Secteur privé et aide humanitaire : surmonter le choc des cultures

Un climat de suspicion règne sur les relations entre les entreprises et la communauté humanitaire ; c’est le résultat de décennies de méfiance réciproque. Les travailleurs humanitaires ont une vision stéréotypée du secteur privé, perçu comme mercantile et peu scrupuleux. De leur côté, les entreprises considèrent que les organisations internationales sont hypertrophiées et inefficaces.

C’est difficile, même lorsque les deux parties sentent qu’un partenariat serait avantageux pour elles. Une série d’études menées par le Groupe de travail sur les politiques humanitaires de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI), montre que, trop souvent, les parties ne savent pas du tout comment communiquer ou entrer en contact. Il n’y a pas d’espace de dialogue établi et très peu de langage commun.

Selon Steven Zyck, qui a participé au projet de l’ODI, le secteur privé est en réalité profondément impliqué dans la réponse humanitaire d’urgence. « Les entreprises sont souvent parmi les premiers à intervenir lorsque survient une catastrophe ; elles ouvrent leurs magasins et leurs entrepôts, mettent gracieusement à disposition leurs camions, leurs équipements et leurs machines pour dégager les routes et faire parvenir les secours dans les régions touchées. Dans un monde où les organisations dépendent de plus en plus de programmes de transferts d’espèces afin de pouvoir atteindre les populations dans le besoin, le simple fait d’aider les marchés de communautés isolées à se redresser et à fontionner de nouveau est un aspect essentiel de l’entreprise humanitaire », a-t-il déclaré.

« Il ne s’agit pas d’une mode. Les possibilités de former des partenariats avec des entreprises dans le cadre de l’action humanitaire ne vont cesser de s’accroître avec le temps. Les entreprises possèdent un avantage concurrentiel certain concernant un grand nombre de problèmes auxquels nous sommes de plus en plus confrontés ; à cause du changement climatique, des pandémies et des défaillances techniques », a-t-il expliqué.

Dans le cadre de ses recherches, le groupe de travail s’est intéressé aux régions du monde qui bénéficient d’un secteur privé dynamique : le Kenya, l’Indonésie, la Jordanie et Haïti. En ce qui concerne la Jordanie et l’Indonésie, les chercheurs se sont également intéressés aux pays à moyen revenu qui choisissent de ne pas dépendre des organisations internationales et d’accomplir un maximum d’actions de secours sans aide extérieure. « Nous constatons que beaucoup de pays préfèrent conclure des partenariats avec le secteur privé plutôt qu’avec les organisations humanitaires traditionnelles », a déclaré M. Zyck. « C’est parce qu’ils veulent être sûrs que la réponse aux catastrophes va contribuer à leur volonté de croissance économique et de développement… et certains pays en ont assez du portrait que les organisations humanitaires traditionnelles font parfois d’eux lors des appels aux dons et des levées de fonds ; ils sont présentés comme des pays dévastés, en ruines et inaptes à recevoir des investissements directs étrangers - sans compter que cela nuit réellement à leur croissance à long terme. »

Les chercheurs ont relevé des exemples de partenariats innovants et utiles, mais aussi de nombreuses occasions manquées. Immédiatement après le séisme en Haïti, les fournisseurs de télécommunications ont partagé leurs données avec les organisations humanitaires, afin d’aider ces dernières à répérer les mouvements de population. Ils ont aidé les organisations à tenir la population informée grâce à l’envoi de SMS, leur permettant de cibler les personnes dans une région donnée en diffusant les messages grâce à des mâts de téléphonie spéciaux.

Mais une planification préalable commune aurait permis d’éviter certains problèmes. Les crédits de communication offerts par la société Digicel ont provoqué un effet boomerang lorsque le trop-plein de messages a saturé le réseau. Les entreprises ont été submergées par les demandes non coordonnées d’envois de SMS des ONG. Certains messages ont été envoyés en retard, d’autres en double, et cela est vite devenu un inconvénient pour les usagers. Finalement, les entreprises ont chargé certains membres du personnel d’effectuer un tri, ce qui a amélioré la situation.

Des entreprises internationales ont également participé aux opérations humanitaires. Un consortium d’entreprises de logistique (TNT, UPS et Agility) a envoyé une équipe d’experts en Haïti, afin de gérer les hangars réservés aux fournitures humanitaires et d’assurer la fluidité de la chaîne d’approvisionnement. Le fabricant d’appareils électroménagers Whirlpool s’est aussi porté volontaire. Haïti n’avait pas besoin de machines à laver, mais ces dernières ont pu servir d’espace de rangement pour les kits d’abris d’urgence.

Peu d’espaces de dialogue permanents

Le séisme en Haïti était une situation d’urgence soudaine et dévastatrice. À l’inverse, les crises de réfugiés – comme celle présente en Jordanie – ont une évolution plus lente, mais s’installent dans la durée. Dans ce contexte, de nombreuses organisations concluent des partenariats avec des banques et des entreprises, afin de mettre en place des programmes de distribution de bons alimentaires ou de virements de fonds qui permettent aux réfugiés d’acheter sur le marché local, ce qui bénéficie également au secteur privé. Mais il n’existe pas d’espace de dialogue permanent. Si cela avait été le cas, les fournisseurs n’auraient peut-être pas été pris au dépourvu par la demande soudaine de dizaines de milliers de systèmes de chauffage dans le cadre de programmes de préparation à l’hiver ; ils auraient pu faire des réserves et les appareils auraient coûté moins chers.

En Jordanie, les centres de santé et les écoles du secteur privé sont beaucoup moins fréquentés que ceux du secteur public. D’après le rapport, un partenariat avec le secteur privé permettrait de répondre à certains besoins des réfugiés, tout en évitant de surcharger le service public. Mais qui doit faire appel à qui ? Quels lieux peuvent abriter ce genre de discussions ? Les recherches ont soulevé les questions suivantes : quelle forme devraient prendre les discussions en cours ? Qui devrait les présider ? Les discussions doivent-elles être assurées par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) – qui dirige le système des « cluster » [groupes formés d’organisations d’aide humanitaire dirigeant les interventions] des ONG ? Ou bien doivent-elles être assurées par la chambre de commerce locale ou le gouvernement lui-même ?

Il est également important de savoir qui doit participer. Pour l’instant, les organisations envoient habituellement les responsables des collectes de fonds négocier avec le secteur privé. Les entreprises, quant à elles, délèguent cela à leurs services chargés des affaires ou des relations publiques. D’un côté comme de l’autre, ce ne sont pas les intervenants idéals pour nouer des partenariats innovants.

La petite entreprise Peepoople a mis au point un système d’assainissement inventif, adapté aux situations d’urgence. Sa directrice des ventes, Asa Angelino, est parfois conviée aux réunions des cluster portant sur l’eau, l’assainissement et l’hygiène, mais souhaiterait participer aux discussions stratégiques de façon durable. Elle a quelques contacts dans le monde des ONG, mais a confié à IRIN qu’elle trouvait toujours la communication avec le secteur humanitaire extrêmement compliquée.

« Lorsque l’on travaille avec les Nations Unies, les processus de passation de marchés sont particulièrement rigides. En outre, nous devons afficher trois années de bénéfices, ce qui n’est pas notre cas. Les ONG exigent des références, surtout avec une innovation comme la nôtre, ce qui est une bonne chose. Or, nous ne sommes pas conviés à participer aux évaluations indépendantes et, une fois terminées, il est impossible de partager le résultat de ces dernières. Les ONG ont des donateurs qui leur imposent la façon d’acheter des produits ou de réaliser des rapports ; autant de choses que nous ne comprenons pas... De même, pour soumettre une demande de financement à certaines grandes organisations comme l’USAID, c’est très, très compliqué pour nous ; nous ne possédons même pas le vocabulaire approprié. »

Dans l’autre camp, les travailleurs humanitaires comme Julian Srodecki, de l’ONG World Vision, se méfient encore beaucoup des motivations de certaines entreprises locales et des relations qu’elles peuvent avoir. « Je me demande quelles seraient les conséquences si les entreprises jouaient un rôle plus important sachant que, de fait, il faut souvent avoir de bonnes relations politiques pour pouvoir diriger une entreprise dans certains contextes où nous intervenons. Qu’est ce que cela implique pour nos valeurs traditionnelles de neutralité, d’impartialité, etc.? »

L’expérience d’Oxfam

Oxfam fait partie des organisations qui sont allées le plus loin en matière de politique de partenariat avec le secteur privé. Sandrine Roche, qui a travaillé sur la formulation de la politique du groupe, a déclaré à IRIN : « si nous voulons mettre en place un partenariat spécifique avec le secteur privé, nous devons procéder à un contrôle éthique, et obtenir une autorisation spéciale de notre siège et de notre centre régional. Nous avons besoin de savoir que l’entreprise respecte notre politique des droits de l’homme et qu’elle n’est pas impliquée dans la fabrication d’armes, de cigarettes, d’alcool ou dans tout autre secteur contre lequel Oxfam lutte dans ses campagnes ».

Mme Laroche travaille actuellement en Haïti, où elle participe actuellement à un projet en partenariat avec la Fondation Unibank. Oxfam espère mettre à profit les structures financières de cette dernière, afin de faciliter les transferts en espèces destinés aux bénéficiaires du projet. Mais elle est clairement opposée à l’idée que la banque soit aussi impliquée dans certaines parties du processus. « Même si nous trouvons de nouveaux outils, il serait difficile, par exemple, de déleguer le choix des bénéficiaires à une entreprise privée », a-t-elle déclaré.

Elle a conscience des avantages potentiels de ces partenariats, mais admet que tous ses collègues ne sont pas aussi enthousiastes. « Il y a une certaine méfiance, même au sein d’Oxfam », a-t-elle déclaré. « La difficulté est, par exemple, d’arriver à travailler avec des prestataires de services tout en appliquant de bonnes politiques de passation de marchés. Et de réussir à travailler avec des organisations à but lucratif tout en continuant à améliorer la vie des personnes. »

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