Guerre et paix dans le nord du Mali

Les violences qui se poursuivent dans le nord du Mali compromettent le succès des pourparlers de paix prévus en août et la mise en œuvre de la feuille de route pour la paix signée en juillet par les groupes rebelles et le gouvernement malien. Trois groupes rebelles séparatistes ont en effet repris le contrôle d’une grande partie du Nord.

Après les affrontements survenus dans la ville de Kidal entre les groupes rebelles et les troupes gouvernementales, en mai, les forces maliennes se sont retirées, permettant du même coup aux trois groupes séparatistes de prendre le contrôle de la majeure partie de la région de Kidal et de certaines zones des régions nordiques de Gao et de Tombouctou, et notamment de la zone entre Kidal et Ménaka, une ville située dans le sud-est du pays, près de la frontière avec le Niger.

Poursuite des affrontements

Les affrontements se sont poursuivis dans la petite ville de Tabankort (près de Kidal) entre des éléments armés du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) et du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA – qui, selon certaines informations, se bat pour le compte du gouvernement) malgré la signature, en mai, d’un accord de cessez-le-feu entre le MNLA, le MAA et le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), avec le concours des Nations Unies, de l’Union africaine (UA), de l’Union européenne (UE) et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

Des attaques ont également été menées contre le personnel de maintien de la paix, les forces françaises et les organisations humanitaires. En mai, deux employés du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) ont été tués lorsque le véhicule à bord duquel ils voyageaient a heurté une mine terrestre. En février, un groupe rebelle a kidnappé quatre employés du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) alors qu’ils se rendaient de Kidal à Gao. Ils ont été relâchés peu de temps après.

Des effectifs trop faibles sur le terrain

Les 8 300 soldats de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) déployés dans les trois régions n’ont pas réussi à maintenir la paix depuis que les forces françaises se sont retirées de certaines zones. Le mois de mai a été difficile pour la MINUSMA en raison du retrait des forces françaises et des combats survenus à Kidal, a dit David Gressly, Représentant spécial adjoint du Secrétaire général des Nations Unies pour le Mali et Chef de la MINUSMA. Le nombre d’attaques ciblant la MINUSMA a pourtant diminué. « Depuis le retrait des forces françaises et maliennes de certaines régions, la MINUSMA est seule sur le terrain – c’est pourquoi il semble y avoir une augmentation des attaques à son encontre », a dit M. Gressly. « En réalité, nous avons constaté une diminution du nombre d’attaques ciblant les soldats de maintien de la paix de la MINUSMA depuis la signature des accords de cessez-le-feu, en mai », a-t-il ajouté.

Selon les analystes sécuritaires, les soldats de la MINUSMA sont trop peu nombreux pour sécuriser un territoire aussi vaste. La MINUSMA a rapporté que dix-huit membres de ses forces avaient été tués jusqu’à présent. Quatre soldats de maintien de la paix tchadiens ont été victimes d’un attentat-suicide survenu en juin à Aguelhoc et un soldat est mort lorsque son véhicule a heurté une mine terrestre dans la région de Tombouctou.

En juillet, une attaque ciblant les soldats français de l’Opération Serval, dans la région de Gao, a fait un mort et six blessés.

Les forces maliennes sont toujours présentes à Gao et à Tombouctou, où elles surveillent les postes de contrôle, patrouillent et travaillent en collaboration avec les forces de la MINUSMA.

Le gouvernement malien estime qu’il ne reste pas plus de 600 individus environ entretenant des liens avec Al-Qaïda ou d’autres réseaux djihadistes ou terroristes dans le Nord, et qu’ils sont plus faibles qu’avant. Il n’est cependant « pas facile » de les neutraliser pour de bon sur ce territoire, a dit le ministre malien de la Réconciliation nationale et du Développement du Nord, Zahabi Ould Sidi Mohamed. « Ces groupes [militants, terroristes] sont toujours là, mais ils ont été affaiblis lorsque les Français les ont chassés du Nord-Est », a dit un analyste sécuritaire de Bamako qui a préféré garder l’anonymat. « Ils ne peuvent plus circuler en convois de 4x4 et sont contraints de se déplacer à pied ou en moto. D’autres ont décidé d’entrer dans la clandestinité ou ont simplement quitté le Mali », a-t-il ajouté. On croit qu’ils ont fui en Algérie, en Libye ou au Niger.

Les forces françaises ne comptent plus que 1 700 soldats sur le terrain et ce chiffre passera à 1 000 avec le lancement de l’Opération Barkhane, une opération antiterroriste menée par la France en partenariat avec le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad. Certains de ces partenaires déploieront des soldats.

Selon des analystes sécuritaires de Bamako, les drones de surveillance utilisés par l’Opération Barkhane et la MINUSMA permettent de compenser en partie le faible nombre de soldats, mais ils doivent tout de même être supportés par des forces sur le terrain.

Lors d’une visite au Mali, le mois dernier, le Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix Hervé Ladsous s’est dit préoccupé par la détérioration de la situation sécuritaire et a insisté sur la nécessité de faire avancer les négociations afin de trouver une solution stable pour les problèmes du Mali. Il a en outre qualifié la situation sécuritaire actuelle d’« intolérable » lors d’une conférence de presse.

Craintes en ce qui concerne les pourparlers de paix d’août

Certains craignent que les pourparlers de paix prévus en août ne soient voués à l’échec en raison de l’instabilité persistante. Les thèmes à l’ordre du jour des négociations comprennent, outre le statut du nord du Mali, l’intégration des groupes armés au sein de l’armée, les questions de droits de l’homme, la réconciliation et le retour des réfugiés et des personnes déplacées dans leur propre pays (PDIP) dans le Nord.

Les pourparlers de paix qui ont été menés lors des soulèvements rebelles survenus par le passé dans le nord du Mali ont permis l’intégration de certains Touaregs dans l’armée et poussé les responsables à promettre l’augmentation du nombre de postes accordés aux habitants du Nord au sein du gouvernement. Les appels répétés en faveur d’une amélioration des infrastructures de développement – comme les écoles, les centres de santé et les routes – n’ont eu que des résultats limités, suscitant une certaine frustration à long terme chez les populations du Nord.

Les pourparlers de paix devaient commencer 60 jours après les élections d’août 2013, mais le gouvernement a fléchi, a dit Mohamed Diery Maiga, chercheur en sciences politiques à Bamako. « Il a perdu toute la force qu’il avait potentiellement réussi à acquérir », a-t-il dit à IRIN.

Cette fois-ci, les groupes rebelles sont plus divisés et leurs revendications ne sont pas aussi claires, a dit Boukary Daou, un journaliste basé à Bamako qui est aussi rédacteur en chef du journal Le Républicain. « Le gouvernement s’est montré très réticent à dialoguer avec les rebelles. On ne sait pas non plus très bien ce que veulent ces derniers : l’autonomie ou la décentralisation. Avec tous ces groupes armés divisés qui participent aux négociations, je ne vois pas comment ils pourront trouver une solution à long terme », a-t-il dit à IRIN.

M. Gressly, qui s’est récemment rendu à Gao et à Kidal pour rencontrer des groupes participant aux négociations, a cependant dit qu’il était optimiste quant à l’issue des pourparlers de paix. Il a en outre insisté sur l’importance du cessez-le-feu du mois de mai. « Je suis optimiste quant à la volonté de tous les acteurs de parvenir à un accord à Alger », a-t-il dit.

Le MNLA, qui revendiquait au départ l’indépendance totale, demande aujourd’hui l’autonomie, sans préciser ce à quoi cette autonomie pourrait ressembler. À Bamako, les responsables se montrent réticents à engager des négociations avec des groupes qui pourraient entretenir des liens avec les islamistes. Le maire de Gao, Sadou Diallo, a dit qu’il y avait des extrémistes islamistes au sein des groupes rebelles touaregs. « Le problème, c’est que nous ne savons pas à qui nous avons à faire. C’est un mélange d’acteurs », a-t-il dit à IRIN.

Selon l’OMS, le désir d’accéder aux ressources de l’État et de tirer profit du trafic transsaharien d’armes, de drogues et d’êtres humains, très lucratif, est probablement une motivation importante dans la quête de pouvoir des divers acteurs. Le fait que le Nord est marqué par une longue histoire de corruption et de criminalité impliquant tous les groupes, y compris des responsables gouvernementaux très haut placés, complique encore plus les choses. « Les rebelles et les groupes armés sont souvent des bandes criminelles », a dit Issa N’Diaye, analyste à l’université de Bamako.

« Ils ont des objectifs très différents et ne souhaitent pas tous l’indépendance ou l’auto-gouvernance. Nombre d’entre eux veulent simplement tirer profit du trafic de drogue et d’armes et des ressources du gouvernement », a dit M. N’Diaye.

Il n’est pas certain que les représentants du MNLA, du MAA et du HCUA – des mouvements minés par les dissensions internes – seront capables de respecter leurs promesses vu le pouvoir limité qu’ils exercent sur une partie de leurs membres. « Il risque d’être très difficile de les contenir avec un accord de paix », a-t-il conclu.

Cohésion sociale

Ganda Koy et Ganda Izo, deux mouvements représentant le groupe ethnique songhaï qui étaient présents à Alger mais pas directement impliqués dans les pourparlers. Ami Idrissa, travailleur social de Gao qui appartient à l’ethnie songhaï, a dit à IRIN que l’inclusion était vitale. « Si nous souhaitons créer une paix durable, il faut que tous les groupes ethniques soient représentés à la table des négociations. »

Le conflit a affaibli la cohésion communautaire dans le Nord. Cinquante-six pour cent des répondants à une enquête Afrobaromètre réalisée en décembre 2013 ont dit que leur perception des autres groupes ethniques était moins positive depuis le plus récent cycle de violences armées, en 2012. Selon les résidents, une paix durable est impossible sans un rétablissement de la confiance entre les groupes ethniques.

L’accord de paix à venir devra cependant, outre permettre le développement de liens interethniques, donner des résultats concrets, notamment le rétablissement des services essentiels. Ces derniers étaient déjà insuffisants avant le début du conflit et, selon les habitants du Nord, ils se sont détériorés depuis. « Il faut que les autorités reprennent leur travail pour que nous puissions cesser de souffrir », a conclu M. Idrissa.

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