Entretien avec Mary Robinson, envoyée spéciale sortante pour la région des Grands Lacs

Mary Robinson, ancienne présidente d’Irlande et ancien Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, a été nommée envoyée spéciale pour la région africaine des Grands Lacs en mars 2013, afin d’y appuyer la mise en œuvre de l’Accord-cadre pour la paix, la sécurité et la coopération pour la République démocratique du Congo (RDC) et la région ratifié par 11 pays africains en février de la même année.

L’envoyé spécial a pour mission de négocier avec les dirigeants de la région, souvent très méfiants les uns des autres, et de trouver le moyen de construire une paix durable dans l’est de la RDC. Pendant le mandat de Mme Robinson, l’ancien groupe rebelle M23 a rendu les armes et négocié un accord de paix avec le gouvernement, et d’autres groupes armés ont suivi l’exemple. Les gouvernements se sont également entendus sur un Plan d’action régional en janvier 2014, par lequel ils se sont engagés à respecter la souveraineté nationale, à cesser d’apporter leur soutien aux groupes armés et à créer de meilleurs mécanismes de justice.

Mais les violences se poursuivent dans bon nombre de régions de la RDC, et les défis restent nombreux, à commencer par la gestion du retour des quelque 365 000 réfugiés de RDC et des 2,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP).

Mi-juin, le Secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-moon, a nommé Mme Robinson au poste d’envoyée spéciale pour le changement climatique. Elle quittera ses fonctions d’envoyée spéciale pour les Grands Lacs après avoir soumis son rapport final au Conseil de sécurité le 7 août. Saïd Djinnit, l’ancien Commissaire de l’Union africaine pour la paix et la sécurité, prendra sa relève.

IRIN est revenu avec elle sur son mandat d’envoyée spéciale.

Comment développer plus avant les acquis de votre mandat d’envoyée spéciale ?

Mary Robinson : Je pensais être là pour de longs mois encore… J’ai conscience que nous avons accompli de gros progrès et que l’on est en présence d’une certaine dynamique. Je crois qu’il serait essentiel de consolider et de revigorer cette dynamique. Avec un peu de chance, mon successeur apportera une nouvelle énergie et une nouvelle vision pour y parvenir.

Je vais tâcher d’exposer au Conseil de sécurité les progrès que l’on doit selon moi à l’Accord-cadre pour la paix, la sécurité et la coopération : le fait qu’il y ait des structures en place que j’estime importante, telles que le Plan d’action sur lequel les chefs de gouvernement se sont entendus en janvier de cette année ; le fait qu’il existe un mécanisme de suivi national en RDC – ces deux structures doivent bien fonctionner, et trouver l’équilibre dans leur collaboration ; le fait qu’il y ait une équipe d’envoyés spéciaux qui collaborent très étroitement, dont Saïd Djinnit fera partie à l’avenir ; et le fait que la société civile et que les femmes et la jeunesse veuillent s’impliquer. Je crois que c’est ce qui fait la différence.

Dans les accords ratifiés par le passé, la société civile n’avait pas le sentiment de pouvoir dialoguer avec les dirigeants ou de pouvoir leur réclamer des comptes, mais avec le plan d’action pour les dirigeants, elle est désormais en mesure de le faire.

Existe-t-il une réelle volonté de donner suite à ces accords ?

MR : Je souhaiterais que ça puisse être encore plus sûr, mais je crois que nous avons mis en place de bonnes structures pour l’avenir, et surtout qu’il existe une volonté politique dans la région – j’en suis convaincue – parmi les dirigeants de la région, en particulier à la présidence actuelle de la Conférence de la région des Grands Lacs, le président M. Dos Santos. Il l’a clairement exprimé et l’a répété, il souhaite que son mandat de président voie le retrait de toutes les forces négatives de l’est de la RDC. Et c’est assez spécifique. Nous avons accompli des progrès avec le M23, l’ADF, et maintenant les FDLR se sont engagées à se rendre volontairement. Si elles ne le font pas, elles s’exposent à une action militaire.

Je pense qu’il est très important que le Conseil de sécurité surveille cette région de très près ; que la société civile réclame des comptes aux gouvernements. Lorsque la société civile exige aux gouvernements de tenir leurs promesses, ça peut faire la différence.


Qu’en est-il des pays les plus stables de la région ?

MR : Ce sont les chefs de file politiques clés ; ils font partie de cet accord-cadre. Je vois véritablement cet accord-cadre comme l’accord-cadre de l’espoir – pas juste de la paix, de la sécurité et de la coopération, mais aussi du développement. Il faut que les habitants de la région touchent dès à présent les dividendes du développement, que les minerais soient exploités en leur nom et qu’ils en perçoivent les bénéfices.

Je pense qu’il y a suffisamment de structures en place et de pays qui ont à cœur que cet accord-cadre se traduise effectivement par des changements irréversibles – par changement irréversible j’entends l’absence de retour à une domination des groupes armés.

Je pense assurément qu’il est important que les engagements pris par la RDC au titre de l’Accord-cadre soient pleinement mis à effet. La réforme du secteur de la sécurité, une autorité étatique à l’échelle nationale – ce [qui] n’est pas encore tout à fait en place – et la décentralisation des réformes qui sont nécessaires. Dans le même temps, j’observe énormément de progrès. Chaque fois que je me rends là-bas, j’observe des progrès.

Le premier ministre [de la RDC] M. Mtata fait un excellent travail dans sa juridiction et je crois qu’il est important que s’établisse un meilleur climat de confiance entre la RDC et les pays voisins. En particulier, j’aimerais que les relations entre la RDC et le Rwanda s’améliorent à la tête du pouvoir.

Cette région a-t-elle enregistré des progrès réguliers ?

MR : Je pense que c’est le cas, avec quelques revers de temps à autre. Mais le fait qu’il soit possible – s’ils jugent qu’il y a des problèmes – de participer à un mini-sommet entre dirigeants est une bonne chose, car cela permettra de développer la confiance à l’avenir. Ce ne sont pas des questions faciles. J’ai un profond respect pour le fait que les personnes qui assument la responsabilité de diriger ces pays africains doivent faire face à des problèmes bien plus terre-à-terre, plus réels que ceux des pays développés.

L’Accord-cadre est désormais au cœur d’un véritable engagement politique de la part de 13 pays, car le Kenya et le Soudan l’ont rejoint en janvier, de quatre organisations garantes – les Nations Unies, l’Union africaine, la Conférence des Grands Lacs et la SADC [Communauté de développement d’Afrique australe] – et des structures de suivi aux niveaux régional et national. Le Plan d’action [...] est très transparent – tout le monde peut voir ce à quoi se sont engagés les gouvernements et leur demander des comptes – et je pense que c’est très important.

Quel avenir pour les réfugiés ?

MR : Mon bureau, OCHA [le bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires] et le HCR [l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés] discutent activement, et font partie d’un groupe de travail pour débattre de la manière dont garantir la sécurité du retour pour les réfugiés de toutes parts. Certaines personnes qui étaient confrontées au déplacement à l’intérieur de la RDC retournent dans certaines régions – parfois elles ne sont pas autant en sûreté qu’elles devraient l’être alors nous devons planifier tout cela avec énormément de précautions.

La RDC est-elle prête pour des élections ?

MR : C’est une crainte que j’ai, dont je vais faire part au Conseil de sécurité afin qu’il surveille de près ce qui se passe dans la région dans les années à venir. Parce que nous avons un cycle d’élections – au Burundi l’année prochaine, en RDC l’année d’après, au Rwanda en 2016 et d’autres élections. Mais ces trois-là sont des périodes électorales clés.

Quels sont les principaux défis qui attendent le prochain envoyé spécial ?

MR : Je crois qu’il existe une véritable opportunité de revitaliser l’Accord-cadre pour la paix, la sécurité et la coopération avec la Conférence des Grands Lacs et d’autres initiatives. C’est peut-être d’autant plus nécessaire en raison du cycle électoral vers lequel nous nous dirigeons. C’est toujours une période d’exacerbation des tensions, alors il faudra surveiller tout ça de très près.

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