La hausse des cas d’Ebola pèse lourdement sur les travailleurs sanitaires

Au Liberia, en Sierra Leone et en Guinée, la pénurie de travailleurs sanitaires, capables de traiter les malades du virus Ebola et d’empêcher la propagation de cette maladie mortelle, freine les efforts d’intervention. C’est ce que révèlent le ministère de la Santé et les membres des ONG, qui affirment que leurs efforts ont atteint un « point de rupture ».

Stéphane Doyon, coordinateur de l’unité d’urgence de Médecins Sans Frontières (MSF) en Afrique de l’Ouest, est responsable de la gestion d’un volume important de cas d’épidémie dans les trois pays. « Nous arrivons au point de rupture dans nos capacités et nous ne pouvons pas garantir aujourd’hui de pouvoir continuer ainsi, notamment en ce qui concerne les ressources humaines. Nous avons besoin de plus d’acteurs qui interviennent sur le terrain », a-t-il déclaré à IRIN.

MSF a affecté 300 travailleurs sanitaires, dont 80 agents expatriés, dans la lutte contre le virus Ebola. « C’est un programme de grande ampleur, mais les ressources humaines sont soumises à des conditions très exigeantes ; le personnel doit être extrêmement compétent et les agents doivent se relayer tous les 4-6 semaines environ, à cause du stress et de la fatigue », a déclaré M. Doyon. Jusqu’à présent, MSF a dépensé 9,3 millions de dollars pour lutter contre l’épidémie d’Ebola et l’organisation ignore combien de fonds seront encore nécessaires, « mais, plutôt que d’envoyer de l’argent, il faudrait davantage d’acteurs sur le terrain et une meilleure mise en œuvre […] Les ministères comme les organisations humanitaires pourraient être beaucoup plus utiles ».

Les membres du ministère de la Santé au Liberia et en Sierra Leone exhortent également les pays donateurs et les organisations internationales à renforcer de toute urgence leur intervention. Tolbert Nyensuah, vice-ministre de la Santé chargé des services de prévention au Liberia, a déclaré à IRIN que le gouvernement dans son ensemble n’avait pas les moyens de circonscrire le virus Ebola. « Nous avons besoin de médecins et d’infirmiers qualifiés, afin d’aider le personnel local à traiter les patients qui sont en unités d’isolement. Nous avons besoin de plus de fournitures médicales. Nous devons augmenter le nombre de centres de traitement pour faire face à la hausse des cas », a-t-il dit.

D’après les dernières statistiques, le virus Ebola a contaminé 1 323 personnes, faisant 729 morts ; c’est l’épidémie la plus grave jamais recensée.

Un travailleur sanitaire, qui a préféré garder l’anonymat, a dit que les États pourraient être plus efficaces quant à l’envoi d’équipes sanitaires spécialisées en renfort de l’intervention. « Les États [touchés] devraient directement faire appel aux États-Unis, à l’Europe, au Canada et au Japon pour que ces derniers les aident davantage. »

« Dépassés »

Certains reprochent à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) une action insuffisante et une intervention pas assez concrète. L’État et les organisations humanitaires sont « dépassés ». « C’est devenu une crise humanitaire et le Liberia n’est pas en mesure de gérer seul la situation actuelle », a déclaré M. Nyensuah.

Les présidents de Sierra Leone et du Liberia ont récemment lancé des plans d’action nationaux dans leurs pays respectifs, afin d’intensifier la lutte contre la maladie. En Sierra Leone, tous les épicentres seront placés en quarantaine et des enquêteurs feront du porte-à-porte pour identifier les sujets à risque. La présidente du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf, a bloqué 5 millions de dollars pour renforcer l’intervention. Le président de la Sierra Leone, Ernest Bai Koromoa, a qualifié l’épidémie d’Ebola d’urgence de santé publique.

Le 26 juillet, l’OMS a déclaré l’état d’urgence contre le virus Ebola et a installé un centre de coordination à Conakry, la capitale guinéenne, afin d’aider les pays d’Afrique de l’Ouest à harmoniser leur lutte contre les flambées épidémiques au niveau local, national, régional et international.

Le porte-parole de l’OMS, Tarik Jasarevic, a déclaré que l’organisation participait à la prise en charge, à l’épidémiologie et à la surveillance des cas de maladie, et qu’elle coopérait avec les ministères de la Santé et avec, entre autres, MSF, la Croix-Rouge, l’UNICEF et l’organisation non gouvernementale (ONG) Samaritan’s Purse. Selon M. Jasarevic, l’OMS a envoyé près de 120 experts dans la région et tente d’en recruter de nouveaux. La Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge concentre son action sur la sensibilisation aux pratiques d’hygiène lors des funérailles qui favorisent les risques de transmission. De leur côté, l’UNICEF et les États du Liberia et de Sierra Leone améliorent la sensibilisation des communautés grâce aux messages radio, aux affiches et au porte-à-porte dans les villages.

« Nous nous rendons dans les ministères et les agences où nous menons des campagnes de mobilisation sociale, et nous utilisons les médias locaux et internationaux pour sensibiliser la population […] mais nous avons besoin de plus de ressources pour améliorer la prise de conscience intercommunautaire », a affirmé M. Nyensuah, du ministère de la Santé au Liberia.


Besoin important de ressources

Les ressources humaines sont difficiles à trouver, car il y a un besoin énorme de personnel qualifié. Chaque nouveau cas signalé implique un isolement et un traitement selon des règles de sécurité strictes ; une opération de repérage de toutes les personnes ayant été en contact avec le porteur du virus au cours des 21 jours précédents ; un suivi de chacune de ces personnes pendant 21 jours ; le développement de réseaux de surveillance épidémiologique ; ainsi que la mise en oeuvre d’activités de promotion de la santé au sein des communautés afin d’empêcher la transmission du virus.

« Nous ne pouvons pas avoir un seul système de mobilisation sociale, de formation, etc. Nous devons en installer à plusieurs endroits, ce qui demande beaucoup de temps et de ressources », a déclaré M. Jasarevic.

La région est caractérisée par une population extrêmement mobile, il est donc difficile de retrouver les personnes qui ont été en contact avec le virus. « Le mieux que nous pouvons faire, avec une population aussi mobile, est d’améliorer nos techniques de suivi et de sensibilisation afin que les gens puissent nous signaler leurs déplacements éventuels », a déclaré M. Doyon, de MSF.

À Kailahun, le nombre de lits du centre de traitement anti-Ebola géré par MSF est limité à 88, car la sécurité doit être la « priorité absolue », a déclaré Anja Wolz, qui dirige les opérations au centre. « Pour nous, le plus important est d’assurer la protection du personnel – des agents d’entretien et des conducteurs, comme des médecins et des infirmières – et la sécurité des patients. »

Les mesures de sécurité mises en place à Kailahun, où aucun membre du personnel n’a succombé à la maladie, impliquent de jeter chaque jour des équipements dont le coût peut s’élever à 5 500 euros ; la majorité des tenues de protection du personnel ne sont portées qu’une seule fois, a déclaré un porte-parole de MSF. À l’entrée et à la sortie de l’enceinte, chaque membre du personnel doit se faire désinfecter les chaussures et les mains à un poste de sécurité. Avant d’entrer dans l’unité d’isolement, le personnel traverse des vestiaires où des agents veillent à ce que les équipements de protection soient correctement mis. Le matériel est aspergé de désinfectant à la sortie, afin d’éviter la transmission du virus lorsque les combinaisons sont enlevées.

Kenema, Sierra Leone

Ces mesures de sécurité n’ont pas été respectées de manière aussi stricte au centre de traitement anti-Ebola géré par le ministère de la Santé à Kenema, dans le centre-est de la Sierra Leone ; 20 membres du personnel ont trouvé la mort depuis le début du traitement, il y a deux mois. Le spécialiste de l’Ebola de l’hôpital, Sheikh Omar Khan, compte parmi les victimes. Au Liberia, Samuel Brisbane, un autre spécialiste qui travaillait au centre de traitement anti-Ebola de la banlieue de la capitale Monrovia, est mort, et un médecin de l’ONG Samaritan’s Purse a contracté le virus.

Dans le centre de traitement de Kenema, IRIN a constaté que certains membres du personnel ne se protégeaient pas la tête et ne fermaient pas leur combinaison de protection alors qu’ils effectuaient une prise de sang sur un patient suspecté d’avoir contracté le virus Ebola. Certains membres du personnel mettaient leurs équipements à la hâte, sans aide extérieure, et n’étaient donc pas assez protégés.

Un personnel sanitaire surchargé de travail et soumis à un stress important commettra forcément des erreurs, a déclaré le porte-parole du ministère de la Santé, Sidi Yahya Tunis. « Il faut savoir que les infirmières de Kenema travaillent 12 à 14 heures par jour. Et avec le virus Ebola, la moindre erreur peut être fatale... Nous avons une énorme pénurie de personnel. Avant le début de cette [flambée épidémique], nous n’avions pas beaucoup de personnel pour contrer le virus Ebola. »

L’opération anti-Ebola est actuellement suspendue à Kenema.

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