Les ONG excluent l’utilisation des drones de la MONUSCO pour leurs activités humanitaires

Les organisations non gouvernementales (ONG) internationales ont rejeté une offre faite récemment par la Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République Démocratique du Congo (MONUSCO) d’utiliser des drones pour recueillir des informations à des fins humanitaires. Selon les ONG, cela risquerait de brouiller dangereusement la distinction entre les acteurs militaires et humanitaires.

Les drones, ou véhicules aériens non pilotés, pourraient, selon certains membres de la communauté humanitaire en République Démocratique du Congo (RDC), être une « technologie utile » pour les opérations de secours, a dit à IRIN Frances Charles, responsable de la défense des droits pour Vision mondiale en RDC. Mais accepter l’offre de la MONUSCO reviendrait à « distribuer de l’aide alimentaire depuis un char d’assaut ».

Selon Mme Charles, la MONUSCO, qui est « partie au conflit », a proposé à la communauté humanitaire de partager les systèmes de drones avec l’armée pour récolter des informations, mais cela compromettrait les principes fondamentaux des organisations humanitaires, à savoir la neutralité, l’impartialité et l’indépendance opérationnelle.

Les drones sont étroitement associés aux opérations militaires et ont été surnommés « bruyants moustiques » par la population locale, a précisé Mme Charles. La MONUSCO n’a pas cherché à sensibiliser les habitants du pays aux objectifs ou activités de ses drones, « les gens ne savent donc pas s’ils sont armés ou non », a-t-elle ajouté.

La proposition de la MONUSCO d’utiliser des drones à la fois pour des objectifs militaires et humanitaires sèmerait la confusion, car les communautés locales et les groupes armés seraient incapables de dire si un drone est en mission militaire ou humanitaire, a dit Mme Charles. Elle a donc demandé aux agences humanitaires des Nations Unies de refuser toute offre de récolte d’information par drones.

Le 14 juillet 2014, des ONG internationales, dont Concern, Care, Handicap International et Finn Church Aid, ont déclaré : « Si des données récoltées lors d’un vol à des fins humanitaires sont utilisées pour mener des opérations de combat ou pour le renseignement militaire, la neutralité est clairement compromise. »

Ces organisations ont jugé la position adoptée par le forum des chefs de mission dans le Nord-Kivu, qui représente les ONG internationales dans l’est de la RDC, particulièrement pertinente, car « la MONUSCO crée un précédent lourd de conséquences en étant la première mission du DOMP [Département des opérations de maintien de la paix] dans le monde à avoir officiellement intégré des véhicules aériens non pilotés dans sa structure civile... »

« Si l’on s’attend à ce que le débat concernant l’utilisation de véhicules aériens non pilotés dans les missions du DOMP se poursuive et évolue, la prudence et la rigueur sont de mise à ce premier stade pour s’assurer que le précédent correct soit établi », précisait la déclaration.

Des yeux dans le ciel

La MONUSCO a déployé deux premiers drones en décembre 2013 et en avril 2014. Trois autres ont été ajoutés dans le cadre d’un contrat militaire privé des Nations Unies avec l’entreprise italienne Selex-ES, filiale de la société Finmeccanica.

Dotés de caméras infrarouges haute définition et incapables d’emporter des armements, ils sont vite devenus un élément essentiel de l’équipement de la MONUSCO et apportent de précieux renseignements militaires dans un environnement opérationnel caractérisé par une myriade de groupes armés sillonnant de vastes secteurs de l’est de la RDC.

Le mauvais état des routes et la nature inhospitalière du terrain favorisent les milices locales aux dépens des forces hautement mécanisées de la MONUSCO, qui tente de mener à bien le mandat ferme que lui a confié le Conseil de sécurité d’éliminer les groupes armés qui refusent de se démobiliser.

La technologie des drones a été utilisée pour toutes sortes d’objectifs en dehors de la campagne militaire, a dit à IRIN un officier britannique chargé de coordonner le déploiement des drones de la MONUSCO et qui a souhaité garder l’anonymat.

Selon lui, des vols quotidiens surveillent un volcan proche de Goma, qui « bouillonne un peu » depuis quelques mois, à l’aide de caméras infrarouges visant à détecter de nouvelles fissures. Les informations obtenues sont partagées avec des volcanologues locaux. Les drones peuvent également cartographier l’évolution des camps de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays, ainsi que les mouvements transfrontaliers clandestins (des personnes qui ne passeraient pas par les postes-frontière officiels), les postes de contrôle non autorisés et la production illégale de charbon.

« Le problème c’est que nous [les acteurs humanitaires présents aux réunions avec la MONUSCO] ne savons pas quelles informations viennent des drones ou non. Que sommes-nous censés faire ? Nous boucher les oreilles ? »

Le 5 mai 2014, lors d’un exercice impliquant des drones et un patrouilleur et visant à mettre au point des stratégies pour contrecarrer la contrebande depuis et vers le Rwanda voisin à travers le lac Kivu, les drones ont repéré un traversier qui avait chaviré, jetant à l’eau une vingtaine de personnes. Des hélicoptères et le patrouilleur ont été alertés et 14 personnes ont été sauvées. Sans cette « coïncidence », toutes les personnes tombées à l’eau se seraient probablement noyées, a dit l’officier britannique.

Les drones de la MONUSCO ont un rayon d’action d’environ 250 km et peuvent passer 12 heures dans les airs, même si les opérations sont généralement limitées à huit heures. Ils peuvent décoller dans les 30 minutes qui suivent l’ordre de mission et exécutent en moyenne deux missions par jour.

Détecter des menaces

Récemment, à l’occasion d’affrontements transfrontaliers entre les troupes rwandaises et les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), des drones déjà en vol ont reçu l’ordre d’aller surveiller la situation. Pourtant, selon l’officier britannique, les aéronefs ne sont pas autorisés à s’approcher à moins de cinq miles marins de la frontière pour éviter tout conflit avec l’État voisin.

Capables d’opérer jour et nuit, généralement à environ 5 000 mètres d’altitude, les drones peuvent envoyer en temps réel des images à trois destinataires simultanément : au pilote qui dirige le drone depuis l’aéroport de Goma, au siège de la MONUSCO et, le cas échéant, à un ordinateur sur le terrain.

Les drones peuvent fournir aux forces de la MONUSCO et aux FARDC des informations tactiques en temps réel lors des combats avec les groupes armés, ce qui peut représenter un énorme avantage, a dit l’officier, sans pour autant donner de détails.

« Une information reste une information, tout dépend de ce que l’on en fait », a-t-il dit. Certains signes peuvent indiquer une attaque imminente de villages. Lorsque des gens se réunissent la nuit, ce qui peut facilement être détecté par le système d’imagerie thermique des drones, cela signifie généralement qu’une communauté est sur le point d’être attaquée et la MONUSCO peut alors employer des mesures préventives.

Directives

De nouvelles directives nationales pour la coordination entre les acteurs humanitaires et la MONUSCO sont sur le point d’être adoptées.

Il s’agit d’une révision des directives adoptées en 2006, mise au point en collaboration avec l’ensemble de la communauté humanitaire et la MONUSCO.

Le projet de document final auquel IRIN a eu accès n’abordait pas directement la question de l’utilisation d’informations collectées à l’aide de drones.

Le projet de directives reconnaît que dans certaines situations « les acteurs humanitaires ou la MONUSCO possèdent des informations confidentielles qui ne peuvent être partagées sans compromettre l’identité de la source ou exposer des individus à des risques potentiels. Dans de tels cas, il est entendu que ces informations ne peuvent pas être partagées entre les acteurs humanitaires et la MONUSCO ».

Le document reconnaît également que des réunions régulières ont lieu entre la MONUSCO et les humanitaires pour apporter « des informations sur les secours et les activités humanitaires concernant les deux intervenants et des informations sur les menaces contre la sécurité des acteurs humanitaires ».

« Le problème, a dit Mme Charles, c’est que nous [les acteurs humanitaires présents à ces réunions] ne savons pas quelles informations viennent des drones ou non. Que sommes-nous censés faire ? Nous boucher les oreilles ? Ce problème n’a pas encore été réglé. »

La MONUSCO est la plus grande opération de maintien de la paix des Nations Unies. Elle dispose de plus de 21 000 militaires. Sa brigade d’intervention est composée de troupes malawiennes, sud-africaines et tanzaniennes.

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