Ebola – la consommation de viande de brousse fortement déconseillée

Les équipes médicales, qui ont beaucoup de mal à lutter contre le virus Ebola en Afrique de l’Ouest, déconseillent à la population de consommer de la viande de brousse, qui serait responsable de la flambée épidémique. Mais certaines communautés rurales ont besoin de cet apport en protéines et sont déterminées à conserver leurs pratiques de chasse traditionnelles.

Grâce aux campagnes de lutte contre la transmission du virus, la viande d’animaux sauvages tels que les chauves-souris, les rongeurs et les antilopes de forêt a presque entièrement disparu des étals de marché dans les grandes villes comme Guéckédou (l’épicentre de la maladie, dans le sud de la Guinée) ou Conakry, la capitale. Mais, ce n’est pas le cas dans les villages reculés où la viande est toujours consommée malgré les risques.

« La vie n’est pas facile ici, au village. Elles [les autorités et les organisations humanitaires] veulent interdire des traditions que nous respectons depuis des générations. L’élevage de bétail n’est pas répandu par ici, car la viande de brousse est abondante. Interdire la viande de brousse reviendrait à changer notre façon de vivre, ce qui n’est pas réaliste », a déclaré Sâa Fela Léno, qui vit à Nongoha, un village de la préfecture de Guéckédou.

La maladie a d’abord fait son apparition dans la région de la Guinée forestière, dans le sud du pays, avant d’être diagnostiquée en mars comme étant le virus Ebola. Cette première flambée épidémique d’Afrique de l’Ouest, la plus grave jamais recensée dans le monde, a fait plus de 700 morts. Les cas d’infection continuent de se multiplier en Guinée, ainsi qu’au Liberia et en Sierra Leone, les pays voisins.

En plus d’autres causes épidémiologiques, la propagation du virus est favorisée par le manque de connaissances et les superstitions, notamment au sein des communautés rurales, de même que par les déplacements transfrontaliers et les infrastructures de santé publique inadaptées.

La priorité immédiate est d’arrêter la transmission interhumaine. Déconseiller à la population de consommer la viande de brousse et proposer l’élevage de bétail à la place font partie des solutions à long terme pour réduire les risques de contracter le virus Ebola dans la nature, a déclaré à Rome Juan Lubroth, vétérinaire en chef de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

« Nous reconnaissons l’importance de la viande de brousse en terme de qualités nutritionnelles, qui ne se retrouveront peut-être pas dans une alimentation à base de plantes. Nous ne disons pas qu’il faut arrêter de manger de la viande de gibier […] mais pourquoi ne pas remplacer le besoin d’aller dans la forêt et de chasser des animaux sauvages par l’élevage de bétail qui est un moyen de subsistance plus sûr ? », a dit M. Lubroth.

« Ne pourrions-nous pas avoir un programme de développement plus poussé qui inclurait l’élevage de volailles, de moutons, de chèvres, de porcs… et faire en sorte que cela fonctionne afin d’éviter les incursions non nécessaires dans la forêt pour chasser ? », a-t-il ajouté.

Faire passer le message

Les pratiques d’hygiène préconisées pour éviter de contracter le virus Ebola impliquent déjà un changement de comportement qui demande des efforts à long terme. Mais imposer de nouvelles règles alimentaires est beaucoup plus compliqué. « Il est très difficile de transmettre des informations à quelqu’un sur une menace invisible ; un virus dans le cas présent... », a signalé M. Lubroth.

« L’un des aspects fondamentaux est de gagner la confiance des communautés ou des villages. La sociologie, l’anthropologie et la communication sont encore plus importantes que les sciences vétérinaires, biologiques ou médicales », a-t-il déclaré à IRIN. Il a affirmé que les faits épidémiologiques devaient être expliqués à la population en termes simples, en utilisant des allégories locales, par exemple.

« Nous mourrons s’il le faut, mais abandonner nos traditions est hors de question. Il est vrai que nous avons perdu beaucoup de proches. C’est le destin »

Pourtant, ceux qui livrent des messages de santé, comme Mariame Bayo en Guinée, ont été menacés de mort dans les villages où les habitants s’opposent farouchement aux travailleurs humanitaires. « À Nongoha, on nous a dit que si nous ne partions pas, nous serions coupés en morceaux et nos corps, jetés à l’eau », a-t-elle dit.

« Il y a ceux qui vont même jusqu’à dire que le gouvernement et le président ont inventé le virus Ebola, afin d’éviter les prochaines élections », a déclaré le ministre de la Santé, le colonel Rémy Lamah. Les élections présidentielles doivent avoir lieu en 2015.

« Il est difficile de changer le mode de vie d’une société, mais quand il s’agit de sauver des vies, aucun effort ne devrait être épargné. Nous n’avons pas dit que la population ne mangerait plus de viande. [Décourager la consommation de viande de brousse] est juste une mesure provisoire », a-t-il expliqué.

Comme l’épidémie d’Ebola ne s’est jamais déclarée auparavant en Afrique de l’Ouest, de nombreuses communautés rurales sont déconcertées et se méfient des travailleurs sanitaires, accusés d’avoir introduit le virus. Certains parlent de sorcellerie ou de mauvais sort. Moustapha Diallo, de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, a cependant déclaré que le nombre de villages hostiles aux associations humanitaires avait diminué dans les trois pays d’Afrique de l’Ouest, à la suite des campagnes publiques de sensibilisation.

« Le changement de comportement le plus impératif concerne les funérailles, qui sont responsables d’un grand nombre de cas de contamination. Cela fait partie des objectifs les plus importants, au même titre que les mesures de protection adaptées dans les centres de soins », a déclaré Stéphane Doyon, coordinateur de l’unité d’urgence de Médecins Sans Frontières en Afrique de l’Ouest.

Risques de propagation du virus

Le nombre élevé de décès est dû au contact avec des personnes infectées quand les familles prennent soin de leurs proches malades à leur domicile, au fait de toucher les corps lors des enterrements et même aux infections nosocomiales (contractées à l’hôpital). Toutefois, selon la FAO, les communautés rurales qui chassent encore la viande de brousse risquent une plus grande propagation du virus, à partir des animaux sauvages infectés.

« Nous mourrons s’il le faut, mais abandonner nos traditions est hors de question. Il est vrai que nous avons perdu beaucoup de proches. C’est le destin », a déclaré un habitant de Guéckédou, Mamadi Diawara.

Le ministre de la Communication, Alhousseine Makanera Kaké, a indiqué qu’il était extrêmement difficile de contenir l’épidémie. « Il y aura des obstacles tant que l’épidémie ne sera pas éradiquée. Il va sans dire que nous n’en sortirons pas facilement », a-t-il déclaré à IRIN.

Il est encore difficile de comprendre pourquoi le virus Ebola a réussi cette fois-ci à passer de ses hôtes animaux à l’homme en Afrique de l’Ouest, alors que les communautés ont consommé de la viande de brousse depuis des générations sans risquer d’infection.

« Nous ne connaissons pas suffisamment le cycle naturel du virus Ebola dans la jungle. Je suis sûr qu’il revient chaque année ou chaque saison, mais les médias en parlent seulement en cas de mortalité chez l’homme », a déclaré M. Lubroth, de la FAO.

S’il met en garde contre la consommation de chauves-souris ou le fait de manipuler des animaux morts ou malades, M. Lubroth a déclaré qu’une interdiction totale de la viande de brousse « ne servirait probablement qu’à en faire une activité clandestine, ce qui serait encore pire. C’est pourquoi nous parlons davantage de restriction que d’interdiction ».

Proposer d’autres modes d’alimentation pour remplacer la viande de brousse ne résoudrait qu’une partie du problème. À long terme, il est crucial d’avoir des systèmes de santé publique bien équipés et dotés de moyens suffisants, afin d’éradiquer les épidémies.

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