Les dynamiques du conflit sur la côte kenyane

Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

Au cours des six dernières semaines, une série d’attaques menées par des hommes armés contre des communautés de la province de la Côte, dans le sud-est du Kenya, a fait plus de 100 morts. La population vit dans la crainte de nouvelles violences.

Le nombre de personnes tuées au cours des attaques dans les comtés de Lamu et de Tana River est incontestable. Tout le monde s’accorde à dire que la cause de ces violences est « politique et foncière ». Quant à savoir quels sont les auteurs et les raisons de ces attaques, les avis sont beaucoup moins tranchés.

À ce jour, l’attaque la plus meurtrière a eu lieu à Mpeketoni, une ville située au bout d’une longue route pleine de nids-de-poule, à 300 km de Mombasa, la deuxième ville du Kenya, à 50 km au sud de Lamu ; ancien port et berceau de la culture islamique swahilie. Mpeketoni est peuplée en grande majorité par les Kikuyu, une ethnie importante et puissante, originaire du centre du pays. Le gouvernement avait attiré les Kikuyu dans la région à la fin des années 1960 et leur avait remis de précieux titres de propriété ; un droit d’occupation des terres que les propriétaires terriens locaux ne possèdent pas.

Dans la soirée du 15 juin, des hommes armés ont envahi la ville ; ils étaient une quarantaine d’après les estimations. Pendant neuf heures, ils ont exécuté presque exclusivement des hommes, réduit en cendres des magasins et incendié des véhicules, sans être inquiétés par les forces de sécurité. La majorité des 59 morts appartenaient à l’ethnie kikuyu, mais de nombreuses victimes étaient aussi originaires de la communauté côtière des Mijikenda.

Selon des témoins oculaires, les assaillants étaient en tenue militaire, certains portaient la barbe et parlaient somali ou s’exprimaient dans un swahili approximatif. Toutes ces descriptions concordent avec les déclarations du groupe rebelle somalien Al-Shabab, qui combat l’armée kenyane dans le sud de la Somalie et a revendiqué l’attaque. Mais le gouvernement dément l’implication des Al-Shabab.

Dans une déclaration du 17 juin, le président Uhuru Kenyatta a clairement indiqué qu’il considérait que les violences visaient délibérément les Kikuyu qui, au fil des ans, ont émigré en grand nombre vers la côte. « L’attaque à Lamu était bien préparée, orchestrée et caractérisée par des violences interethniques, afin de cibler et d’expulser une communauté kenyane pour des raisons politiques », a-t-il affirmé.

Plusieurs semaines après l’attaque, c’est le sentiment qui dominait à Mpoketoni – une communauté en état de siège où le député de la circonscription constituait une cible stratégique pour les assaillants. En effet, Mpeketoni dispose d’un vote plural important dans le comté de Lamu et les caractéristiques sociodémographiques des votants montrent une influence croissante des Kibuyu. Le gouverneur actuel de Lamu, Issa Timamy, qui avait axé sa campagne sur les droits fonciers des populations indigènes, avait trouvé avantageux de choisir un colistier kikuyu. Il a tout de même été arrêté, en lien avec les attaques, mais n’a pas été inculpé pour l’instant.

Comme dans les bons romans policiers, tout le monde semble avoir un mobile. Mais selon Hussein Khalid, directeur exécutif de l’organisation de défense des droits de l’homme Haki Africa, établie à Mombasa, les données disponibles indiquent qu’il s’agirait d’une faction d’Al-Shabab qui recrute parmi la population locale et qui joue habilement sur les tensions économiques et sociales présentes dans la région.

« Nous avons entendu dire que des jeunes traversaient la frontière pour rejoindre les rangs d’Al-Shabab et que certains d’entre eux étaient originaires du comté de Lamu. [S’ils sont revenus à Lamu], cela expliquerait pourquoi [d’après des témoins oculaires] certains assaillants avaient le visage couvert et appelaient des personnes [en ville] par leur nom », a-t-il déclaré à IRIN.

Un journal national a publié les déclarations d’officiers de renseignement ; d’après eux, l’un des commandants d’Al-Shabab du comté de Lamu est un Kikuyu converti à l’islam – une affirmation qui n’a pas été démentie par l’inspecteur général adjoint de la police administrative, Samuel Arachi. « Al-Shabab s’est transformé. Auparavant, c’étaient essentiellement des Somaliens, maintenant cela inclut tous ceux qui se radicalisent », a-t-il déclaré à IRIN.

« Mais qui finance ceci, qui sont les commanditaires et pourquoi maintenant ? Peu importe qu’il s’agisse d’Al-Shabab, du Conseil républicain de Mombasa [un groupe séparatiste de la côte] ou du gang Mungiki [une milice kikuyu], ils ne passeront pas à travers les mailles du filet », a-t-il ajouté.

Marginalisés

Selon les analystes locaux, la véritable cause se trouve dans l’histoire de la marginalisation de la population côtière – ce que le chercheur Paul Goldsmith a décrit comme la « crise des citoyens de seconde zone », où les Swahili, à l’héritage culturel métissé, sont largement minoritaires depuis l’indépendance du Kenya.

« Tout, ils prennent tout pour eux. Sans un remerciement. Et aujourd’hui, ils prennent le contrôle de la politique avec le soutien du gouvernement »

Les Bajuni – population swahilie du littoral – et d’autres petites communautés voisines occupent traditionnellement les terres des comtés de Lamu et de Tana River. Mais, après l’indépendance, leurs terres ancestrales sont restées sous l’autorité de l’État, au lieu d’être reconnues comme des terres communautaires, à l’instar des autres terres du Kenya. Cela signifie que les habitants les occupent illégalement et « l’endroit que nous appelons notre terre n’est en réalité pas la nôtre, du moins pas officiellement », a déclaré M. Khalid.

Les attaques transfrontalières en provenance de Somalie pendant les années 1960, à cause de la guerre de Shifta, ont également chassé les Bajuni de leurs terres, ce qui a paralysé l’activité économique et appauvri la communauté locale. L’insécurité a continué dans les années 1990 avec l’effondrement de l’État somalien.

Programme d’aide à l’établissement pour les Kikuyu sans terre

Mpeketoni est un exemple de ce qui a été appelé le « développement faussé » du Kenya. Il a été créé comme un programme d’aide à l’établissement pour les Kikuyu sans terre en 1968. Malgré des difficultés initiales, ces derniers ont réussi à mener le projet à bien (le terme Mpeketoni fait référence à l’unique « carton » de fournitures distribué, depuis l’arrière d’un camion, à chaque famille qui s’installait). C’est maintenant une ville prospère de 50 000 habitants qui compte des établissements bancaires, des systèmes agricoles, des églises construites en dur, ainsi qu’une future cité universitaire.

Mais, selon M. Goldsmith, Mpeketoni a bénéficié d’un niveau de soutien institutionnel que n’ont pas reçu les autres projets de développement rural visant à l’établissement des populations locales. « L’absence de sécurité, de droits territoriaux, d’infrastructures publiques et l’absence totale d’aide » ont été de redoutables obstacles. Ceux qui ont abandonné ont trouvé des repreneurs pour leurs parcelles parmi les personnes originaires de l’intérieur du pays qui venaient s’installer en masse dans la région. « De mauvaises choses se sont produites à Lamu, des choses qui ne peuvent pas se produire ailleurs au Kenya », a déclaré M. Goldsmith.

Les terres fertiles entre Mpeketoni et Witu sont communément appelées witemere – un terme qui pourrait se traduire par « servez-vous ». L’idée que ces terres sont là pour être accaparées (ou squattées) vient de l’image que les Kenyans ont de leurs compatriotes du littoral : « les gens de la côte sont paresseux, ne veulent pas travailler et ne savent pas tirer le meilleur parti de leurs terres », a déclaré M. Khalid. Enfin, pour couronner le tout, l’accaparement des terres est cautionné par l’attribution de titres de propriété délivrés par des fonctionnaires également originaires du centre du Kenya.

Sentiment d’injustice

Le projet de corridor de transport Lamu-Sud-Soudan-Éthiopie (LAPSSET), dont le coût est estimé à plusieurs milliards de dollars, alimente le sentiment d’injustice. Long de 1 700 km, l’immense projet d’infrastructure de transport routier et ferroviaire devrait faire croître le PIB kenyan d’au moins trois pour cent, d’après le gouvernement qui dirige le projet connu sous le nom de Vision 2030. Mais la spéculation foncière et les expulsions entraînées par la construction de corridor LAPSSET – ainsi que l’impact du projet sur les moyens de subsistance locaux – font craindre de graves problèmes en cas de mauvaise gestion, d’après un nouveau rapport de la Commission nationale kenyane des droits de l’homme (KNHCR). L’immigration interne devrait augmenter considérablement, ce qui aura des conséquences politiques et économiques au niveau local.

Nombre de morts à Lamu
15 juin : 65 personnes tuées dans la ville de Mpeketoni et ses environs
17 juin : 15 personnes tuées dans les villages de Poromoko et Majembeni, à Witu
23 juin : 5 personnes tuées dans le village de Pandanguo et ses environs
5 juillet : 12 personnes tuées à Hindi
5 juillet : 9 personnes tuées au poste de police de Gamba
18 juillet : 7 personnes tuées dans l’attaque d’un bus, à Witu

La population indigène s’inquiète déjà de ne pas être concernée par les promesses d’emploi liées à la construction du port, comme en témoigne le retrait d’un homme de la région à la tête du projet LAPSSET et son remplacement par l’ancien directeur de cabinet de la présidence, Francis Muthaura. « Le projet concerne le littoral, pourquoi diable faire venir un "étranger", de la classe dirigeante qui plus est, pour tout diriger », a déclaré à IRIN Mohammed Ramadhan, de la KNHCR.

« Nous les détestons. Nous ne voulons pas d’eux ici, mais nous ne sommes pas prêts à nous battre », a déclaré un ancien homme politique – originaire d’Hindi, à 40 km de Mpeketoni – à propos des nouveaux occupants, en particulier les personnes déplacées par les violences postélectorales de 2008 dans la vallée du Rift. « Tout, ils prennent tout pour eux. Sans un remerciement. Et aujourd’hui, ils prennent le contrôle de la politique avec le soutien du gouvernement. »

Griefs

Pendant ce temps, la réponse du gouvernement concernant l’insécurité croissante vient s’ajouter à la liste des griefs. Les défenseurs des droits de l’homme expliquent qu’il est difficile d’obtenir une carte d’identité, ce qui accroît le sentiment d’une citoyenneté de seconde zone. « C’est problématique pour les personnes qui portent un nom islamique. Il est plus facile d’obtenir un passeport aux États-Unis que dans le pays où je suis né », a déclaré l’homme politique.

Mais le message du commissaire du comté de Mombasa, Nelson Marwa, est clair. « La carte d’identité nationale est un document lié à la sécurité. Vous ne pouvez pas l’obtenir comme ça. Il faut procéder à des vérifications. Les retards s’expliquent par la menace terroriste mondiale », a-t-il déclaré à IRIN.

Mais sans carte d’identité, il est encore plus difficile de trouver un travail. Pour les jeunes hommes « qui n’ont aucun espoir en l’avenir et qui ne se sentent pas intégrés au Kenya », l’idéologie du djihad est exaltante, a déclaré M. Khaled. Et cela n’attire pas seulement les jeunes de la côte ; de plus en plus de convertis originaires d’autres communautés kenyanes franchissent la frontière somalienne pour rejoindre Al-Shabab, il est alors beaucoup plus difficile pour les autorités d’établir un profil.

M. Marwa a rejeté cet argument. « La majorité des jeunes qui se radicalisent le font principalement à cause de la drogue. Ils sont toxicomanes et donc facilement manipulables. Ce sont aux responsables d’en débattre – évitons les questions secondaires. » Concernant la rumeur qui s’est répandue, il a également affirmé que le gouvernement n’avait joué aucun rôle dans l’exécution extrajudiciaire d’imams radicaux soupçonnés d’être impliqués dans le recrutement de jeunes par Al-Shabab. Plus de sept imams de Mombasa, mêlés à des activités terroristes d’après les autorités, sont morts depuis 2012.

Compte tenu du climat de mécontentement général, un groupuscule local affilié à Al-Shabab pourrait s’avérer difficile à déloger de Lamu, à cause de la frontière poreuse avec la Somalie et de l’épaisse forêt de Boni où il est facile de se cacher. « Du point de vue des insurgés, c’est la chose la plus sensée que pourrait faire [Al-Shabab] », a déclaré M. Goldsmith.

Les dispositions de la constitution relatives à la dévolution des pouvoirs et à la problématique des injustices historiques reconnaissent l’importance de la question des terres et la marginalisation de la population. La Commission Vérité, Justice et Réconciliation du Kenya a également formulé des recommandations précises sur ce point. Elle préconise que la Commission nationale des terres joue un rôle d’arbitrage dans la gestion des parcelles côtières et « invalide les titres obtenus illégalement ».

Une proposition de loi d’initiative parlementaire destinée à garantir les droits fonciers de la communauté – qui prévoit l’inscription et la protection des terres communautaires – devrait être de nouveau déposée devant le Sénat avant la fin de l’année. « C’est le coeur du problème. La communauté doit posséder le projet LAPSSET, car c’est elle qui en bénéficie », a déclaré M. Ramadhan.

Mais à court terme, tous les analystes non gouvernementaux interrogés par IRIN s’accordent à dire que les violences risquent de se multiplier. « Vous ne pouvez pas lutter contre une idéologie par la force. Une idéologie se combat avec une idéologie », a déclaré M. Khalid.

jm-oa/cb-fc/amz