il veuille s’assurer qu’aucun combattant ne pénètre sur son territoire.

Sa stratégie consiste donc à contribuer directement aux efforts de secours à destination des personnes déplacées de l’autre côté de la frontière, au Kurdistan.


De nouveaux camps

D’après Fatih Ozer, le directeur de l’Agence turque de gestion des situations d'urgence et des catastrophes (AFAD), le gouvernement prévoit de participer à la construction d’un camp des Nations Unies d’une capacité de 16 000 personnes qui sera situé en périphérie de la ville irakienne de Zakho, dans la province kurde de Duhok.

L’AFAD construit aussi un camp d’une capacité de 22 000 personnes pour les Turkmènes d’Irak non loin de Duhok, a-t-il dit, et prévoit en outre d’envoyer des stocks de nourriture, de couvertures et de tentes de l’autre côté de la frontière.

La stratégie consistant à construire des camps au Kurdistan irakien plutôt qu’en Turquie reflète l’essor de l’aide humanitaire turque. En 2012, le pays s’est imposé comme le quatrième bailleur de fonds national d’aide humanitaire au monde, et le plus gros fournisseur d’aide au développement non occidental en dehors du Comité d’aide au développement (CAD) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

« De nombreuses personnes disent vouloir rejoindre la Turquie, car elles l’envisagent comme un tremplin vers l’Europe et elles pensent qu’elles obtiendront l’asile, mais elles oublient que [le pays] accueille déjà plusieurs milliers de réfugiés syriens espérant eux aussi obtenir un billet de sortie, et qu’elles ne constitueront pas une priorité », a dit à IRIN une travailleuse humanitaire internationale basée à Duhok, en ajoutant que « certaines régions du Kurdistan sont parfaitement sûres pour les Irakiens ».

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