Les PDIP du Yémen envisagent un retour à Amran suite au cessez-le-feu

Des milliers de personnes déplacées par les violents affrontements ayant récemment opposé les rebelles houthis et les forces gouvernementales dans la ville d’Amran, dans le nord du Yémen, cherchent à regagner leurs maisons suite au retrait des troupes rebelles, mais le retour s’annonce difficile.

Le conflit, qui a commencé il y a plus de trois mois suite à des heurts entre rebelles chiites houthis et groupes tribaux armés, s’est intensifié ces dernières semaines. Les Houthis ont revendiqué toute une série de villes, dont Amran, et il était craint que Sana’a soit prise pour cible à son tour. L’armée yéménite a riposté et il a été fait état d’attaques aériennes sur Amran, ne faisant qu’ajouter à la menace pesant sur les civils. Au moins 200 personnes ont été tuées, et au moins 35 000 autres ont été contraintes au déplacement à l’intérieur de leur propre pays, selon les Nations Unies. Pour beaucoup, il s’agit d’un deuxième déplacement, car nombreux sont les habitants d’autres régions en proie à la violence à avoir trouvé refuge à Amran ces dernières années.

Mais la crise a montré des signes d’essoufflement ces derniers jours, suscitant l’espoir d’un retour chez les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP). Le président du Yémen, Abd Rabbo Mansour Hadi, s’est rendu à Amran le 23 juillet après que les Houthis eurent retiré leurs combattants et autorisé le gouvernement à reprendre le contrôle d’édifices clés tels que le quartier général des forces de sécurité et les principales banques. Un porte-parole du gouvernement qui a eu l’occasion de visiter ces bâtiments a assuré à IRIN qu’ils n’avaient pas subi de pillages ou de dégâts majeurs.

Yahya Shouai et sa famille font partie des milliers de dépossédés originaires d’Amran vivant aujourd’hui à Sana’a, la capitale, dans l’attente d’une occasion de rentrer chez eux. « Nous n’avons pas de nourriture, d’abri ou de tente, pas de latrines non plus », a dit M. Shouai. « Même les toilettes du parc ont été fermées, et on ne nous laisse pas les utiliser. »

Lorsque les rebelles houthis ont attaqué Amran au début de mois de juillet, la famille Shouai a fait ses bagages et a fui. Dans l’agitation, la femme de M. Shouai, enceinte, a perdu les eaux et donné naissance dans un bus s’éloignant sous le bruit des mitraillettes.

Rentrer chez soi

Il s’agit à présent de ramener les familles chez elles, et c’est là que les choses se corsent. Johannes van der Klaauw, le coordinateur humanitaire des Nations Unies au Yémen, s’est rendu à Amran le 25 juillet. Il a décrit une ville plutôt calme, tout en signalant que « certains bâtiments d’Amran et de Bait Badi présentaient les signes de dégâts causés par des tirs d’obus, de roquette et de mortier », ainsi que « les preuves troublantes d’un usage détourné des infrastructures civiles », à l’instar de cette école encore occupée par des combattants.

« On croirait une ville fantôme, mais nous n’avons pas d’autre choix. C’est toujours mieux que de vivre en tente pendant la saison des pluies »

Cela laisse présager un retour difficile pour de nombreuses familles. John Ratcliffe, spécialiste des affaires humanitaires auprès du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), a dit à IRIN que bien que l’accès à la ville soit largement ouvert aux habitants souhaitant y retourner, deux groupes de personnes allaient devoir affronter des obstacles de taille : « les personnes perçues comme des opposants aux Houthis et ceux dont les maisons ont été gravement endommagées ».

Certains, comme Qaid Mohammed, sont déjà rentrés. Lui et sa famille sont revenus pour la fête de l’Aïd, le 28 juillet, au terme de plusieurs semaines passées en tente dans un campement de la capitale. À son retour, il a constaté avec soulagement que sa maison n’avait connu que peu de dégâts, bien que le quartier soit étrangement calme. « On croirait une ville fantôme, mais nous n’avons pas d’autre choix. C’est toujours mieux que de vivre en tente pendant la saison des pluies », a-t-il dit en faisant allusion au climat montagneux de Sana’a.

Ahmed Salah, qui est père de trois enfants, n’a pas eu cette chance. Il a appris par des amis restés à Amran que sa maison avait été partiellement détruite dans les affrontements. Furieux, il s’est résolu à rester dans la capitale pour le moment. « Où suis-je censé aller ? », s’interroge-t-il. « Si aucune maison ne m’attend, qu’est-ce que ça change de rester ici à Sana’a ou de m’installer chez des proches à Amran. »

Défis humanitaires

L’atmosphère militarisée qui règne à Amran n’est pas l’unique source de préoccupation pour les acteurs humanitaires. Le Yémen est confronté de longue date à une pénurie de carburant paralysante, et la décision de lever les subventions portant sur le carburant a engendré de vastes manifestations à Sana’a ces derniers jours, au cours desquelles au moins une personne a été tuée.

De nombreux travailleurs humanitaires ont été contraints d’annuler ou de suspendre leur travail sur le terrain, ce qui a entraîné des retards dans la prise en charge des groupes de personnes vulnérables, alors que le secteur de la santé à Amran souffre d’un manque de médicaments, de carburant et de ressources humaines.

M. Ratcliffe a reconnu que la crise sécuritaire et la pénurie de carburant avaient compliqué « les efforts [de secours] en provoquant des retards. Certains moulins ont cessé de produire de la farine en raison du manque de carburant, si bien que les distributions alimentaires ont parfois été retardées ou qu’il a fallu distribuer des grains de blé plutôt que de la farine à certains bénéficiaires, parmi lesquels des personnes affectées par les conflits à Amran », a-t-il dit. « Les problèmes sécuritaires se sont également traduits par un ajournement des missions à Amran, ce qui ralentit la vitesse de la réponse dans sa globalité. »

Saddam Al-Kamal, le porte-parole de l’unité exécutive du gouvernement yéménite pour les PDIP, a dit qu’ils faisaient de leur mieux pour faire face à l’ampleur de la crise et qu’ils apportaient aussi bien leur soutien aux PDIP souhaitant retourner chez elles qu’à celles ayant pris la décision de rester à Sana’a. « Tant les personnes rentrées chez elles que les PDIP restant sur place ont reçu de l’aide alimentaire et non alimentaire de la part des camps de l’unité exécutive pour les PDIP et de ses partenaires comme l’OCHA, Islamic Relief et Médecins sans frontières », a dit M. Al-Kamal.

Pourtant, certaines PDIP affirment le contraire et accusent les autorités yéménites de traitement préférentiel. À Sana’a, IRIN a rencontré environ 400 familles dormant sans abri dans un parc en face des bureaux du maire. Ce sont des Muhamasheen (« les marginalisés »), une communauté noire du Yémen, souvent appelés « domestiques » avec désobligeance et discriminés en raison de leur couleur de peau. Ces familles affirment ne pas avoir reçu d’aide de l’État depuis leur déplacement.

« Nous avons la peau noire, alors [les autorités yéménites] pensent que nous ne méritons pas d’être traités comme les autres PDIP à la peau claire », s’est plaint Ahmed Ali Al-Ansi, qui a fui Amran il y a quelques semaines. Ils ont manifesté devant le palais présidentiel et l’unité exécutive du gouvernement yéménite pour les PDIP, mais disent avoir été chassés par des habitants armés. M. Kamal nie toute forme de discrimination dans les politiques gouvernementales.

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