Le Soudan du Sud menacé par la famine

Plus d’un tiers de la population du Soudan du Sud risque de souffrir d’insécurité alimentaire grave en raison du conflit qui persiste. La communauté internationale, les ONG et les organisations locales tirent la sonnette d’alarme face à la possibilité d’une famine imminente.

Des millions de personnes ont été déracinées et ont vu leurs foyers et leurs moyens de subsistance détruits depuis le début des affrontements meurtriers entre les partisans du président Salva Kiir Mayardit et ceux de l’ancien vice-président Reik Machar, en décembre.

Le 25 juillet, le Conseil de sécurité des Nations Unies a décrit la situation d’insécurité alimentaire au Soudan du Sud comme « la pire au monde ».

IRIN tente de répondre à certaines questions au sujet d’une potentielle famine.

Quelle est la gravité de la situation ?

Un rapport de situation produit par le Programme alimentaire mondial (PAM) et publié le 29 juillet estime à 3,9 millions – sur les quelque 11 millions d’habitants du pays – le nombre de Sud-Soudanais qui seront (ou auront été) victimes d’insécurité alimentaire à des niveaux de crise ou d’urgence entre juin et août 2014.

Le 25 juillet, le Conseil de sécurité des Nations Unies a décrit la situation d’insécurité alimentaire comme « catastrophique » et a dit que le pays « pourrait bientôt être plongé dans la famine ».

Des leaders des Nations Unies, des États-Unis, de l’Union européenne (UE) ainsi que des leaders africains ont appelé la communauté internationale à déployer des efforts humanitaires supplémentaires et à mettre rapidement fin au conflit afin de prévenir la famine.

Les régions les plus affectées du pays sont les trois États touchés par le conflit, soit les États d’Unité, du Nil supérieur et du Jonglei.

Près d’un million d’enfants de moins de cinq ans auront besoin d’un traitement contre la malnutrition aiguë en 2014, selon le PAM et le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), qui estiment par ailleurs que 50 000 enfants pourraient mourir de malnutrition aiguë.

« Le reste du monde ne doit pas attendre qu’une famine soit annoncée pendant qu’ici des enfants meurent tous les jours », a dit Anthony Lake, le directeur général de l’UNICEF, à la suite d’une visite au Soudan du Sud.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), la moitié seulement des 3,8 millions de personnes ayant besoin d’une forme d’aide humanitaire ont été atteintes.

Quels sont les obstacles à l’accès humanitaire ?

L’accès aux États d’Unité, du Nil supérieur et du Jonglei est particulièrement difficile en raison des combats et de la saison des pluies, qui a rendu de nombreuses routes impraticables.

Selon le cluster logistique du PAM pour le Soudan du Sud, presque toutes les routes d’accès importantes des États d’Unité, du Nil supérieur et du Jonglei demeuraient fermées à la circulation en date du 25 juillet et la majeure partie des autres régions étaient uniquement accessibles aux véhicules légers.

La persistance des hostilités a sérieusement entravé l’accès humanitaire. Dans son rapport de situation du 17 juillet, l’OCHA a rapporté que le travail de l’équipe d’intervention rapide chargée de la distribution d’aide alimentaire avait été « perturbé par l’insécurité » dans le comté de Rubkona, dans l’État d’Unité, et que son personnel avait pu atteindre seulement 8 000 des 37 000 personnes qu’il ciblait dans cette région.

Les organisations ont dû recourir de plus en plus souvent à des ponts aériens en raison du mauvais état des routes et de la persistance du conflit. Les infrastructures déficientes ont en outre rendu difficile l’utilisation de cette méthode par ailleurs coûteuse. « La plupart des communautés ne sont accessibles qu’en hélicoptère en raison de la détérioration des pistes d’atterrissage. Or les hélicoptères ne peuvent transporter que deux tonnes de matériel à la fois. Cela a un impact sur le volume de matériel humanitaire pouvant être livré quotidiennement et les hélicoptères ne suffisent pas à satisfaire la demande croissante », a indiqué une mise à jour publiée le 25 juillet par le cluster logistique du PAM.

La piste d’atterrissage de Bentiu, dans l’État d’Unité, est fermée pour des travaux de rénovation et on ignore quand elle sera de nouveau opérationnelle. La piste de Rumbek est elle aussi endommagée et peut seulement accueillir des hélicoptères pour le moment. L’aéroport de Malakal a quant à lui été fermé le 26 juillet.

La violence a également forcé de nombreuses familles à abandonner leurs champs et leur bétail pendant la saison des semailles, qui s’étend de mars à juin. Un Suivi saisonnier du Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWSNET) a rapporté une diminution des plantations dans les États affectés par le conflit.

De nombreuses personnes dépendent donc de l’aide humanitaire pour survivre. Or, l’acheminement sécuritaire des vivres et des fournitures essentielles est une tâche ardue. Les pillages sont par ailleurs fréquents, car les villes et les villages changent régulièrement de mains.

« Récemment, 4 600 tonnes métriques [de vivres] ont été pillées, soit un volume suffisant pour nourrir une population de 275 000 personnes par mois [pas “pendant un mois”] », a dit Joyce Luma, directrice du PAM au Soudan du Sud.

Pourquoi la famine n’a-t-elle pas encore été déclarée ?

Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) définit la famine (phase 5) comme « l’inaccessibilité absolue de la nourriture pour une population entière ou un sous-groupe d’une population ». Pour qu’une famine soit déclarée, un certain nombre de conditions doivent être réunies, notamment un taux de mortalité de plus de deux pour 10 000 personnes par jour, un taux global de malnutrition aiguë de plus de 30 pour cent et une pénurie presque complète de nourriture pour plus de 20 pour cent de la population.

« Nous avons 1 700 cas de malnutrition sévère à Leer [État d’Unité] et 1 000 à Bentiu [État d’Unité], mais, pour qu’une famine soit déclarée, elle doit affecter plus de 20 pour cent de la population », a dit à IRIN Sue Lautze, directrice du bureau de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) au Soudan du Sud.

L’IPC a également créé des catégories pour déterminer la gravité de l’insécurité alimentaire, notamment la phase de crise (phase 3) et la phase d’urgence (phase 4). On parle de phase de crise lorsqu’au moins 20 pour cent de la population souffre de pénuries importantes de nourriture et que les taux de malnutrition aiguë sont au-dessus de la normale. La phase d’urgence se caractérise quant à elle par des taux élevés de malnutrition aiguë et par des pénuries alimentaires extrêmes touchant au moins 20 pour cent de la population.

À l’heure actuelle, plus de 3,5 millions de personnes sont en phase 3 (crise) de l’IPC et « une grande partie des habitants des régions affectées par le conflit sont en phase 4 (urgence) de l’IPC », selon FEWSNET. Au cours des quatre prochains mois, certaines régions des États du Jonglei et d’Unité pourraient être plongées dans la famine.

Qu’en est-il des enfants ?

Les enfants sont généralement les personnes les plus vulnérables dans les situations de famine ou d’insécurité alimentaire d’urgence. L’UNICEF a rapporté que 50 000 enfants risquaient de mourir de malnutrition en 2014. Le personnel des hôpitaux et des camps, les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) et les membres des communautés rapportent déjà de nombreux cas d’enfants malades.

Des organisations humanitaires oeuvrant sur le site de protection des civils (PoC) des Nations Unies à Bentiu ont indiqué que la mortalité infantile associée à la malnutrition avait atteint des niveaux alarmants. Jusqu’à quatre enfants par jour meurent de faim ou de complications associées.

Vanessa Cramond, conseillère en matière de santé pour Médecins Sans Frontières (MSF), a expliqué que les enfants, en plus de souffrir de malnutrition, contractaient souvent de multiples infections en raison de la promiscuité et des mauvaises conditions qui prévalent dans les camps de PDIP. « Chez les enfants, les infections répétées entraînent souvent le développement de la malnutrition... Très souvent, les enfants nous sont amenés très tard, alors qu’ils sont très malades, et nous constatons des taux élevés de mortalité dans les premiers jours [suivant leur admission] », a-t-elle dit à IRIN à Bentiu.

La petite Thielyang, 2 ans, souffrait par exemple de malnutrition sévère et de tuberculose lorsqu’elle a été admise à l’hôpital de MSF à Bentiu. « Il a fallu attendre des semaines pour qu’elle reprenne son poids, mais elle va mieux maintenant », a dit Angelina, sa mère, à IRIN.

Pourquoi le Soudan du Sud est-il intrinsèquement vulnérable à l’insécurité alimentaire ?

Le Soudan du Sud souffre d’un déficit de production agricole chronique. Plus de 90 pour cent des terres sud-soudanaises sont arables, mais seulement 4 pour cent d’entre elles sont aujourd’hui cultivées. La plupart des fermiers sont des agriculteurs de subsistance : lorsqu’ils fuient les conflits, les récoltes sont maigres.

Selon la mission FAO/PAM d’évaluation des récoltes et de la sécurité alimentaire pour 2014, les agriculteurs de subsistance continuent, dans une large mesure, de dépendre du marché pour satisfaire leurs besoins en céréales. Des différences importantes existent par ailleurs entre les 10 États du Soudan du Sud : les ménages de l’État du Nil supérieur réussissent à couvrir seulement 10 à 20 pour cent de leurs besoins en céréales avec ce qu’ils produisent, contre 60 à 70 pour cent pour les ménages de l’État de l’Équatoria-Central.

Les coûts élevés des transports et la faible intégration des marchés entraînent également une augmentation des sommes nécessaires à l’acheminement des denrées alimentaires au Soudan du Sud. La majeure partie des produits agricoles sont importés de l’Ouganda et il y a, même en temps de paix, une forte dépendance envers le transport fluvial.

Or, des villes comme Bor, Malakal et Bentiu changent régulièrement de mains et sont contrôlées en alternance par les rebelles et les forces du gouvernement. Dans ce contexte, les commerçants hésitent à prendre le risque d’acheminer des marchandises vers le nord de la capitale, Juba.

« Nous continuons d’observer les marchés, nous interrogeons nos équipes pour savoir ce que nous recevrons, mais il n’y a rien », a dit à IRIN Mme Lautze, directrice du bureau de la FAO au Soudan du Sud et coordinatrice humanitaire adjointe.

Le conflit actuel risque d’avoir des répercussions à long terme sur l’aide au développement et les investissements directs étrangers. De nombreux programmes de développement agricole ont été suspendus en raison de l’insécurité ambiante et de la nécessité d’affecter les ressources disponibles à la réponse d’urgence. Les investisseurs étrangers sont par ailleurs repartis dans leurs pays d’origine.

Selon Mme Lautze, les organisations humanitaires pourraient être tentées de rediriger les fonds consacrés aux projets de développement vers des pays plus stables et souvent plus prospères vu les difficultés d’accès aux zones affectées par le conflit. « On continue à soutenir le développement dans les États les moins touchés alors que les États affectés par les conflits du monde entier sont laissés pour compte. C’est ce qui s’est passé lors du conflit avec le Soudan, qui a duré 21 ans », a-t-elle dit.

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