Le soutien « anémique » des bailleurs de fonds au Sahel

Une augmentation de l’aide fournie par les bailleurs de fonds est nécessaire pour combler le déficit de financement de 1,5 milliard de dollars dans le Sahel cette année et protéger les moyens de subsistance de quelque 20,2 millions de personnes exposées au risque d’insécurité alimentaire. Au mois de juillet, l’appel de 2,2 milliards de dollars lancé pour lutter contre la famine et la malnutrition et développer la résilience des populations de la région était financé seulement à hauteur de 30 pour cent par les bailleurs de fonds, d’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).

« Je qualifierais de plutôt faible le financement de l’effort global », a dit Robert Piper, Coordonnateur humanitaire régional des Nations Unies pour le Sahel. « Nous sommes bien en deçà de ce dont nous avons besoin et pour compliquer la tâche, le budget a augmenté depuis le début de l’année ».

Suite à l’afflux de réfugiés de Centrafrique dans les pays voisins du Sahel en raison de la crise qui se joue actuellement dans le pays, une somme de 200 millions de dollars a été ajoutée au montant initial de l’appel de fonds pour fournir une aide vitale à plus de 2,4 millions de réfugiés, de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) et de rapatriés qui se sont installés dans la région ainsi qu’aux communautés qui les accueillent.


L’augmentation des besoins

« En dehors des crises qui secouent le Sahel de manière récurrente, les conflits qui agitent la RCA et le nord du Nigeria sont assez inquiétants cette année, tout comme leurs effets collatéraux sur le Tchad et le Cameroun voisins », a dit Stéphane Doyon, représentant régional de Médecins Sans Frontières chargé de la réponse d’urgence. « Les réfugiés ont de nombreux besoins, ce qui signifie des besoins supplémentaires à satisfaire ».

Depuis le début de l’année, le nombre de personnes qui sont passées du seuil d’insécurité alimentaire au seuil d’insécurité alimentaire sévère a aussi progressé, passant de 2,5 millions au mois de janvier à 5 ou 6 millions aujourd’hui, alors que la période de soudure débute.

« Nous avons donc commencé l’année avec des chiffres importants et, malheureusement, la tendance n’est pas à la baisse, mais à la hausse », a dit M. Piper.

En conséquence, un nombre plus important encore de foyers déjà vulnérables de la région du Sahel est exposé au risque de recourir à des stratégies d’adaptation négatives telles que la migration, la mendicité, la vente de bétail ou de biens et la réduction du nombre de repas quotidiens.

Des taux de malnutrition résolument élevés

Les taux de malnutrition modérée et sévère des enfants de moins de cinq ans restent « résolument élevés », avec environ 3,5 millions et 1,5 million d’enfants touchés respectivement.

Si les analystes conviennent qu’il est encore trop tôt pour produire des prévisions définitives sur la production vivrière de l’année, certaines régions du Sahel sont source d’inquiétudes, notamment les zones côtières du Sénégal, la Mauritanie et la Gambie ainsi que la région du lac Tchad qui a reçu peu ou pas de précipitations un mois après le début de la saison humide. Dans d’autres régions de ces pays, les précipitations ont débuté à la période prévue, mais elles se sont arrêtées ou sont très espacées, et les semences qui ont été plantées sont perdues.

Le retard de la saison des pluies se traduit également par une période de soudure plus longue que d’habitude pour des éleveurs qui dépendent des précipitations qui font se développer la végétation nécessaire pour nourrir leur bétail.

« La situation est assez difficile dans le Sahel et nous allons être confrontés à de nouvelles difficultés », a dit Patrick David, analyste de la sécurité alimentaire du Bureau régional pour la résilience, les urgences et la réhabilitation en Afrique de l’Ouest et au Sahel de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Il a indiqué que bon nombre de ménages avaient épuisé les réserves de nourriture constituées l’année dernière et n’avaient eu d’autres choix que d’acheter des produits sur les marchés, où l’augmentation des prix des produits alimentaires accroît la pression sur des ressources déjà limitées.

La FAO indique qu’elle s’efforce de développer la résilience dans la région du Sahel par le biais d’activités telles que le soutien à l’élevage, l’agriculture, les banques céréalières, l’accès au crédit et d’autres programmes de protection sociale.

Cependant, l’appel de 116 millions de dollars lancé par la FAO (inclus dans l’appel inter-agences pour le Sahel) n’a été financé qu’à hauteur de 7,5 millions de dollars, soit 14 pour cent. Si ce déficit de financement correspond à peu près au déficit de 14,8 pour cent enregistré en juillet 2013, il est bien moins important que le déficit de 25 pour cent enregistré en juillet 2012.

« Nous devons à tout prix rester vigilants face à la famine dans le Sahel et les bailleurs de fonds doivent continuer de soutenir les efforts de réponse, car les foyers vulnérables qui vivent dans une situation d’insécurité alimentaire modérée, qui ne sont pas soutenus ou qui sont sur le point de basculer dans l’insécurité alimentaire, pourraient se retrouver en situation d’insécurité alimentaire sévère l’année prochaine », a dit M. David.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) indique qu’il connait des difficultés similaires. L’organisation a tenté de maintenir ses programmes, mais plusieurs d’entre eux ont été réduits en raison d’un déficit de financement de 230 millions de dollars dans les pays où elle intervient.

« Sans financements adéquats, il nous est vraiment difficile de continuer à faire fonctionner ces programmes », a dit Benoit Thiry, directeur du PAM au Niger.

En exemple, il a cité l’objectif du PAM, qui prévoyait de venir en aide à près de deux millions de personnes en 2014, mais n’a pu apporter un soutien qu’à 500 000 personnes en raison de contraintes budgétaires.

Concurrence pour l’obtention des fonds

Le déficit de financement enregistré cette année pourrait notamment s’expliquer par le fait que les pays du Sahel font face à une certaine concurrence pour l’obtention des fonds, car les besoins s’accroissent à travers le monde.

À l’échelle mondiale, les besoins de financement humanitaire ont augmenté, passant de 12,8 milliards de dollars en 2013, dont 8,3 milliards de dollars ont été financés, à 16,9 milliards de dollars en 2014. Cette augmentation s’explique en grande partie par la crise qui sévit en Syrie, où les besoins ont augmenté de plus de 4 milliards de dollars en l’espace d’une année.

« Cela a exercé une pression terrible sur les budgets des bailleurs de fonds », a dit M. Piper. « Et il est difficile de savoir vers qui se tourner, car les principaux bailleurs de fonds [l’Union européenne, les États-Unis, le Japon et le Royaume-Uni] ont déjà mis leurs ressources sur la table », a-t-il dit.

Pour répondre à une partie des besoins non satisfaits, le Fonds central d'intervention d'urgence des Nations Unies (CERF) a déboursé 30,5 millions de dollars le 23 juillet afin de soutenir les efforts de secours dans sept pays de la région du Sahel.

On constate cependant une « fatigue » chez certains autres bailleurs de fonds.

« Les bailleurs de fonds voient les chiffres augmenter et veulent la garantie que leurs fonds sont utilisés correctement et, de manière plus fondamentale, que tous leurs investissements financiers permettront de mettre fin à la souffrance », a dit M. Piper.

Étant donné que les déficits de financement sont récurrents, les gouvernements doivent commencer à jouer un rôle plus important dans la lutte contre l’insécurité alimentaire et dans le développement de la résilience.

Mettre un terme au cycle de la crise

« Tous les ans, nous revenons dans les mêmes régions, dans les mêmes communautés et dans les mêmes foyers, alors les gouvernements doivent investir dans des filets de sécurité à long terme et prévisibles supplémentaires pour venir en aide à ces personnes », a dit M. Piper.

Cela implique d’aborder quelques-uns des principaux problèmes sous-jacents qui empêchent les populations de sortir du cycle de la crise, et notamment d’étendre l’accès des populations aux services de base tels que la santé, l’éducation et l’hygiène et d’investir dans des stratégies d’adaptation au changement climatique telles que l’atténuation des inondations et les recherches sur les semences et dans des projets de gestion de l’eau tels que les systèmes d’irrigation.

Les gouvernements doivent également commencer à mettre plus d’argent de côté pour les efforts de réponse d’urgence et les décideurs doivent avant tout se concentrer sur les membres les plus vulnérables de leur pays. Il est cependant difficile d’y arriver d’un point de vue financier au vu de l’augmentation des besoins budgétaires en matière de sécurité.

« Si bon nombre de pays ont fait des questions de la sécurité alimentaire et de la nutrition des priorités, a dit M. Thiry, ils manquent encore d’argent et n’ont souvent pas la capacité de mettre en œuvre de tels projets. Ainsi, si nous tenons vraiment à développer l’idée de la résilience et à aider les populations à sortir la tête de l’eau, nous devons investir plus que nous ne le faisons aujourd’hui ».

S’il apparait que les gouvernements de certains pays agissent davantage, comme le Burkina Faso qui participe pour la première fois au financement d’un programme de lutte contre la malnutrition aigüe, cela n’est pas suffisant.

« Nous avons donc vraiment besoin que les bailleurs de fonds gardent leur cap », a dit M. Piper. « Ils se sont montrés généreux jusqu’à présent, mais ils doivent rester dans la région, qui est encore confrontée à d’énormes problèmes, et continuer à soutenir cet effort pour transformer la région et mettre un terme au cycle de la crise ».

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